La gauche se rassemble, l’USFP fait cavalier seul

Le PADS, Ennahj Addimokrati, la GSU, le PCNI et Fidélité à la démocratie ont constitué, le 6 juin, le Rassemblement de la gauche démocratique.
L’Alliance socialiste regroupe le PPS, le PSD et le Parti Al Ahd, mais cela ne va pas au-delà d’un groupe parlementaire commun.
L’USFP reste délibérément en dehors de la dynamique unitaire. Jusqu’à quand ?

Dimanche 6 juin 2004, une pierre supplémentaire était apportée à l’édifice de l’unification des partis de la gauche. Ce jour-là, le Complexe culturel Mohamed Zefzaf, à Casablanca, a vu la naissance du Rassemblement de la gauche démocratique (RGD). Les leaders de cinq organisations politiques (PADS, Ennahj Addimokrati, GSU, PCNI et Fidélité à la démocratie) ont solennellement paraphé la Charte du RGD. Un événement d’une grande portée symbolique, qui vient confirmer une inversion de tendance amorcée depuis la fin des années quatre-vingt-dix.
En effet, jusque-là, la dynamique dominante, et ce depuis l’indépendance du pays, était celle des scissions, de l’émiettement, voire de l’atomisation de la gauche marocaine. Aucun des partis de cette gauche n’a échappé au fléau. L’USFP (Union socialiste des forces populaires), principal parti de gauche dans le pays, a été frappé par deux fois. La première, en 1983, avec la scission du Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS). La seconde fois, en mars 2001, à l’occasion de son VIe congrès national, avec la scission du Parti du congrès national ittihadi (PCNI), dirigé par les amis de Noubir Amaoui et de Fidélité à la démocratie, mené par le trio Mohamed Sassi-Najib Akesbi-Khalid Soufiani.
Quant au PPS (Parti du progrès et du socialisme), héritier du Parti communiste marocain (PCM, créé dans les années quarante), il a, lui aussi, connu les affres de la division avec le départ de Thami Khyari et de ses amis qui ont fondé, en 1996, le Front des forces démocratiques (FFD).

Inversion de tendance et dynamique de regroupement
La même année, la plus petite des trois formations politiques de gauche, l’OADP (Organisation de l’action démocratique et populaire), a connu une sérieuse hémorragie de cadres avec la scission du PSD, sous la houlette de Aïssa El Ouardighi, Abdellah Saâf, Mohamed Lahbib Taleb et d’autres.
Raisonnablement plurielle, la gauche a sombré, dans les années quatre-vingt-dix, dans un pluralisme partisan anarchique. A la veille des élections législatives de septembre 2002, elle comptait pas moins de 11 formations (UNFP, USFP, PPS, PSD, FFD, PADS, Ennahj Addimokrati, GSU, PCNI, Fidélité à la démocratie et le tout dernier Mouvement des initiatives démocratiques de Abdellah Saâf). S’agissait-il d’une stratégie d’affaiblissement de la gauche ou plutôt d’une clarification politique douloureuse mais indispensable ? Il appartiendra aux historiens de trancher. Ce qui est sûr, c’est que la tendance à la division a commencé à s’inverser à partir des élections législatives de novembre 1997.
La dynamique unitaire enclenchée s’articule autour de trois axes : le rapprochement entre le PPS et le PSD, la fusion entre trois groupes de la gauche radicale et l’OADP au sein de la GSU et la naissance du Rassemblement de la gauche démocratique.
Promis l’un à l’autre depuis 1998, le PPS et le PSD auront tardé à conclure. Après quatre années passées à mieux se connaître, ils ont officiellement célébré le 5 mars 2002 leurs fiançailles dans le cadre d’une Alliance socialiste, élargie depuis 2002 au Parti Al Ahd, dirigé par Najib El Ouazzani. Malgré les effets d’annonce et les réunions entre ces deux partis, le seul résultat tangible de ce rapprochement entre le PPS et le PSD réside dans la création d’un groupe parlementaire commun, élargi au Parti
Al Ahd.
En fait, c’est une opportunité politique qui a été à l’origine de cette coordination, avec la volonté de constituer un groupe parlementaire commun (aucun des partis n’avait, seul, suffisamment de députés pour le faire car il en fallait 20). Le projet d’union n’est venu que bien après et il est resté au stade de la coordination entre les directions des deux puis des trois partis. Un projet qui n’ira probablement pas au-delà, et ce ne sont pas les récentes réunions (21 et 23 mai dernier) entre les bureaux politiques des trois partis qui feront illusion.
De plus, au PPS, on rechigne certainement à fusionner avec le PSD sur une base égalitaire, pour la simple raison qu’on se refuse à mettre sur le même pied le premier parti de la gauche, historiquement parlant, au Maroc, et une petite formation somme toute bien modeste en termes d’implantation dans le pays.

