Islam de France : le Maroc a réussi à  renverser la situation

En vue des élections du 5 juin,
qui désigneront le nouveau président du Conseil français du culte musulman,
la guerre fait rage entre les trois organisations majeures.
Les organisations dans lesquelles militent les Marocains ont pris une longueur d’avance sur la Grande mosquée de Paris, contrôlée par Alger.

«Cette fois-ci, d’accord pour les élections à la sauce de Rabat (ndlr : résultats convenus à l’avance). La prochaine fois, ce seront des élections à la mode parisienne». Ali Berka, responsable marocain de la mosquée de Mantes-la-Jolie, connu pour son franc-parler, ne manque décidément pas d’humour. Il rappelle à Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur de l’époque, que sa décision de nommer Dalil Boubakeur, recteur de la Grande mosquée de Paris, président du bureau exécutif du Conseil français du culte musulman (CFCM), n’est qu’une solution temporaire. Par ce geste, le ministre entendait ménager la sensibilité de la population d’origine algérienne, représentant presque la moitié de la population définie comme musulmane «d’origine».
En effet, depuis décembre 2002, date de l’annonce par Nicolas Sarkozy de l’organisation d’élections pour constituer les instances du CFCM, la guerre fait rage entre la GMP (Grande mosquée de Paris), sous la coupe d’Alger, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), proche des Frères musulmans, et la FNMF (Fédération nationale des musulmans de France), d’obédience marocaine. L’objectif étant de contrôler la nouvelle structure représentative de l’Islam de France et qui a pour compétence la construction de mosquées, la gestion des carrés musulmans dans les cimetières, l’organisation des fêtes religieuses (abattage rituel,…), la nomination des aumôniers dans les hôpitaux, les prisons, les lycées et collèges et la formation des imams. De quoi attiser toutes les convoitises.

Le réseau consulaire marocain a prouvé son efficacité
Cependant, au lendemain du 15 avril 2003, les résultats des élections surprennent tout le monde. C’est un échec cuisant pour la Grande mosquée de Paris qui n’obtient que 5 élus sur 41 membres. La FNMF, présidée par Mohamed Bechari, un ancien fonctionnaire marocain installé en France, remporte la mise haut la main avec 18 sièges au conseil d’administration. L’UOIF, dirigée par deux Marocains, obtient quant à elle 16 sièges. Mais comment les Marocains ont-t-ils pu renverser une situation que les observateurs estimaient épineuse et remporter la victoire ?
Selon Hervé Terrel, spécialiste de l’Islam en France, «la FNMF a largement bénéficié du soutien des représentations consulaires marocaines en France, qui n’ont pas hésité à faire sa promotion. Les Marocains sont aussi les plus disciplinés, par le biais de ces représentations diplomatiques, «le réflexe national» a été largement suivi et le vote des Marocains résidents en France a été massif». Si, à Rabat, les responsables marocains préfèrent ne rien révéler sur la stratégie poursuivie (le ministre des Affaires islamiques a été saisi à plusieurs reprises, sans donner suite), il est clair que, sur le terrain, des consignes sont données et la situation décortiquée à la loupe. D’ailleurs, selon un responsable du ministère de l’Intérieur français qui préfère garder l’anonymat, «le réseau consulaire marocain a prouvé encore une fois son efficacité, avec l’aide des anciens amicalistes, quelquefois reconvertis en «patrons» de mosquées, des leaders tablighi et des indépendants.» Un mélange qu’on pensait jusque-là improbable voire impossible.
Depuis, la FNFM se sent pousser des ailes et n’entend pas faire de la figuration. D’après Mohamed Béchari, «malgré la faiblesse des moyens matériels, nous nous sommes hissés au niveau des grandes fédérations. 500 associations font partie ou soutiennent la FNMF. Nous ne sommes absents que dans trois régions sur les 25 régions du CFCM. Il s’agit des DOM-TOM, de la Basse Normandie et du Poitou Charente.» Pour une coquille qu’on disait vide, les troupes ne manquent pas à l’appel. «L’Islam militant de France d’obédience marocaine est important par son implantation, ses vecteurs de diffusion, par la discipline de ses adhérents et leur attachement à leur pays d’origine. Si les résultats confirment que les Français et résidents d’origine marocaine sont, certes, parmi les plus pratiquants des musulmans de France, ils démontrent surtout qu’ils ont une implantation associative homogène sur l’ensemble du territoire français», rappelle encore Hervé Terrel. En outre, la structure de la FNFM, très souple, permet aux patrons de mosquées et autres imams indépendants de garder leur autonomie. Chose dont ils ne peuvent pas se prévaloir à l’intérieur de l’UOIF. «Cette organisation se veut hégémonique. Soit vous êtes avec elle, soit vous êtes contre», confie Ali Berka.

