La difficile vie du PAM après le retrait de Si Fouad

Le parti doit à  la fois résoudre le clivage existant entre ses notables et ses militants de gauche et empêcher la désaffection de ses élus tentés de se repositionner. Une tentative d’apaisement des conflits lors du conseil national qui se tient samedi 11 juin.

Le Parti authenticité et modernité (PAM) commence à se faire peu à peu au départ, déguisé, de son fondateur et  personnage phare Fouad Ali El Himma qui ne semble pas vouloir revenir sur sa démission des commissions du parti au sein duquel il reste un parmi les 31 membres actuels du bureau national. La digestion du départ ne se fait cependant pas sans heurts et notamment l’accentuation du clivage entre les deux principaux courants qui le forment : d’un côté, les cadres et les élites de gauche, porteurs d’un projet politique couvé au sein du Mouvement pour tous les démocrates (MTD), et les notables issus des cinq formations qui ont fusionné dans le PAM. Ces dernières semaines ont donné un avant-goût des luttes intestines que vit cette formation. De la tribune publiée par Salah El Ouadie, son porte-parole, dans laquelle il s’est livré à une autocritique au communiqué de l’appel à la tenue d’un congrès extraordinaire signé, le lendemain de la démission de El Himma (14 mai dernier), par une dizaine de membres de cette aile de gauche au contre-communiqué signé par les amis du député de Ouled Frej et ancien dirigeant du PND, Tahar Chakir, dans lequel ils s’opposent à cette initiative, le malaise est prégnant et les jours à venir ne promettent pas d’être plus calmes.
Pour le moment, on essaie de sauver les apparences. Dimanche 5 juin, la commission des élections s’est réunie pour la première fois sans l’homme le plus puissant du parti. C’est le secrétaire général, Mohamed Cheikh Biadillah, qui a dirigé, par défaut, les travaux de la réunion, car les statuts n’avaient pas prévu un adjoint du président. Il a été, entre autres, question d’amendements des textes  électoraux, de préparatifs des prochaines législatives du 7 octobre et des futures alliances du parti. Pour l’autre commission que présidait El Himma, celle du suivi des élus, c’est l’ancien président du groupe parlementaire Ahmed Touhami, qui en prend les commandes, provisoirement, tient-il à préciser. Jusque-là, ce député de Fnideq élu sous l’étiquette PND, était l’adjoint du président à la tête de cette structure clé dans l’organisation du parti et qui supervise l’action de toutes les autres commissions. Le parlementaire, comme bien d’autres membres du parti, garde espoir : le député de Rhamna ne tardera pas à reprendre ses fonctions à la tête de ces deux commissions. «D’ailleurs, le bureau national n’a jamais accepté sa démission», confirme M. Touhami. Seulement, il faut se rendre à l’évidence. Tout porte à croire que le PAM devra voler de ses propres ailes. Ce qui n’est pas chose aisée.

Il ne faut plus compter sur El Himma pour régler les divergences

Les divergences entre les clans, aujourd’hui consommées, ont poussé les dirigeants à chercher d’autres mécanismes de gestion des conflits, en l’absence de Fouad Ali El Himma. Une commission avait, en ce sens, été nommée pour trancher la question de la date du congrès. Après plusieurs jours de réflexion, celle-ci a rendu son verdict, le 25 mai. Le congrès se tiendra bien avant la fin de cette année, mais trois mois après les élections. Probablement en décembre. «Nous avons estimé que l’agenda national devrait l’emporter sur celui du parti», affirme-t-on des deux côtés. Entre-temps, les deux courants à gauche comme à droite se retrouveront en conclave ce samedi, à l’occasion de la tenue d’une réunion du conseil national.
Mais, auparavant, les instances dirigeantes tenteront de resserrer les rangs avant d’affronter les bases. Une réunion s’est tenue à cet effet, mardi 7 juin, entre les membres du bureau national et les élus des deux Chambres. Les notables, qui forment le gros des élus, et le bureau national, composé majoritairement de cadres du MTD et de militants de gauche, tenteront de laisser leurs divergences de côté pour mieux affronter les prochaines élections, le premier vrai défi pour le parti. Car, non seulement le PAM, comme les autres formations politiques d’ailleurs, se trouve dans l’obligation d’avancer son agenda d’une année, mais  également parce qu’il vit une crise interne, la première en ces trois ans d’existence.
Quelles sont les chances du PAM ? Certains voient dans le retrait de son fondateur la fin du parti. Ce n’est pas automatique. «Le PAM n’est pas fini, mais il n’en est pas moins engagé sur une pente descendante. Il a perdu sa force et son aura, mais il ne disparaîtra pas pour autant de la scène politique», affirme Tarik Tlaty, professeur de sciences politiques à la faculté de droit Hassan II de Mohammédia. Il n’empêche qu’il est beaucoup moins présent, ces derniers temps, dans la presse ; les interventions enflammées de Hakim Benchemmass, son secrétaire général-adjoint, dans le cadre du fameux «droit d’informer» à la deuxième Chambre se font de plus en plus rares. De même, les prises de bec avec les ministres, principalement des Istiqlaliens, ont disparu ces derniers temps. Des échos de défections des élus locaux et des membres des instances régionales du parti remplissent les colonnes de la presse. Certains parlent même d’une hémorragie et des députés sont concernés. A ce jour et à en croire certaines sources parlementaires, trois députés PAM auraient déjà commencé de négocier un point de chute avec d’autres formations.