GSU : les premiers faux pas d’un projet crédible
La naissance de la GSU constitue le deuxième axe de regroupement entre des formations de gauche. Le 15 juillet 2002 marque un tournant symbolique dans la recomposition du paysage politique national. C’était la première fois que quatre organisations politiques (OADP, Mouvement pour la démocratie, Mouvement des démocrates indépendants et Potentialités démocratiques de gauche) avaient volontairement cessé d’exister pour fusionner, signant ainsi l’acte de fondation d’un nouveau parti politique, la Gauche socialiste unifiée
C’était l’aboutissement d’un rêve unitaire caressé par toute une génération de militants de la gauche radicale depuis le début des années soixante-dix. Toutes les précédentes expériences unitaires avaient systématiquement buté sur les divergences politiques occultées et des erreurs organisationnelles fatales. Qu’en a-t-il été de la GSU, deux ans après sa création ?
Najib Akesbi, dirigeant de Fidélité à la démocratie, estime que les choses étaient mal parties : «Le projet de constitution de la GSU est un magnifique projet, mais il a péché par précipitation et surtout par un choix de timing le plus mauvais possible, c’est-à-dire à la veille des élections. Dans ce contexte, il ne peut échapper à l’accusation d’opportunisme électoraliste».
Le moment était vraiment mal indiqué pour fusionner. Il fallait le faire quelques mois avant ou après les élections, en prenant le temps de se préparer. La fusion a eu lieu le 15 juillet et le scrutin s’est tenu le 27 septembre. Les résultats ont fait l’effet d’une douche froide : les performances électorales de la GSU ont été encore plus dérisoires que celles de la seule OADP. Et puis, inaugurer la fusion par une cuisante défaite électorale refroidit les enthousiasmes les plus fervents.
Là-dessus s’est greffé ce que Ahmed Harezenni, membre du bureau politique de la GSU, appelle «une rechute dans la culture de la marginalité». Mais il faut le reconnaître, faire travailler ensemble des militants issus de quatre organisations politiques, ayant chacune sa mentalité, ses pratiques organisationnelles, ses réflexes politiques, son histoire propre n’est pas chose aisée et demande du temps.
Aujourd’hui, la GSU se prépare à tenir son premier congrès national en juillet prochain. Pour la première fois, les différentes sensibilités du parti pourront s’organiser en courants représentés à la proportionnelle au comité central et au bureau politique.
Ce qui est à l’ordre du jour, aujourd’hui, c’est la fusion entre la GSU et Fidélité à la démocratie. Les deux organisations en discutent depuis près d’un an. Alors, pourquoi attendre ? Najib Akesbi admet la difficulté de l’entreprise : «Il faut reconnaître qu’unifier deux formations politiques est laborieux. Il y a des structures, des habitudes, des traditions et des mentalités qui ne sont pas, a priori, préparées à faire ce saut qualitatif».
Avec cela, M. Akesbi estime que le moment est approprié pour mettre en mouvement le projet d’union entre Fidélité et la GSU. Pourquoi ? «Parce que nous sommes à une distance respectable de toute échéance électorale. Ensuite, nous pensons que nous avançons à la bonne cadence, sans précipitation ni retards. Nos discussions et débats durent depuis près d’un an. Nous tenons à ce que les choses mûrissent au niveau des bases. Ainsi, nous sommes parvenus à la mise en commun de nos sièges. Là où Fidélité n’a pas de siège, elle pourra utiliser celui de la GSU et vice versa ! Cela permet à nos militants de se rencontrer et de travailler ensemble. En dernière instance, seules les bases prendront, par un vote démocratique, la décision finale.»

