Internet serait-il le champ de la prochaine bataille électorale ?

Entre le PAM et le PJD, l’affrontement a déjà commencé, notamment sur internet. Les deux partis investissent dans un site avec Web TV et radio en ligne et un journal quotidien en papier. Plus de 9 millions de Marocains disposent d’un compte sur Facebook, les partis n’ont pu attirer que moins d’un million.

La prochaine bataille électorale aura, à coup sûr, lieu sur internet. Du moins en grande partie. En effet, la stratégie de communication des deux partis qui mènent la scène politique, le PJD et le PAM, est déjà centrée sur ce média. Les deux formations annoncent, coup sur coup, la création d’une web TV, une radio en ligne, en plus bien sûr du site officiel. Ainsi, au moment où le PAM annonçait l’imminente création d’une radio et d’une télé sur internet, d’un site internet en quatre langues et d’un journal papier quotidien, Tamghribit, des médias dont la gestion a été confiée à des vieux routiers de la presse écrite, le PJD signait, lui, une convention avec le Bureau marocain des droits d’auteur pour meubler le temps d’antenne de sa radio en ligne. Selon des sources au PJD, la radio sera généraliste et prévoit une grille de programmes qui vont de la politique à la culture en passant par l’économie et les informations à caractère social, sans oublier, bien sûr, les programmes religieux. Le parti islamiste, qui a opéré une refonte de son site internet, annonce, de même, le retour de son quotidien électoral Al Adala wa Tanmia lancé en 2011, sous forme bilingue, pour les besoins de la campagne et suspendu depuis. Il faut dire qu’en matière de communication sur le web, les partis politiques, toutes tendances confondues, n’en sont pas à leur première tentative. La plupart avaient créé, en plus d’un site spécial pour les élections, des webTv à l’occasion des dernières élections législatives et plus tard, celles communales et régionales. C’est le cas, entre autres, de l’Istiqlal, de l’USFP, du PPS et du RNI. Mais contrairement aux premiers partis, qui disposent déjà d’une presse partisane rodée au travail de campagne, le RNI a mis fin à la sienne depuis déjà plusieurs années. Mais c’est là une autre histoire.

Pour le moment, c’est le web qui séduit. Et plus particulièrement les réseaux sociaux sur lesquels la plupart des partis politiques assurent une présence, certes symbolique, voire rudimentaire, mais elle constitue néanmoins une fenêtre à utiliser en cas de besoin. Principalement à l’approche des campagnes électorales.

Et sur les réseaux sociaux le choix est vite fait, c’est Facebook qui s’impose en tant qu’interface de communication. Et pour cause, les Marocains y sont beaucoup plus présents que sur les autres sites qui offrent des services similaires. En effet, les détenteurs d’un compte Facebook dépassent les 9 millions dont environ 80% des jeunes selon des statistiques qui remontent au mois d’août dernier. Le nombre des utilisateurs d’internet a plus que quadruplé en seulement deux années.

Des millions d’internautes à séduire

A fin 2014, la moitié des Marocains se trouvait sur internet, selon une récente enquête de l’ANRT. Le nombre d’internautes est estimé à 17,3 millions de Marocains, alors qu’ils étaient moins de quatre millions en 2012, c’est-à-dire au lendemain des élections de 2011. Bref, c’est l’équivalent de 56,8% de la population. Une grande majorité des internautes (84%) est constituée de jeunes âgés de 15 à 19 ans. En plus, 56,7% des utilisateurs de l’Internet se connectent au moins une fois par jour. Près des trois quarts le font depuis leur domicile. Première conséquence de cette nouvelle réalité numérique : 70% des nouvelles demandes d’inscription sur les listes électorales ont été effectuées par internet. Soit 770 000 nouveaux électeurs sur un total de 1,1 million de personnes nouvellement inscrites sur les listes électorales durant la dernière opération de révision exceptionnelle. Mais beaucoup reste à faire sur ce volet. Car sur près de 15 millions d’électeurs, seuls 10% des inscrits ont entre 18 et 24 ans. Il est clair que les partis doivent d’abord convaincre les internautes de l’utilité de l’opération électorale, avant de les séduire par leurs programmes. Cela tout en ayant en tête qu’il ne s’agit pas de meeting populaire ni de porte-à-porte auxquels ils sont habitués, mais d’un nouvel espace qui a ses particularités et qui nécessite un langage et un discours politiques adaptés. Certains politiques marocains qui ont tenté l’expérience numérique l’ont appris à leurs dépens. Leur programme politique décliné tel quel sur le web, et sans prendre compte de la particularité du média, a été tourné en dérision. Aujourd’hui, tous les partis politiques ont leur page sur Facebook, certains l’actualisent régulièrement, d’autres l’ont mis en stand-by depuis le lendemain du scrutin du 4 septembre. Dans tous les cas, les partis, avec toute la bonne foi dont ils ont pu faire montre, n’ont pu attirer qu’un peu moins d’un million d’internautes (938 910, pour être plus exact) sur leur page, selon des statistiques qui remontent à la veille des élections communales (c’est-à-dire en août 2015). Et quand bien même la campagne électorale serait bien menée, avec des experts en la matière, et les internautes attirés sur leurs pages, il ne faut pas s’attendre à ce que les « likes » sur Facebook se convertissent automatiquement en votes favorables. Les sociologues l’ont montré et démontré à maintes reprises, les habitudes électorales obéissent à bien d’autres facteurs.

