La deuxième mort de l’UNEM

Après avoir subi le joug des groupuscules islamistes, des universités sont prises en otages par des extrémistes de gauche se proclamant du mouvement «Al Barnamaj
Al Marhali».
Ce dernier profite de l’absence des organisations estudiantines des partis politiques.
Climat de tension permanent :
les examens se déroulent sous
la surveillance
des CMI.

Mettez un bidonville à côté d’une caserne militaire. Ajoutez une zone industrielle sinistrée et une université surpeuplée où sévissent des extrémismes et vous obtiendrez un cocktail explosif. Telle est la réalité que renvoie à l’heure actuelle l’université Mohammed Benabdallah de Fès, plus connue sous l’appellation «Dhar El Mehraz». A un quart d’heure du centre-ville, le campus jouxte une caserne militaire, le bidonville de douar El Askar où cohabitent les familles des militaires et les étudiants démunis qui ne trouvent pas de place dans la cité universitaire. A quelques encablures, se situe le quartier Lido, qui comme son nom ne l’indique pas, est un espace que l’insécurité et la délinquance rendent presque inhabitable. Non loin de là, la zone industrielle de Sidi Brahim, complètement sinistrée par la fermeture de plusieurs usines de textiles.
Bref, un environnement totalement hostile à la recherche et à l’enseignement. D’ailleurs, il est rare qu’à Fès une année universitaire arrive à son terme sans qu’elle soit émaillée de grèves prolongées et autres incidents nécessitant souvent une impressionnante présence policière.
Ainsi, en cette fin de mois de février, les examens de la faculté de droit se déroulent sous la garde des matraques vigilantes des Compagnies mobiles d’intervention (CMI) qui patrouillent au sein même des amphithéâtres. D’après des étudiants, cette présence des forces de l’ordre intervient au lendemain des incidents survenus le 9 février sur le campus.
Mais que s’est-il réellement passé pour que l’on en arrive à mobiliser les forces de l’ordre pour faire fonctionner une université ? Selon les témoignages concordants de plusieurs étudiants présents ce 9 février, une minorité d’activistes se réclamant du courant Al Barnamaj Al Marhali, littéralement «le programme provisoire», ont appelé au boycott des examens et ont voulu interdire l’accès des salles aux autres étudiants. Ils s’en sont pris, par la suite, aux forces de l’ordre par des jets de pierres provoquant la panique et des arrestations parmi les étudiants. Les revendications, syndicales à la base, se sont transformées en batailles rangées, suivies d’arrestations et d’un procès qui risque de prendre une tournure politique. Le tout débouchant sur un véritable état d’exception permanent au sein de l’université Mohammed Benabdallah.

Pour idéologie, un peu de trotskisme, de guévarisme, un zeste de nihilisme, mais pas de programme
Mais que recouvre Al Barnamaj Al Marhali ? Que représente-t-il et quelle est son idéologie? D’après Lotfi Joudar, membre de la jeunesse USFP, «il s’agit tout au plus d’une quarantaine d’étudiants originaires de Taza, du Rif et de la région d’Errachidia. Ils n’ont aucun programme et leur impact sur les étudiants est réduit». D’où leur vient donc cette capacité de nuisance ? Mohamed Sassi, secrétaire général de Fidélité à la démocratie et observateur averti du champ estudiantin, n’hésite pas à parler de Salafiya jihadia de la gauche. «On ne peut pas faire une lecture politique de ce courant mais plutôt une lecture sociologique. Il s’agit d’un groupe d’étudiants d’extraction populaire et extrêmement pauvres qui produisent un discours populiste et nihiliste sans aucun horizon», explique-t-il. Pour l’anecdote, ce courant porte également le surnom barbare de «Glaglia» et ce en raison de difficultés de prononciation et d’un accent très fort. Venant en effet, pour la plupart, de villages berbères enclavés, dans le nord du pays, ils ont du mal à bien articuler en arabe classique lors des débats avec les autres courants.
A l’origine, Al Barnamaj al Marhali est un courant au sein des «basistes», les qaâïdyines. Il voit le jour à Fès sous l’impulsion de Noureddine Jarir, figure de proue de la contestation estudiantine au début des années quatre-vingt-dix. Ce courant s’essouffle avec la domination qu’exerceront les islamistes sur les campus pendant presque une décennie.