«Le RGD sera ce que les bases voudront en faire»
Le troisième axe de la dynamique unitaire de la gauche actuellement à l’œuvre est
celui du Rassemblement de
la gauche démocratique. De quoi s’agit-il ? D’une coordination, d’une alliance ou d’une fusion ? C’est en fait un rassemblement entre cinq organisations : la GSU, le PADS, le PCNI, Ennahj Addimokrati et Fidélité à la démocratie. Ce n’est nullement une fusion, mais c’est plus qu’une simple volonté de coordination. Mais encore ? Concrètement, la coordination se fait chaque fois que les cinq ont une position commune sur une question donnée et peuvent mener des actions communes.
Le projet du RGD est en discussion depuis un an et demi. Un groupe de cadres s’est réuni en moyenne une fois par semaine. Au début, de manière informelle. Mais, rapidement, des responsables mandatés par leurs directions ont pris le relais. Le champ des convergences a ainsi été délimité. Des convergences formalisées sous forme de quinze points programmatiques dans la Charte du RGD.
Najib Akesbi considère que ce qui distingue le RGD des précédentes expériences, c’est que ce rassemblement «ne se limite pas à un accord entre les directions. C’est tout sauf la reproduction de l’expérience de la Koutla. Preuve en est la décision de mise en commun des sièges régionaux des cinq organisations. Ce qui permettra de se fréquenter et d’apprendre à travailler ensemble et à mener localement des actions communes. Finalement, le projet du RGD sera ce que les bases voudront en faire».
Comment expliquer, dans ce contexte, les querelles intestines et les déchirements entre les militants de ces cinq organisations lors des récents congrès du SNE-Sup et de l’AMDH, à quelques semaines de l’annonce de la création du RGD ? «Il faut rester lucide. Ce n’est pas en quelques mois que l’on va faire table rase des divisions voire des inimitiés du passé. Mais je verrai bien l’adoption d’un code de bonne conduite des militants du RGD au sein des organisations de masse», nous répond M. Akesbi.

L’USFP décidé à se passer des autres
Mais, le grand absent de ces entreprises de regroupement, c’est bien le principal parti de gauche marocain, l’USFP. Or, il va de soi que tout projet d’union sans l’USFP restera privé des gros bataillons de la gauche. Le problème, c’est que l’USFP n’est pas intéressé par cette dynamique unitaire, la position de Mohamed Elyazghi, son premier secrétaire, en témoigne (voir page précédente). «Nous sommes les plus forts», «Nous applaudissons à tous les regroupements, mais nous n’avons pas besoin des autres !». C’est en substance, ce qu’il semble dire. Le discours de la base est différent. Un discours beaucoup plus ouvert sur la dynamique unitaire.
S’il est vrai que pour le moment, les organisations du RGD sont loin d’être des partis de masse, l’USFP, de l’aveu de certains de ses dirigeants, ne l’est plus. Le 16 mai l’a montré. Son enracinement populaire n’est plus ce qu’il était.
De plus, si le poids électoral des composantes RGD est dérisoire, ses militants sont extrêmement actifs et bien implantés dans les centrales syndicales, particulièrement à l’UMT et à la CDT ; les organisations de défense des droits de l’Homme et des droits des femmes; le tissu associatif de la société civile et des ONG de développement ; les associations de jeunes, de quartier, sans parler de la scène culturelle, intellectuelle ou médiatique… Ils sont présents là où ça bouge.
Pour Najib Akesbi, le jugement est sans appel : «Le premier constat que l’on peut faire lorsqu’on analyse l’état actuel de la gauche dans le pays, c’est que le pilier central de la gauche marocaine, l’USFP, s’est effondré ! Ceux qu’on croyait être de gauche ont changé de camp. Les formations politiques qui étaient de vrais partis de gauche ont fait le choix de s’intégrer au Makhzen et portent donc la responsabilité de ce qui se fait».
Le leader de Fidélité à la démocratie considère que les six ou sept formations véritablement de gauche, ont leur force et leur faiblesse, «mais aucune d’entre elles n’atteint le seuil critique au-delà duquel elle devient une force d’attraction sociale crédible et porteuse d’espoir. Il y a donc un espace à reconstruire à gauche. Et c’est là l’ambition raisonnable de ce que nous sommes en train de faire avec le RGD». Vaste programme. Cette gauche socialiste réussira-t-elle à conjurer ses démons et à marcher, main dans la main, pour donner corps à cette ambition ? La réponse est sur le terrain, auprès des citoyens

Dimanche 6 juin, au complexe Mohamed Zefzaf, à Casablanca : les dirigeants des cinq organisations de gauche viennent de sceller leur rassemblement au sein du RGD.

