Jeunesses partisanes : des ambitions et peu de moyens

Seuls l’Istiqlal et l’USFP se donnent réellement les moyens
d’avoir des organisations de jeunesse efficaces.
Destinées à encadrer les jeunes, ces structures servent aussi de
tremplin pour l’accès à des postes de direction au sein des
partis.
Le PJD prépare son offensive : un congrès refondateur aura lieu.

A 29 ans, Soufiane Khaïrate (Chabiba Ittihadia, USFP) est le plus jeune secrétaire général d’une organisation de jeunesse partisane. Son collègue et aîné, Abdellah Bekkali, âgé, lui, de 43 ans, a été réélu il y a quelques jours, le 9 février, à la tête de la Jeunesse Istiqlalienne, pour un second mandat. À l’autre bout de l’échiquier politique, deux quinquagénaires président depuis plus d’une décennie aux destinées des jeunes de leurs partis respectifs : Mohamed Rachid (52 ans) pour la Jeunesse Populaire (MP) et Abdellah Firdaous (50 ans) pour la Jeunesse Destourienne (UC).
Et pourtant, le standard international pour l’appartenance à une organisation de jeunesse est de 30 ans au maximum. Chez nous, seule la Chabiba Ittihadia a fixé (lors de son dernier congrès en 2002) la limite d’âge à 30 ans. Quant à la pratique de limiter à deux le nombre de mandats d’un secrétaire général, elle commence à se généraliser.
Mais que fait-on de ces organisations de jeunesse aujourd’hui, et d’abord comment et pourquoi sont-elles nées. Flash-back.
En 1956, l’Istiqlal ouvre le bal en créant son organisation de jeunesse. Il sera suivi au cours des années 1960 par le Mouvement populaire, puis en 1975 par des partis issus du Mouvement national (USFP et PPS). Objectif : répondre aux préoccupations des jeunes en créant des structures spécifiques. En arrière-pensée, le souhait de grossir les rangs des militants et de constituer un vivier de cadres pour le renouvellement et le rajeunissement des directions nationales de leurs partis.
L’initiative fera des émules. A l’exception du RNI, les autres partis s’y mettent, même ceux nés au cours des années quatre-vingt-dix.

Certains partis s’y sont mis par mimétisme organisationnel
Un effet de mimétisme organisationnel qui donnera naissance à des coquilles vides. Du coup, de multiples questions se posent. Ces organisations sont-elles encore utiles ? A quoi servent-elles? Quelle jeunesse encadrent-elles ? Et, enfin, de quels moyens disposent-elles ?
Nous avons tenté de trouver les réponses à ces questions auprès de 5 partis politiques. Les réponses apportées varient en fonction du référentiel idéologique, du positionnement politique et des objectifs recherchés par la création de ces structures.
Premier constat, même si ces dernières ne sont pas un passage obligé pour accéder aux directions nationales des partis, il est incontestable, particulièrement pour le Parti de l’Istiqlal et les partis de gauche, que nombre de dirigeants de premier plan de ces partis ont occupé des responsabilités à la tête des organisations de jeunesse.
Ainsi en est-il pour la doyenne de ces organisations, la Jeunesse Istiqlalienne, créée en 1956. En leur temps, Abdelhak Tazi, Mohamed El Ouafa, Abdelkader Alami ou le défunt Abdelkrim El Fellousse la présidèrent. Abdellah Bakkali, son actuel secrétaire général, affirme que «la majorité écrasante de la direction nationale du Parti de l’Istiqlal a fait partie de la direction de la Chabiba. Il serait erroné de la considérer comme un simple bouclier électoral ou une pépinière de cadres. Il s’agit plutôt d’une véritable école de formation des cadres politiques du parti. Le dirigeant qui n’est pas passé par là ne connaît pas véritablement la profondeur organisationnelle de notre parti».
La Chabiba Ittihadia, elle, présente un profil différent puisqu’elle est de création relativement plus récente (1975). Abdelhadi Khaïrate, membre du bureau politique du parti, fut le secrétaire général de la Chabiba de 1975 à 1987 et son collègue, Driss Lachgar, président du groupe parlementaire de l’USFP à la Chambre des Représentants, fut membre de son bureau national.
Quant à la génération des sexagénaires – Fathallah Oualalou, Khalid Alioua, Abdelkader Baïna et autres -, ils ont fait leurs premières armes dans les années soixante à la tête de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM).
La Chabiba Ittihadia, plus que les autres organisations de jeunesse, est le produit d’une histoire mouvementée, faite de conflits récurrents avec le parti, de phases d’émancipation et de reprises en main. La cause en est la divergence sur le degré d’autonomie dont peut jouir la Jeunesse par rapport au parti. Si ce dernier consent à une large autonomie organisationnelle, il refuse tout écart en matière de ligne politique. Les quinze ans passés par Mohamed Sassi (1987-1998) et Mohamed Hafid (1998-2002) à la tête de cette Chabiba ont été marquées par ce débat.

