Jusqu’où ira le PJD dans la radicalisation ?

En appelant publiquement à  l’interdiction du concert d’Elton John, il a incité un conseil local des oulémas et Al Adl Wal Ihassane à  s’aligner sur ses positions.
Festivals, musique, cinéma, conviction personnelle, il a fait de la provocation son fonds de commerce au risque de créer un clivage au sein de la société.
Attajdid, son porte-parole officieux, jette de l’huile sur le feu en diffusant des prises de position moralisatrices.

Décidément, l’affaire Elton John aura fini par prendre le dessus sur l’actualité nationale. Lundi 24 mai, alors que le Premier ministre se présentait à nouveau devant le Parlement pour apporter des éclairages aux remarques des députés sur sa déclaration de bilan de mi-mandat, les discussions, elles, ne portaient que sur les prises de positions quant au concert que devait donner l’artiste britannique, dans le cadre du Festival Mawazine, deux jours plus tard. Et pour cause, le président du conseil local des oulémas de Casablanca Aïn-Chock joignait lui aussi sa voix à celle du PJD pour dénoncer la venue au Maroc du chanteur. Dans un communiqué aux allures de fatwa, le responsable religieux est allé jusqu’à appeler à «condamner cette manifestation» culturelle. L’intervention de la délégation régionale des Habous a certes permis la non-diffusion publique du communiqué mais le mal était fait. Car il faut rappeler que deux semaines auparavant, le PJD et son bras armé, le Mouvement Unicité et Réforme (MUR), avaient provoqué une polémique en appelant à l’interdiction du spectacle. Mobilisant tout son staff au Parlement, le PJD avait, l’on s’en souvient, vigoureusement attaqué les organisateurs du festival pour avoir adressé l’invitation à un chanteur homosexuel. A tel point que les autres sujets d’intérêt national ont été relégués au second plan.
Mais avec la réaction d’un responsable religieux accrédité par l’Etat, l’affaire prend une autre dimension. Et surtout elle démontre la capacité du PJD à mobiliser les foules grâce à son discours populiste sur les valeurs de morale. Mercredi 26 mai, à l’heure où nous mettions sous presse, plusieurs personnes pourtant ferventes supportrices d’Elton John, hésitaient à assister au concert, par peur de se faire agresser ou insulter. Tout cela parce qu’Elton John est homosexuel !

Une énième tentative de revenir au devant de la scène ?

L’affaire Elton John intervient pourtant après une certaine accalmie dans les positions de ce parti ainsi que de son bras idéologique le MUR dans ce type d’affaires. Cela faisait longtemps, en effet, que le parti islamiste n’avait pas fait de sorties aussi hargneuses. Le débat est désormais focalisé autour de ce sujet «banal», comme le qualifie Mustapha El Khalfi, membre du Conseil national du PDJ et  directeur de publication d’Attajdid, journal à l’origine du débat, qui fait office de porte-parole officiel du MUR et officieux du PJD. «Banal», le sujet ? Pourtant, cela n’a pas empêché ce support de presse de consacrer plusieurs unes successives à cette affaire dans une tentative de mobiliser l’opinion publique contre le chanteur et les organisateurs qui l’ont invité.
On peut dire que le PJD comme le MUR ont fait parler d’eux. Comme le précise Mohamed Darif, politologue, «c’est une aubaine pour ces deux mouvements car ils se sentaient isolés» dans leur combat pour les questions des valeurs morales et religieuses. Cette fois, ils sont parvenus à mobiliser d’autres «partenaires», et de taille. Outre le président du Conseil local des oulémas de Aïn-Chok, la position a été,  cas inédit, cautionnée par l’autre mouvement islamiste, Al Adl Wal Ihssane. A une nuance près. L’association de Cheikh Abdeslam Yassine, une organisation radicale non reconnue par les autorités, a publié un communiqué où elle rejette catégoriquement tous les festivals, y compris Mawazine. Non sans faire une allusion subtile à l’invitation du «chanteur contesté». L’implication d’Al Adl Wal Ihssane dans cette affaire est l’une des rares occasions où elle rejoint les positions du PJD. Pour M. Darif, il s’agit là d’un revirement notoire, car «Al Adl Wal Ihssane a toujours gardé le silence par rapport aux affaires relatives à la moralisation de la vie sociale». Pour la simple raison que la Jamaâ a d’autres priorités beaucoup plus importantes, selon lui. Le combat pour l’instauration d’un Etat islamique passe, pour elle, avant la moralisation de la société.

Attajdid et ses 500 fatwas par an

Tout le contraire est la position du PJD qui fait de la défense des valeurs morales et religieuses sa raison d’être. «Pour le PJD, le MUR et tout mouvement islamiste, le respect des valeurs morales est le socle de leur projet sociétal», souligne le politologue.
Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder le contenu du journal Attajdid qui, dans chaque numéro, prend position par rapport à des questions relatives aux mœurs et à la religion pour s’en apercevoir. Son directeur de publication place «la défense de l’identité et de la sécurité spirituelle des Marocains comme principale préoccupation de la ligne éditoriale». La lutte contre la corruption vient ensuite en deuxième position suivie en dernier lieu par les questions de la démocratie. C’est pourtant le même Mostapha Al Khalfi qui, en prenant la direction d’Attajdid, affirmait, en décembre 2007, à l’hebdomadaire Tel Quel que le support dont il prenait la tête serait davantage plus ouvert et tolérant.
Interrogé par La Vie éco, le responsable d’Attajdid s’explique : «Nous avons pris position contre le chanteur Elton John, non pas dans le volet personnel de l’affaire mais dans son aspect public car il s’agit d’une personnalité mondialement réputée et qui manifeste publiquement son penchant homosexuel et son mépris pour le Prophète Mohammed, d’où notre refus de présenter un tel personnage comme un modèle à notre jeunesse».
Au sein de ce journal, on reconnaît volontiers réserver une tribune aux fatwas sur toutes les questions se rattachant à la vie religieuse, morale et courante. «Nous publions chaque année 500 fatwas prononcées par des oulémas officiels (au service des différents conseils des oulémas relevant de l’Etat) et non pas du PJD», affirme M. El Khalfi. Le quotidien consacre en fait un espace pour répondre, via ces savants religieux, aux questions de leurs lecteurs sur les différents sujets qui les préoccupent. Les avis rendus sont considérés comme des fatwas dont le contenu de certaines relève pour le moins d’un autre âge. Le directeur de la publication d’Attajdid reconnaît qu’il y a eu «des erreurs mais cela concerne seulement quelque 20 fatwas sur les 2 000 publiées en quatre ans et qui ont été corrigées par la suite».