Raisonnablement plurielle, la gauche a sombré, dans les années quatre-vingt-dix, dans un pluralisme partisan anarchique. A la veille des élections législatives de septembre 2002, elle comptait pas moins de 11 formations.

Najib Akesbi : «le RGD ne se limite pas à un accord entre les directions. C’est tout sauf la reproduction de l’expérience de la Koutla. Preuve en est, la décision de mise en commun des sièges régionaux des cinq organisations. Ce qui permettra de se fréquenter et d’apprendre à travailler ensemble et à mener localement des actions communes».
Najib Akesbi : «Lorsqu’on analyse l’état actuel de la gauche dans le pays, le premier constat que l’on peut faire est que son pilier central, l’USFP, s’est effondré ! Ceux qu’on croyait être de gauche ont changé de camp.»

Nous n’avons pas besoin des autres

La Vie éco : Comment expliquer l’état d’extrême éparpillement de la gauche marocaine ? Le temps ne serait-il pas venu de constituer un véritable pôle de gauche ?
Mohamed Elyazghi : En fait, l’extrême éparpillement des partis politiques de gauche comme de droite s’explique par l’histoire du Maroc depuis l’Indépendance, mais aussi par la phase de transition démocratique que nous vivons et qui permet la libre expression de toutes les sensibilités. Mais il faudrait tout de même nuancer, car l’USFP reste le grand parti socialiste marocain. Il faut relever que c’est l’USFP qui a eu le plus d’élus lors des élections législatives de 2002, il est le deuxième parti en nombre de conseillers communaux élus, juste après l’Istiqlal. L’USFP est le premier parti en nombre de communes gérées. Par ailleurs, ce sont des militants de l’USFP qui ont été élus aux exécutifs du Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNE-Sup), la Fédération démocratique du travail (FDT), l’Union des écrivains du Maroc (UEM), l’Union nationale des Ingénieurs, l’Association des Barreaux du Maroc, le Syndicat national de la presse marocaine (SNPM). Ce sont également des militants de l’USFP qui sont présents dans plus d’un millier d’associations et d’ONG, allant de l’amicale de quartier, à l’organisation qui a une activité nationale, dans les domaines de l’économie, de la culture et de la jeunesse.

Quelle est la position de l’USFP par rapport à la naissance du Rassemblement de la gauche démocratique (RGD) ?
L’USFP développe une attitude positive sur tout rassemblement qu’il soit partiel ou total des forces politiques. C’est ainsi qu’il a salué la naissance de la GSU qui a rassemblé quatre organisations de gauche, comme il porte un jugement positif sur le Rassemblement de la gauche démocratique. La société marocaine a énormément évolué dans le sens positif et ce malgré les manifestations d’un certain intégrisme et du terrorisme. Nous pouvons également noter que l’évolution politique reste très importante depuis les années quatre-vingt-dix, lorsque l’USFP et l’Istiqlal avaient remis à feu Hassan II un mémorandum sur les réformes constitutionnelles et politiques.
Donc, chacun, à gauche, est appelé à prendre en compte tous les changements de la société marocaine et toute cette évolution amorcée avec les changements constitutionnels de 1996, le gouvernement d’alternance constitutionnelle, l’intronisation de Sa Majesté Mohammed VI et le gouvernement actuel issu des élections de 2002.

Rien ne différencie votre programme politique de ceux du PPS ou du PSD, pourquoi aucune initiative d’union n’a-t-elle été entreprise ? Pourquoi l’USFP est-il réticent à tout projet d’union de la gauche allant au-delà d’une simple alliance électorale ?
D’abord, il faut préciser que notre programme est différent par rapport à ceux du PPS et du PSD, mais cela n’enlève rien à notre alliance sur la base de la Charte de la Koutla. Donc c’est le cadre de la Koutla qui reste valable pour cette période de transition démocratique, pour le changement et la mise en œuvre des réformes.
L’USFP tend la main à toutes les forces démocratiques et à tous les progressistes et socialistes pour une action sur le terrain, sur le plan idéologique et dans les domaines social et syndical