Pas de clans, mais des différences de points de vue

Privé de son attractivité, le PAM risque-t-il de subir, dans les jours à venir, les effets inverses du très problématique article 5 de la loi sur les partis politiques, dont il a largement tiré profit par le passé ? Des arguments que les dirigeants du parti rejettent en bloc. Au contraire, affirme Ahmed Touhami, «le parti est présent dans un  très grand nombre de communes. La majorité des parlementaires n’envisagent pas de quitter le parti. C’est un potentiel suffisant pour lui permettre de traverser la crise, si crise il y a».  
Au PAM, on préfère regarder le bon côté des choses. «Que le parti connaisse des divergences d’opinions est, contrairement à ce que l’on croit, une source d’attraction. Nous sommes d’accord sur l’essentiel et ces différences sont positives, elles sont synonymes de vitalité», affirme M. Touhami. Même son de cloche chez l’aile gauche du parti. «La différence n’a jamais été une tare, c’est un élément d’enrichissement. Mais, cela dépend de la manière dont elle sera gérée», affirme un membre de ce courant. Ce dernier refuse jusqu’à l’existence de courant au sein du parti. A peine si, soutient-il, le PAM est traversé par des points de vue différents, «pas deux points de vue opposés, mais plusieurs».
Vu de l’extérieur, le parti donne une image différente. Pour Tarik Tlaty, le parti traîne, depuis sa création, un handicap, «l’essentiel de sa force est tiré de la présence dans ses rangs de Fouad Ali El Himma. Et si, par le passé, le parti a toujours pu surmonter ses divergences, grâce notamment à la présence effective de son fondateur, il en est autrement aujourd’hui». Dans les coulisses, on insinue que le PAM a quelque peu payé le tribut de la présence en son sein d’un ancien responsable du ministère de l’intérieur. Car laisse-t-on entendre, au lieu de se focaliser sur la construction du parti, on a gaspillé beaucoup d’énergie à gérer cette donne. A cela s’ajoutent des frictions internes qui ont fini par gripper la machine. Et c’est Fouad Ali El Himma, lui-même, qui met le doigt sur cette réalité. Dans sa lettre de démission des deux commissions, qu’il a remise le 14 mai au SG, il a mentionné l’existence au sein même du bureau national, la plus haute instance dirigeante du parti, des luttes marginales, des divergences non justifiées et une volonté de plomber les commissions. Cela d’autant, souligne le même document, que le projet politique autour duquel le parti a été créé a subi diverses altérations.