Un quadrillage sembable à celui d’une organisation politique
En effet, l’UOIF possède un mode de fonctionnement comparable à celui d’une organisation politique. Elle a découpé la France en huit régions administratives, chacune représentée par un délégué, et quadrillé le terrain à travers quelque 250 associations réparties en trois cercles en fonction de leur degré d’engagement. D’abord les sympathisants, ensuite les amis et après les partenaires. En outre, l’organisation est propriétaire de 35 mosquées. Mais d’où lui vient l’argent pour assurer le fonctionnement d’une telle organisation ?
Lhaj Thami Breze, président de l’UOIF, est clair à ce propos : «Nous nous autofinançons environ aux deux tiers par la vente de 90 000 calendriers de prières, annuellement, le reste provient de mécènes des pays du Golfe et même du Maghreb». L’organisation veut jalousement garder son indépendance, même par rapport à ses mécènes. «Nous sommes pour un islam compatible avec les valeurs de la République. L’Islam de France doit se libérer de trois fardeaux : des interprétations inadaptées à notre réalité, des traditions qui ont rendu difficile la pratique de la religion et des inféodations à l’étranger.» Le discours est innovateur et élitiste. Il est à des années-lumière de «l’islam populaire» dans lequel se reconnaissent la majorité des musulmans de France. Un discours qui risque de couper l’UOIF et sa base de son principal mécène : la Ligue islamique mondiale, ONG saoudienne – son siège est à La Mecque -, et principal bailleur de fonds de l’Islam en France.
Si la Ligue islamique mondiale finance les mosquées à tour de bras, cela ne lui confère pas automatiquement une influence idéologique sur elles. La preuve en est que la ligue, en plus de la mosquée de Mantes-la-Jolie, s’estime propriétaire de la mosquée d’Evry, à la construction de laquelle elle a participé, et elle est en procès contre son recteur, Khalil Merroun, considéré comme le relais quasi officiel du Maroc. Ali Berka, qui dirige la mosquée de Mantes-la-Jolie, a su, lui aussi, négocier son indépendance par rapport à son principal mentor, la Ligue islamique mondiale.
Peut-on dire alors que le Maroc tire son épingle du jeu ? Le nouveau paysage de l’Islam de France l’atteste. «La sensibilité marocaine, déclinée dans tous ses modes d’expression : traditionnelle, tablighi, soufi ou islamiste moderniste, en apparence éclatée et farouchement indépendante, arrive largement en tête dans tous les cas de figure. Le poids des consulats n’a pas eu grand mal à imposer la participation», nous confirme notre source du ministère de l’Intérieur français.
Désormais, la Grande mosquée de Paris est sur les rotules. La stratégie algérienne aussi. Le paysage convenu d’un Islam algérien majoritaire est écorné. Les seuls surpris semblent les officiels algériens. Selon Hervé Terrel, «les Algériens de France ou leurs enfants sont toujours présents, mais ils ne suivent plus fidèlement les instructions des consulats, des amicales ou de la Mosquée de Paris. A Paris, à Lyon ou à Marseille, certains ne vivent plus à l’heure d’Alger.»
Au contraire, aussi bien la FNMF que l’UOIF, grands vainqueurs des élections, ont pu capter la dynamique marocaine, palpable dans toutes les régions de France. Une dynamique qui leur permet d’espérer décrocher la tête du CFCM lors des élections prévues en juin prochain.

La Grande mosquée de Paris, objet, depuis sa création, de rivalité entre le Maroc et l’Algérie, reste au centre d’une bataille plus large pour le contrôle de l’Islam de France.