Ils profitent du relatif effacement d’Al Adl Wa Al Ihssane depuis mai 2003
Le 12 mars 2000, lors de la marche de Rabat en faveur du plan d’intégration de la femme, les organisateurs sont surpris de voir la participation de jeunes se proclamant du groupuscule Al Barnamaj Al Marhali qui, du reste, reprochaient à la marche son «caractère folklorique». Deux ans après, ils réapparaissent dans les universités d’Oujda, Marrakech et Fès et reprennent le flambeau de la contestation. En cela, ils profitent du profil bas adopté par Al Adl wa Al Ihssane depuis les attentats du 11 septembre 2001 et surtout depuis ceux du 16 mai 2003.
Ils ne se fondent sur aucune idéologie cohérente, mélangeant un peu de trotskisme, un zeste de guévarisme et un brin d’anarchisme. «Ils sont absolument contre tout. Contre le régime, contre les institutions et accusent la gauche non gouvernementale de traîtrise», complète Mohamed Sassi. Ils saisissent toutes les occasions afin de maintenir l’université sous tension et provoquer des confrontations avec l’administration et les forces de l’ordre. Sur le plan organisationnel, Al Barnamaj Al Marhali est une organisation souple, articulée autour de cellules d’une dizaine de membres, tout à fait indépendantes les unes des autres. Généralement, ils s’installent dans les cités universitaires afin de pouvoir recruter de nouveaux étudiants. Ils louent également des maisons dans les quartiers mitoyens et les utilisent comme base de repli. A Fès, ils louaient trois ou quatre maisons à l’ERAC, non loin de l’université, qu’ils ont quittée précipitamment le 9 février, sans laisser de traces. D’ailleurs, sur la trentaine d’étudiants arrêtés par la police, aucun n’est affilié à ce courant.

Ils n’ont aucune direction unifiée au plan national
Une autre particularité de ce courant consiste dans le fait qu’il ne dispose d’aucune direction unifiée sur le plan national et d’aucun relais au sein de la société. C’est un groupuscule extrémiste vivant en autarcie presque totale. D’ailleurs, quand ils finissent leur cursus académique, ils ne rejoignent jamais les partis de la gauche et se consacrent, pour certains, à animer les associations des diplômés chômeurs et, pour d’autres, à militer dans le mouvement amazigh.
Un tel extrémisme paralyse toute tentative de réactivation de l’UNEM et pousse la masse des étudiants à déserter le syndicalisme estudiantin. Pris en tenaille entre la faction d’Al Adl Wa Al Ihssane et Al Barnamaj Al Marhali, la plupart des partis de gauche ont déserté le campus et préfèrent encadrer les étudiants hors université. Paradoxal ! Surtout si l’on sait qu’aussi bien l’USFP que le PPS ou encore la GSU disposent de structures estudiantines.
«Même les activités organisées par les islamistes au début de l’année demeurent sans lendemain puisqu’ils disparaissent de la scène sitôt après comme si ces activités étaient une manière de marquer une présence», fait remarquer Lotfi Joudar. Aujourd’hui, face au vide laissé par les partis politiques et en l’absence d’un cadre syndical crédible, l’administration ne dispose pas d’interlocuteurs alors que la majorité des étudiants est livrée à elle-même. L’UNEM, vivier des cadres et outil de socialisation politique, est morte et enterrée… une deuxième fois.

Désertées par les partis, sans cadre syndical, mises sous tension par des groupuscules nihilistes, certaines universités sont devenues des lieux d’affrontement où enseignement et recherche sont désormais une mission impossible.