Il faut dégager le Coran de la Charia, de l’exégèse et de la théologie

Le besoin d’une relecture du texte coranique est une tà¢che urgente et cela pour trois raisons essentielles. La première est que le musulman se retrouve face à  un héritage comportant des attitudes variées et contradictoires.

Le besoin d’une relecture du texte coranique est une tâche urgente et cela pour trois raisons essentielles. La première est que le musulman se retrouve face à un héritage comportant des attitudes variées et contradictoires. Au cœur de cet héritage se trouvent trois disciplines cruciales pour les musulmans : l’exégèse (interprétation du texte coranique), la théologie et la Charia.
Ces trois disciplines concordantes pivotent autour d’un texte, le Coran, qui fut interprété, il y a plusieurs siècles, pour définir une théologie et un credo. Ces derniers continuent à influencer, aujourd’hui, la conscience et la société musulmanes. Par ailleurs, la Charia, que je pose personnellement comme une exégèse, puise son autorité dans la sacralité du texte coranique, comme si l’exégète ne faisait que reproduire le verbe divin.
Pour désenclaver le Coran de ces disciplines – et c’est la deuxième raison – il faudrait porter un autre regard sur cet héritage à l’aide de nouveaux outils d’analyse (linguistique, philologie, psychanalyse, etc). Autrement, le musulman qui vit au XXIe siècle, mais continue à puiser ses repères dans un temps révolu, ne peut qu’être un musulman schizophrène.
La troisième raison est purement académique. Les sciences religieuses ont en effet tellement évolué qu’on ne peut plus les ignorer. Elles font partie de nos connaissances actuelles. Elles doivent être utilisées pour mieux saisir et appréhender la profondeur d’un texte sacré, le Coran, qui est un texte fondateur de la civilisation arabo-musulmane.
Vous vous demandez si le Coran peut supporter une relecture à l’aide d’outils d’analyse modernes. Bien sûr. Pour être contemporain, le nouveau regard porté sur le Coran devrait être imprégné des disciplines et des outils d’analyse actuels. Ce regard fondé sur une étude historique du texte et celle de sa formation nous permet de mieux découvrir la profondeur et la richesse du texte coranique et cela n’enlève absolument rien, bien au contraire, à la sacralité de ce texte.
Maintenant, vous me demandez ce que je pense de cet argument très souvent utilisé par les fondamentalistes, à savoir annass al-quatiî (un texte explicite, par exemple, sur la polygamie ou le prêt à intérêt appelé riba). Ce concept, à mon avis, appartient à une vision classique du fiqh et part du postulat selon lequel le Coran comprendrait des prescriptions (ahkam) voulues. Je pense qu’il faudrait plutôt poser la question en termes de finalités divines (makassid) que de ces ahkam. Parce que les prescriptions coraniques (les ahkam) sont marquées par le contexte, la culture, les habitudes et les coutumes et le système social, économique et ethnique de l’époque (VIIe siècle)

Il faudrait poser la question en termes de finalités divines (“makassid”) plutôt que de prescriptions (“ahkam”). Parce que les prescriptions coraniques sont marquées par le contexte, la culture et le système social, économique et ethnique du VIIe siècle.

Moncef Ben Abdeljalil
Chercheur à l’Institut d’études des civilisations musulmanes, Londres «Le Musulman qui vit au XXIe siècle mais continue à puiser ses repères dans un temps révolu, ne peut qu’être un musulman schizophrène.»