Jours sombres pour l’IER…

Les militants des droits de l’Homme lui reprochent plusieurs failles.
Les familles des disparus toujours dans l’ignorance.
Des associations ont organisé un procès symbolique contre les
responsables des violations.

Dix-huit mois après son installation, en janvier 2004, l’Instance équité et réconciliation (IER) a-t-elle présenté au Roi Mohammed VI, comme prévu avant le 30 juin 2005, date butoir, le rapport final de son travail ? Officiellement, pas encore. Même si des sources proches de l’IER affirment qu’une première mouture du rapport a été remise au Palais à la date prévue et qu’elle ne sera finalisée et rendue publique qu’après un examen minutieux. Mais là n’est pas le plus important. En fait, l’IER semble passer par les plus mauvais moments qu’elle ait connus depuis sa création. L’instance chargée de faire la lumière sur les violations graves, en matière de droits de l’Homme, pendant la période allant de 1956 à 1999, est la cible de virulentes critiques, tant en son sein que de la part d’autres militants.
Abdelaziz Bennani, ex-président de l’OMDH et membre de l’IER, n’a pas caché son ressentiment et il a même demandé, selon des informations publiées par la presse, dans une lettre, à Driss Benzekri, le président de l’instance, des éclaircissements sur le contenu du rapport en gestation. Contacté par La Vie éco, l’ex-président de l’organisation marocaine des droits de l’Homme a refusé tout commentaire, invoquant l’obligation de réserve.

Une machine à créer des espérances ?
Mais d’autres membres de l’IER, eux, n’ont pas mâché leurs mots. Hakimi Belkacem, ex-détenu politique embauché par l’IER après sa libération en 2004 (après 18 ans de prison), a fini par donner sa démission en signe de désapprobation, déçu, selon lui, de la façon dont l’instance mène son travail. Dans un entretien accordé au quotidien Assabah, le 28 juin, il estimait que «La nature du travail qu’on nous demandait et la façon dont il était mené a tué en nous tout sentiment militant. Nous sommes devenus une machine à créer des espérances parmi les victimes, que nous savions irréalisables. A certaines, on accordait des privilèges au détriment d’autres».
Mais les critiques les plus acerbes viennent du comité de suivi des recommandations du Symposium national sur les violations graves des droits de l’Homme. Ce dernier regroupe l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH), le Forum vérité et justice (FVJ), et l’Organisation marocaine des droits de l’Homme (OMDH). Voyant la date du rapport final (30 juin) approcher, il a d’abord rendu public un rapport d’évaluation du travail de l’IER, assorti de recommandations.
Une année s’est écoulée, dit le rapport, sans que l’instance ne fournisse les moindres résultats aux familles de ceux dont le sort reste inconnu. Ni qu’elle ne statue au sujet des dépouilles des personnes décédées, dont les lieux des sépultures sont connus. Autre reproche récurrent à l’égard de l’IER : l’absence de communication avec le mouvement des droits de l’Homme. Ce dernier ignore si l’instance a pu avoir accès aux archives de l’Etat.

Le rapport final tiendra-t-il compte des recommandations ?
Le comité de suivi, dans ses recommandations, demande à l’IER, entre autres, de donner les noms de certaines victimes des années de plomb à des rues, des édifices publics et des œuvres architecturales. Et même de transformer les lieux secrets de détention en musées, afin de contribuer à la sauvegarde de la mémoire d’une génération à une autre.
Le rapport de l’IER destiné au Souverain prendra-t-il en compte, dans sa version officielle, ces recommandations ou passera-t-il outre ? Préconisera-t-il, comme le lui recommande le comité de suivi, la présentation par l’Etat d’excuses officielles et publiques aux victimes et à leurs familles ? Ultime interrogation : le rapport mentionnera-t-il les noms de ceux qui ont trempé dans les violations graves des droits de l’Homme pendant ces années de plomb ?
S’ils se félicitent que l’IER ait procédé à des auditions publiques, les militants de l’AMDH et du FVJ restent frustrés que l’instance ait refusé aux témoins de révéler les noms de leurs tortionnaires. Ces militants sont donc passés à l’acte et se sont fait justice eux-mêmes : le 2 juillet, les deux associations humanitaires ont organisé à Rabat un procès symbolique, qui a duré 7 heures, pour juger les responsables de ces violations graves. Des dizaines d’accusés sont cités nommément par les témoins et condamnés par les «juges» : l’Etat marocain en premier lieu. Oufkir, Dlimi, Basri, ensuite. Et même des responsables encore en fonction comme Housni Benslimane ou Hamidou Laânigri, qui ont été symboliquement condamnés à quitter leur fonction et à être mis en résidence surveillée. «C’est de la surenchère», commente Khadija Rouissi, militante des droits de l’Homme et membre de l’IER. «Même accusées, ces personnes ont droit de bénéficier de la présomption d’innocence», ajoute-t-elle. Et concernant les critiques des militants ? Pas de commentaires. Driss Benzekri, le président, reste, lui, injoignable .