Elections Facebook

De même que, les analystes politiques le confirment, les internautes sont sur les réseaux sociaux d’abord pour communiquer et n’en font pas souvent usage pour l’information et la participation politiques. Les réseaux sociaux sont utilisés partout dans le monde, mais en tant que supports d’appoint pour les campagnes électorales traditionnelles. N’empêche, rappelle Mustapha Amrani, professeur à la Faculté de droit de Fès et spécialiste en communication, les réseaux sociaux ont été pour beaucoup dans l’élection, en 2008, de l’actuel président américain. Les médias américains ont d’ailleurs qualifié ce scrutin d’«élections de Facebook». Les réseaux sociaux ont également été fortement exploités lors de la présidentielle française de 2012, affirme cet expert en communication. C’est une réalité que nos partis viennent, semble-t-il, de découvrir. Certains disposent toutefois d’une longueur d’avance en la matière. C’est ainsi que les sites d’information, qui prévoient une interaction avec les électeurs qui peuvent poster des commentaires sur une information ou qui proposent des sondages d’opinion, sont infiltrés depuis des années par ce qui a été communément appelé les «brigades électroniques du PJD». C’est un réseau d’internautes formé des membres de la jeunesse du parti et des adeptes du Mouvement unicité et réforme (MUR) pour lesquels le parti a mis en place les moyens nécessaires pour leur action. Au sein du parti islamiste, on parle de «militants qui s’investissent et donnent de leur temps pour aider le parti à couvrir du mieux possible sa campagne électorale». En réalité leur action dépasse, et de loin, un simple coup de main pour les besoins de la campagne électorale. Et ce n’est qu’une partie de la stratégie de communication du PJD. Le parti a, en effet, créé une véritable agence, «Adala Média» dirigée par Slimane El Omrani, secrétaire général adjoint et bras droit de Benkirane, qui s’occupe de la gestion de la communication du parti et de fournir du contenu pour sa webTv et sa radio en ligne ainsi que de la direction de son site web qui dispose d’un réseau de correspondants recrutés à travers le pays. Même le chef du parti Abdelilah Benkirane qui dénigrait, jusque-là, les réseaux a bien été contraint de jouer le jeu. Il y a quelques mois, il lançait, en grande pompe, sa page Facebook dont la modération a été confiée à une équipe dédiée. Presque en même temps, le chef du gouvernement avait reçu, au siège de son parti, un groupe d’une vingtaine de personnalités dites influentes sur le web.

Une communication qui se professionnalise

L’Istiqlal de Hamid Chabat s’est également investi dans le domaine. Bien avant son élection à la tête du parti, le secrétaire général, alors maire de Fès, faisait déjà régulièrement usage des technologies d’information, à travers des sites dédiés, pour communiquer avec ses administrés et faire la promotion de ses projets pour la ville. Il fait également plus souvent appel à des agences de communication pour des campagnes ponctuelles, comme c’est le cas de sa dernière sortie lors de laquelle il a dressé le bilan de ses deux mandats à la tête du Conseil de la ville de Fès. L’Istiqlal, lui aussi, dispose depuis peu de son propre réseau d’internautes dont la mission est de redorer le blason du parti. Bien plus, aux dernières élections communales, le parti a donné des consignes à ses 18 000 candidats pour créer leurs propres profils ou pages Facebook.

Le PAM investit également le terrain avec force, la page sur Facebook de son secrétaire général n’a jamais été aussi active que pendant ces derniers temps, depuis l’élection d’Ilyas El Omari à sa tête. Le PPS, mais également l’USFP et surtout le RNI, n’ont pas tardé à rejoindre ces trois partis déjà très présents sur le Net. Sur un autre volet, la plupart de nos partis, du moins les huit les plus représentés au Parlement, ont fait, à un moment ou un autre, appel à deux agences de communication pour leur image. Le recours à des agences de communication ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui, il s’est banalisé depuis les élections de 2007. Les supports de communication et les vidéos de campagnes des partis sont réalisés par des professionnels. Les partis politiques n’hésitent plus à recourir aux agences, que ce soit pour organiser leurs congrès ou pour gérer leur communication de crise.
Par ailleurs, certains partis se sont dotés d’un porte-parole. Le PAM et l’Istiqlal ont nommé deux jeunes militants à ce poste alors que, pour le PJD, c’est le directeur de la communication, Slimane El Omrani, qui s’occupe de cette mission quand ce n’est pas exclusivement, sur certains dossiers, le secrétaire général lui-même.