Des écoles de formation pour les cadres politiques
Un débat qui a d’ailleurs débouché sur le départ de l’aile radicale du parti, sous la bannière du courant «Fidélité à la démocratie», lors du dernier congrès de l’USFP (mars 2001). Le fait que Soufiane Khaïrate fasse l’impasse, dans son discours, sur cette période (1987-2002), est révélateur à plus d’un titre. Tout se passe comme si l’on rejetait cette partie de l’histoire de la Chabiba.
Les rapports des autres organisations de jeunesse avec leurs partis respectifs sont beaucoup plus sereins. Pour la simple raison qu’elles ne revendiquent pas d’autonomie politique.
C’est dans cet esprit que la Jeunesse Socialiste a donné des dirigeants de premier plan au PPS. Citons seulement cinq noms de personnalités politiques connues : Mohamed Salem Latafi et Nabil Benabdellah qui en furent présidents. Khalid Naciri, Amina M’rini et Rahal Zekraoui, qui ont fait partie de son bureau national.
Au sein de la Jeunesse démocratique (OADP, puis GSU), les choses sont relativement différentes puisque la plupart des dirigeants de l’OADP à sa création étaient jeunes. Mais deux des cadres les plus en vue de la GSU étaient des membres très actifs de la Jeunesse démocratique. Il s’agit de Mohsen Ayouche et de Mostafa Meftah.
Quelle est maintenant la cible de ces organisations de jeunesse et quelle est leur implantation dans le pays ? Le champion toutes catégories demeure la Jeunesse Istiqlalienne. Elle couvre le territoire national avec 198 sections locales. Elle est présente dans les 70 provinces et préfectures du pays. Une présence qui se décline dans les grandes villes, tout comme dans les petits centres urbains et même dans les grands villages.
Le nombre de ses adhérents ayant des responsabilités organisationnelles dépasse les 30 000 ! Quant au financement, le budget annuel que lui alloue le parti varie entre 400 000 et 500 000 dirhams. Elle peut compter également sur le soutien financier de ses militants aisés. Quant à sa cible, c’est toute la jeunesse, et elle dispose pour cela de plusieurs organisations spécialisées dont la Jeunesse Scolaire, le Scout marocain, la Jeunesse ouvrière et les Al Bounat (les Constructeurs). «Nous refusons de nous enfermer dans les cercles élitistes de la jeunesse marocaine des grandes villes», dixit Abdellah Bekkali.
La Chabiba Ittihadia talonne de près les Istiqlaliens. Le nombre de ses sections locales est important puisqu’il atteint quand même les 175 représentations. Le financement est, lui aussi, conséquent. Le budget annuel alloué par le parti à sa jeunesse varie entre 500 000 et 600 000 dirhams.
Mais là où les deux organisations se différencient, c’est au niveau de la catégorie de la jeunesse ciblée. Même si la Chabiba Ittihadia s’adresse à tous les jeunes, la priorité de ses priorités demeure la jeunesse estudiantine. Pourquoi ? Son secrétaire général, Soufiane Khaïrate, s’en explique : «L’Université marocaine compte 300 000 étudiants privés d’organisation syndicale, sans encadrement partisan et menacés par les tendances obscurantistes. Nous estimons que l’on ne peut pas construire la démocratie dans ce pays sans une démocratisation de l’université et sans une participation active des étudiants à la vie universitaire».

Les jeunes islamistes arrivent !
Et les jeunes des quartiers périphériques dans les grandes villes ? M. Khaïrate est sans illusion. Il reconnaît que toute activité significative dans ce milieu nécessite des moyens dont son organisation ne dispose pas. «Là, il faut le concours de l’Etat, des partis politiques, des organisations de jeunesse et de la société civile pour mener une action à l’échelle nationale en fonction d’une stratégie mûrement réfléchie».
Plus modeste, la Jeunesse Socialiste n’en poursuit pas moins les mêmes priorités que la Chabiba Ittihadia, en jonglant avec des moyens limités. Si elle dispose, selon son président, Saïd El Fekkak, de 80 sections dans tout le pays, ses ressources financières sont modestes : 200 000 dirhams par an. Et encore, depuis un an, le parti ne paie que le strict minimum (loyer, téléphone, fax).
Mais l’organisation la plus mal lotie, malgré ses grandes ambitions et sa volonté de toucher toutes les catégories de la jeunesse, reste la Jeunesse démocratique (GSU), présidée par Mohamed El Aouni. Malgré un activisme remarquable – près de 100 sections créées dans le pays -, le nerf de la guerre fait défaut. En tout et pour tout, elle dispose de 20 000 dirhams (subvention publique) en plus d’un budget annuel alloué par le parti de 10 000 dirhams ! Que faire avec si peu de moyens ? Le volontarisme atteint vite ses limites.
Et la jeunesse islamiste du PJD ? Elle arrive, nous assure son président, Aziz Rebbah, par ailleurs membre du secrétariat général du PJD. «Notre organisation de jeunesse est déjà présente dans les quartiers les plus chics des villes, elle est en train d’établir également ses bases dans les quartiers périphériques déshérités des grandes villes».
Son travail se déclinera en une multitude de structures spécialisées (économiques, sociales, culturelles, sportives, artistiques, éducatives…). Un plan stratégique et un programme d’action sont en cours de finalisation et un congrès refondateur est prévu pour octobre prochain. «Nous entendons notre organisation de jeunesse comme une interface pour encadrer la jeunesse». Les jeunes islamistes arrivent ! Seront-ils aussi efficaces que leurs aînés ? En tout cas, ils auront fort à faire, face à l’expérience acquise des organisations de jeunesse des partis issus du Mouvement national qui n’ont pas dit leur dernier mot