Qui est visé : le chanteur ou les festivals ?

Les dirigeants du PJD qui prétendent garder leurs distances avec le journal, sous prétexte qu’il est le porte-parole du MUR, outil de prédication par excellence, ne se sont pas empêchés de jouer le jeu dans un bel ensemble, à tel point que la question d’une action conjointe et préméditée entre le support et le parti se pose avec acuité. «Nous avons le droit d’exprimer notre opposition par rapport à ce sujet, comme la France a dit qu’elle n’est pas un pays de burka, nous aussi on n’est pas un pays de…», se défend Lahcen Daoudi, figure de proue du PJD, qui a évité de prononcer le mot. Le député islamiste de Fès trouve même «hypocrite de ne pas réagir face à une telle provocation, et injuste de ne pas soulever un débat à propos de ce sujet comme on le fait sur le hijab dans les pays occidentaux». Une réponse pour le moins décalée. Réagit-on finalement en contre-réaction par rapport au problème que pose le modèle social de l’Islam dans les pays occidentaux, ou par rapport à Elton John ou finalement contre les festivals ?
Pour Noureddine Ayouch, c’est toute la manifestation culturelle de Mawazine qui est visée. Même si les responsables du MUR et du PJD tiennent à préciser qu’ils s’opposent au chanteur en question et non pas au festival, certains représentants de la société civile rappellent les récentes positions publiques du PJD à l’encontre de ces événements artistiques. L’on se rappelle encore, il n’y a pas longtemps, les critiques hargneuses du parti islamiste à l’égard de «Caftan», l’événement phare de la haute couture marocaine, considéré pourtant comme l’une des vitrines les plus marquantes du Maroc. Autre souvenir : en 2003, le PJD était à l’origine des malheurs des musiciens dits sataniques. Quatorze jeunes passionnés de musique ont été accusés de pactiser avec le diable et jetés en pâture à l’opinion publique comme étant des éléments d’une secte satanique. Après un long procès et plusieurs tracasseries judiciaires et policières, ces adolescents ont dû leur salut à une intervention de haut niveau qui a mis fin à leur calvaire.  
Au lendemain du triste événement du tsunami qui avait touché en décembre 2004 plusieurs pays asiatiques, Attajdid avait publié une série d’articles où il s’était emporté dans une interprétation particulièrement injurieuse d’un drame humain contre les manifestations de dépravation au Maroc. Qualifiant la catastrophe naturelle et l’horreur de ses dégâts humains de «colère de Dieu», la publication mettait en garde contre un pareil châtiment divin qui pourrait s’abattre sur les sites touristiques marocains en raison, selon le journal, de la débauche qui y sévissait.  Mais les indignations et la polémique qu’avaient suscitées ces propos (que le journal assumait pourtant sans aucune gêne) ont été vite oubliées jusqu’en décembre 2007, où, à l’occasion de l’affaire d’un pseudo mariage d’homosexuels à Ksar El Kébir, le journal a largement exploité l’affaire en lui donnant une dimension de scandale nationale.

Une manière d’être critique tout en ne heurtant pas les pouvoirs publics…

Outre le combat (qui est permanent) contre la consommation de l’alcool et contre les transactions bancaires, un autre terrain de prédilection est celui de l’art cinématographique. Marock, de Laïla Marrakchi, Une minute de soleil en moins, Whatever Lola wants, de Nabil Ayouch et Casanegra, de Noureddine Lakhmari, entre autres, ont fait l’objet d’attaques virulentes au nom de la morale toujours. «Dans la politique culturelle, il faut prendre en considération les valeurs de la société marocaine», soutient M. El Khalfi. Sauf que la limite entre ces valeurs et la créativité artistique, et souvent même la réalité marocaine, n’est souvent pas reconnue par les islamistes. «Le PJD ne joue pas les moralisateurs pour changer la société mais cherche plutôt à alimenter la polémique au sein de l’opinion publique pour attirer les foules et élargir sa base populaire et électorale, quitte à semer le désordre», met en garde un observateur. C’est pour cette raison que, selon lui, il évite d’aborder les sujets qui touchent les grandes orientations de l’Etat. «Le parti de la lampe axe ses interventions sur ce qui se rapporte aux questions de la morale pour ne pas entrer en conflit avec les pouvoirs publics», ajoute-t-il. D’autres interprètent cette stratégie comme un moyen pour le parti d’être à nouveau sous les feux des projecteurs, lui qui a perdu de son aura depuis que le PAM a rejoint les rangs de l’opposition. Installé depuis 2000 dans le rôle de principal (ou seul) opposant au gouvernement, le PJD s’est vu ravir cette place par le parti du tracteur qui, depuis 2009, occupe la scène politique en tant que force majeure d’opposition.
Quelles que soient les motivations, il est clair que le PJD joue un jeu dangereux, celui de la radicalisation qui pourrait créer un profond clivage au sein de la société.