La gestion du religieux au Maroc en débat

La journée-débat organisée le 5 mars par le nouveau centre Tarik Ibn Zyad de Midelt a posé plus de questions qu’elle n’a apporté de réponses

Gérer la place du religieux dans l’espace politique ne devrait plus être du seul ressort de l’Etat.

«Comment pourrait-on aller vers un débat sur la réforme de la pensée religieuse, tant qu’on n’a pas délimité le rapport entre la science et la religion ? Tant qu’on n’aura pas fait la distinction entre une lecture du monde par la raison et donné son vrai sens à la métaphysique ? La croyance ne signifie pas nécessairement une lecture littérale du texte religieux. A mon sens, l’établissement d’une distance entre la science et la religion est l’affaire de l’école et du système éducatif.» C’est en ces termes que Hassan Aourid, directeur du Centre Tarik Ibn Zyad, conclut son intervention, lue à l’ouverture de la troisième session de l’Université d’hiver tenue à Midelt le 5 mars 2005, organisée par le Centre Tarik Ibn Zyad, en partenariat avec la Fondation Konrad Adenaeur et la revue Nawafid. Cette allocution n’a fait qu’aiguillonner le débat pour les cinquante participants conviés à cette université pour discuter de «la gestion du religieux au Maroc», thème toujours d’actualité depuis les attentats du 11 septembre et, surtout, depuis ceux commis le 16 mai au Maroc.
Les intervenants se sont penchés sur quatre axes : «Religieux et politique à l’ère des réformes en terre d’Islam» ; «Islam entre laïcité et sécularisation» ; «Islam, occident et dialogue des religions» ; le dernier axe, quant à lui, s’intitulait : «Soufisme, éducation religieuse et mobilisation politique». Impossible pour les participants, en l’espace d’une petite journée, de cerner les contours de questions aussi complexes, encore moins de sortir avec des conclusions édifiantes. Néanmoins, des problématiques revenaient comme un leitmotiv sur toutes les lèvres. Des débuts de réponses ont été également esquissés. Que faire pour lutter contre l’extrémisme religieux ? Serait-il opportun de placer, en l’état actuel de l’évolution socio-politique marocaine, le concept de laïcité au centre du débat politique, en ce qu’il signifie séparation de l’Etat et de la religion ? Pour gérer efficacement le religieux, faut-il le rationaliser, le rénover, ou le réformer de fond en comble, ou tout simplement se contenter des mesures pour son contrôle à des fins sécuritaires ?

Une bonne gestion du religieux passera par la citoyenneté
Une réforme profonde de la pensée religieuse passera par un effort d’autocritique, «par une réforme de la culture, sinon c’est l’extermination de notre identité et le triomphe du colonialisme», dira Ahmed Harzenni, chercheur en sociologie rurale. Comment ? Avec quelle méthodologie ? Et avec quels moyens ? Par une bonne gestion du religieux qui garantira à tous les Marocains le droit d’expression et de conscience. Le but ultime étant l’instauration d’un système politique basé sur une légitimité démocratique, issue des urnes, répondent plusieurs intervenants. «Aucun acteur politique, Etat ou parti, ne doit monopoliser à son compte, ou instrumentaliser la religion», dira Mustapha Moatassim, du Mouvement Albadil Al Hadari.
La question de la séparation entre le religieux et le politique accapara, en fait, une bonne partie des interventions et du débat. «Cette séparation doit s’opérer à tous les niveaux», martèle Mustapha Bouaziz, historien. Cette séparation passera obligatoirement, selon lui, par la transition vers la démocratie et la modernité. Comment ? «Par l’instauration d’une culture basée sur la science et sur la raison, par la construction d’une société où la citoyenneté ne sera pas un vain mot», continue l’historien. Par la réforme du système éducatif et des manuels scolaires, défendent plusieurs intervenants. Il faut dissocier religion et discours religieux, dira Mustapha Bouhandi, professeur des études islamiques. «La religion est une chose, le droit et la chose politique en sont une autre», précise-t-il. Ces derniers seraient fondés, selon lui, «sur un contrat social et civil passé entre des hommes, au-delà de toute interférence religieuse».
Le débat sur la problématique religieuse dans l’espace politique marocain, qu’a abrité ce 5 mars le nouveau siège du centre Tarik Ibn Zyad récemment inauguré à Midelt, était riche, contradictoire et surtout nécessaire à un moment où la gestion du religieux au Maroc ne devrait pas être l’apanage de l’Etat, disent certains intervenants, mais de toute la société. «Toute gestion du religieux doit être fondée d’abord et avant tout sur la liberté et le respect de l’autre, par plus d’effort d’autocritique. Le Maroc a besoin de la conjugaison de toutes ses potentialités : religieuses et laïques, modernistes et traditionnalistes. Le tout, basé sur un dialogue franc et sans discrimination», commente brillamment Jaouad Iraki, président de l’association culturelle Al Masar. Le débat ne fait que commencer.