Naturellement, pour la plupart des partis et en dehors de quelques apparitions à la télé, à l’occasion de leurs congrès ou autres activités généralement marginales mais qui leur permettent, dans le cadre de la diversité politique, l’accès aux médias publics, la communication politique se résume à la campagne électorale. Là, le choix est plutôt limité. En plus des habituels passages à la télé et à la radio nationales, selon une répartition stricte du temps d’antenne, ils peuvent avoir recours aux rencontres directes, que ce soit à travers les meetings ou le porte-à-porte.

Gare aux données personnelles

L’affichage qui est également un moyen que la loi met à leur disposition est de plus en plus marginalisé, du moins sous sa forme rudimentaire utilisée jusque-là. Aujourd’hui ce n’est plus le cas puisque le gouvernement promet une révolution dans ce sens. Selon un projet d’amendement de la loi organique relative à la première Chambre en instance d’adoption par le conseil des ministres avant son débat au Parlement, il sera question de «dépasser les modes traditionnels en matière d’organisation des campagnes électorales». Ce projet consacre, en effet, à en croire ses auteurs, la liberté d’affichage des annonces électorales par les têtes de listes électorales ou les candidats comme principe général. Cela, en faisant référence à un texte organique qui définit les règles relatives à l’organisation de l’affichage des annonces électorales, des lieux et des équipements où est interdit ce type d’affichage. Aux côtés des moyens traditionnels de communication, d’autres possibilités s’offrent aujourd’hui aux acteurs politiques de recourir aux nouvelles technologies pour convaincre les électeurs  dont notamment l’envoi de SMS et des emails. Certains en ont fait grand usage lors des dernières élections communales et régionales. Ce qui a poussé la Commission nationale de protection des données personnelles (CNDP), à réagir avec force. Selon la CNDP, un usage non réglementé de ces technologies peut porter atteinte à la vie privée des personnes, ainsi qu’aux libertés individuelles et collectives des citoyens. La commission a donc jugé utile de définir le cadre des traitements effectués à des fins de communication politique. Elle a notifié aux partis et aux candidats, entre autres, l’interdiction d’utiliser des fichiers de nature publique ou privée constitués à l’origine pour une finalité différente de celle de la communication politique. Il leur a également interdit d’utiliser les données rendues publiques par les personnes, sans leur accord préalable. Naturellement, bien que les partis aient exploré, et continuent à le faire, toutes les techniques de communication, leur crédibilité tient dans leur capacité à produire un véritable discours politique. Or, à ce jour, les formations les plus présentes sur la scène politique renvoient, par l’échange régulier des critiques, insultes, invectives et accusations de tout genre,  plutôt une bien piètre image de ce qu’est la politique. Mais c’est là un autre sujet…

Le marketing politique au Maroc est encore au stade embryonnaire. C’est un fait. D’ailleurs plusieurs partis politiques n’arrivent pas à faire la différence entre marketing et communication politique. Pourtant, le premier n’est que l’un des outils du second. La communication politique étant plus globale, elle est souvent synonyme d’action, d’encadrement, de sensibilisation et d’implication des acteurs politiques. Pour revenir au marketing politique, ce que la plupart des partis font aujourd’hui, les uns plus maladroitement que les autres, relève de l’artisanal, selon les experts. Et cela en l’absence de professionnels, quand ce ne sont pas les partis qui rechignent à faire appel à eux et à une réglementation «stricte» en ce qui concerne l’accès aux moyens audiovisuels publics. De même, la taille réduite du «marché» (électeurs politisés) ne justifie pas le recours massif aux techniques de marketing politique pour les élections législatives, encore moins les élections communales et régionales. Pourtant, on l’aura appris, surtout lors des dernières élections locales et régionales, et un peu moins lors des législatives de 2011, le marketing est devenu le fer de lance des campagnes électorales. On se rend de plus en plus compte que les candidats sont élus en grande partie grâce a leurs campagnes électorales, surtout dans les grandes villes. Ce qui conduit considérablement l’usage de l’argent dans les élections et la «marchandisation» de la vie politique. En effet, au moment où les programmes des partis politiques, à quelques exceptions près, présentent de grandes similitudes, tous les candidats se ressemblent en fin de compte puisqu’ils promettent presque la même chose. C’est le parti qui saura vendre au mieux son programme et ses candidats aux électeurs qui finira par remporter les élections.