Les péchés originels

Il faut dire que les racines de cette crise remontent aux débuts du parti. Elle trouve son origine dans les choix stratégiques adoptés au fur et à mesure qu’évolue cette formation sur la scène politique. D’abord, en optant pour l’élément électoral comme principal moteur de développement du parti. Ensuite, en construisant toute son aura autour de personnalités influentes.  
Ainsi et sur le plan politique, le parti ne s’est pas donné suffisamment de temps pour développer sa propre idéologie et forger son identité. Il a ensuite commis l’erreur d’ouvrir ses portes, sans conditions préalables, aux transfuges des autres formations, ce qui lui a d’abord valu l’inimitié de plusieurs de ses pairs, et ensuite gonflé ses rangs avec des élites électorales avec comme conséquence la marginalisation de ses cadres et de ses jeunes. Cela a permis certes au parti de se positionner en tant que première force politique aussi bien au Parlement que dans les communes, mais a également eu comme corollaire un grave déficit en formation et encadrement de ses militants. Autre reproche, formulé celui-là par Salah El Ouadie, son porte-parole, dans sa tribune publiée par la presse, le parti n’a pas non plus veillé à garder ses distances avec l’Etat. Résultat de toutes ses failles, ses adversaires politiques ne se privent pas de le traiter de parti hégémonique créé par l’Etat pour faire main basse sur la chose politique.
Sur le plan organisation, et selon ses militants qui s’expriment le plus souvent de manière anonyme, le PAM a trop privilégié le consensus dans la gestion de ses divergences internes. Le rôle du conseil national, lieu d’expression de prédilection de ces divergences, a été marginalisé. C’est le cas, d’ailleurs, de plusieurs autres instances.
Le politologue Tarik Tlaty estime que la situation que connaît le parti aujourd’hui «conduira inéluctablement à une scission», à moins qu’il ne mette en place des mécanismes capables de le raviver de nouveau. Et sa seule chance de rebondir aujourd’hui réside dans les prochaines élections. Ce sera un véritable examen à l’issue duquel il sortira renforcé ou, à l’opposé, deviendra un parti moyen. Une chose est sûre, l’avenir du leader de la scène politique que ses fondateurs avaient prévu pour  le PAM est plus que jamais compromis. En effet, explique ce politologue, «en partant des éléments d’analyse dont nous disposons aujourd’hui, la dynamique que connaît la rue, le retour sur la scène publique des partis historiques notamment, il est fort probable que le PAM sortira très affaibli des élections. A peine s’il arrivera à se maintenir au rang d’un parti moyen après les législatives d’octobre. Je ne crois donc pas qu’il aura un grand rôle à jouer dans l’après-élections».

Notables versus élites, l’éternelle équation

Pour le moment la direction du parti préfère y aller doucement. Le PAM veut capitaliser sur sa  forte présence dans les communes. Mais, c’est un peu plus haut que se pose le problème. Les notables ne voudront pas renoncer à leur droit à l’accréditation et les cadres et autres sensibilités du parti ne se laisseront pas faire. Résultat: la commission des élections préfère patienter avant de mettre en place des critères de sélections des futurs candidats aux élections législatives. Cette mission vient d’être confiée, assure une source du parti, à une commission que préside Ali Belhaj. C’est que le moment est très critique et ne supporte pas davantage de divergences. Les notables font valoir leur large expérience électorale pour combler le déficit du parti en la matière, surtout que le temps presse.
«Ce cumul d’expérience devrait permettre au PAM de mieux faire face à ces premières législatives», affirme M. Touhami qui laisse entendre que tous les élus devraient rempiler en octobre prochain. Les anciens du MTD, principalement les signataires de cet appel au congrès extraordinaire, n’ont plus beaucoup de choix. Ces élus ont fait la force du PAM, et «il faut bien se rendre à l’évidence, on ne peut pas les rejeter du jour au lendemain. Un travail de filtrage est néanmoins nécessaire», soutient un membre du bureau national du parti. C’est d’ailleurs la tendance qui s’est dégagée lors de la réunion du 7 juin.
La solution miracle pourrait également être fournie par la nouvelle Constitution et, accessoirement, les amendements des textes électoraux actuellement en préparation. Une révision à la hausse de la composition de la première Chambre, à 400 ou 500 élus, espère-t-on au parti, et l’élargissement de la liste nationale aux jeunes et cadres pourraient bien faire l’affaire du PAM. Cette dernière option devrait même lui permettre de caser ses cadres issus du MTD tout en étant sûr qu’un nombre important d’eux sera élu.
Cela bien sûr à supposer que le parti garde sa force de mobilisation de 2009. Car, sur le plan idéologique, il n’arrive toujours pas à se construire une identité propre. L’un des deux piliers évoqués par le parti comme base politique, les recommandations de l’IER en l’occurrence, sera intégré dans la future Constitution. Une aile du parti préfère opérer une fuite en avant. «L’ère des idéologies est révolue», soutient-on. Concrètement, une commission planche sur cette question, affirme Ahmed Touhami.  Il promet une plateforme idéologique singulière basée sur la justice sociale et la dignité du citoyen. Mais, on n’en est pas encore là. Toute l’attention des militants du parti est focalisée sur le Conseil national prévu pour samedi 11 juin. C’est lors de ce rendez-vous que se jouera, en partie, l’avenir du parti.