Guerre de succession ouverte à  l’Istiqlal

nEntre les candidats quasi déclarés, les outsiders et les déçus, les critiques pleuvent à l’Istiqlal.
Abbès El Fassi est accusé d’exercer un contrôle sans partage sur l’appareil du parti. Il serait même tenté de passer outre les statuts du parti pour briguer un 3e mandat.
La tension entre le parti et sa centrale syndicale et son groupe parlementaire s’accroît.

Rififi à l’Istiqlal. Après la guerre des zaïms, le doyen des partis politiques marocains est aujourd’hui en proie à une guerre de succession qui ne dit pas son nom. Et pourtant, deux ans le séparent encore de son XVe congrès national, à l’issue duquel il devra élire un successeur à Abbès El Fassi, dont le second et dernier mandat sera arrivé à terme. Les statuts du parti limitent, en effet, le nombre de mandats successifs du secrétaire général à deux seulement.
Si l’on ajoute aux candidats quasi déclarés à la succession les jeunes loups prêts à camper le rôle d’outsiders et les nombreux déçus ou aigris, cela fait beaucoup de personnes en pré-campagne et prêtes à en découdre avec l’actuel secrétaire général du parti. Les critiques fusent d’ailleurs de toutes parts. Mais ceux qui les émettent, pour ne pas compromettre leurs chances dans cette course à la succession, avancent masqués et requièrent l’anonymat.
Les candidats quasi déclarés sont au nombre de trois. Ce sont des ténors de la direction istiqlalienne : Abdelhamid Aouad, président du groupe parlementaire du parti à la Chambre des représentants ; Mohamed Saâd Alami, ministre chargé des Relations avec le Parlement et M’hamed El Khalifa, député et ministre sortant du gouvernement Jettou. Leur notoriété et leurs responsabilités les incitent à la discrétion et à la prudence. Les autres, tous les autres, ont moins de contraintes et font part plus volontiers de leurs critiques et reproches.
Des critiques ? Elles portent sur un large éventail de thèmes : les relations du secrétaire général avec l’inspection générale du parti et son corps d’inspecteurs, ses rapports avec la centrale syndicale istiqlalienne (UGTM) ou encore avec le groupe parlementaire et le gouvernement Jettou…

Le corps des inspecteurs, totalement noyauté par le secrétaire général ?
Pour comprendre la virulence des critiques adressées au secrétaire général du parti, il convient de replacer les choses dans leur contexte et de rappeler que la direction de l’Istiqlal a réussi le tour de force de transformer son succès électoral, lors des législatives (2002) et des communales (2003), en déficit d’image au sein de l’opinion publique. La scandaleuse affaire Annajat, l’acceptation des technocrates Adil Douiri et Karim Ghellab en tant que ministres istiqlaliens et la nomination de Abbès El Fassi en tant que ministre d’Etat sans portefeuille avaient déclenché un feu nourri de critiques à la fois de la part des militants de ce parti et de l’opinion publique.
L’Istiqlal, fondé il y a soixante ans (en janvier 1944), aurait pourtant de quoi être fier. Il dispose aujourd’hui d’un puissant appareil organisationnel, d’un véritable maillage du territoire national, de dizaines de milliers d’adhérents, de milliers d’élus locaux, de dizaines de parlementaires, de sept ministres, de dirigeants, de cadres et de militants provenant de toutes les régions du pays…
En dépit de tout cela, il se débat aujourd’hui dans des problèmes multiples. S’il ne réussit pas à surmonter sa crise d’identité idéologique et à trouver un nouveau positionnement politique, autre que celui d’un parti conservateur à connotation religieuse, positionnement mis à mal par l’irruption d’un parti islamiste, il risque tout simplement de péricliter.
Quelles sont ces critiques ? La première porte sur l’appareil du parti. L’Istiqlal a une rare particularité organisationnelle. A l’image des partis communistes, il dispose d’inspecteurs du parti (au nombre de 65), véritables fonctionnaires permanents rémunérés, chapeautés par un inspecteur général, Mohamed Soussi. Ce corps d’inspecteurs travaille sous la direction et les ordres du secrétaire général. Ce lien crée une intimité organisationnelle certaine.
L’un de nos interlocuteurs, membre du comité exécutif du parti, franchit allègrement le Rubicon : «Abbès El Fassi a réussi en quelques années, grâce à une adroite distribution de privilèges matériels et financiers, à exercer un contrôle sans partage sur l’inspection générale, sur le corps des inspecteurs et plus généralement sur l’appareil du parti. Même si l’inspecteur général lui est entièrement acquis, il n’hésite pas à le court-circuiter et à tenir des relations directes, suivies, avec les inspecteurs provinciaux. Lesquels attendent ses instructions pour agir.»

Fantasme organisationnel ou réalité avérée ?
Un autre dirigeant du parti, qui a pris du recul par rapport aux responsabilités partisanes, va plus loin. Il estime que nombre d’inspecteurs ne veillent même plus au renouvel-lement des bureaux des sections locales. «Et même lorsque c’est le cas, l’action purement formelle vise simplement à reconduire les mêmes visages et les bureaux sortants», accuse-t-il.
Ces assertions sont rejetées par Abdellah Bekkali, membre du Comité exécutif du parti et secrétaire général de la Jeunesse istiqlalienne. Il rappelle d’abord que l’actuel inspecteur général du parti, M. Soussi, était en poste bien avant l’élection de Abbès El Fassi. «De plus, ajoute-t-il, les nouveaux inspecteurs provinciaux ont été nommés sur proposition des responsables régionaux du parti et leur nomination a été examinée et validée par le Comité exécutif. Et tout au plus, 20 inspecteurs seulement ont été désignés depuis l’arrivée de l’actuel secrétaire général».
On ne peut grand-chose, estime M. Bekkali, contre une certaine culture interne au Parti de l’Istiqlal qui a toujours présenté les inspecteurs comme étant une force de frappe entre les mains du secrétaire général. «Cela relève plus du fantasme organisa-tionnel que d’une réalité avérée».
Le propos du SG de la Jeunesse istiqlalienne ne manque pas d’arguments. Toutefois, certains dirigeants du parti affirment que la chabiba n’est pas en meilleur état que l’UGTM. Abdallah Bekkali, son secrétaire général, serait un «affidé» de M. El Fassi.
L’autre critique porte sur les rapports entre le parti et sa centrale syndicale, l’UGTM. Ils se seraient détériorés depuis l’élection de Abbès El Fassi. En fait, «les secrétaires généraux du parti et du syndicat entretiennent des rapports conflictuels marqués par une mutuelle détestation. Pire, l’UGTM n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il est loin le temps où Abderrazak Affilal posait ses conditions au parti et négociait une sur-représentation de ses hommes à la direction de l’Istiqlal», martèle un haut dirigeant du parti ayant requis l’anonymat.
Pire, notre interlocuteur prête des intentions machiavéliques à M. El Fassi. Ce dernier parierait justement sur l’affaiblisse-ment de la centrale syndicale dans le dessein de tenir un congrès national afin de placer l’un de ses fidèles à sa tête, se débarrassant par là-même d’un Affilal sérieusement malmené dans l’affaire Laâfoura-Slimani. But de la manœuvre ? Le nouveau patron syndical appuierait sans réserves Abbès El Fassi s’il venait à songer à un troisième mandat au poste de secrétaire général, en passant par l’indispensable révision des statuts pour légaliser la chose.
Qu’en est-il du groupe parlementaire du parti à la Chambre des représentants ? Sur ce sujet, les langues se délient facilement. Nom-breux sont les cadres du parti qui considèrent que l’on ne connaît pas de passé istiqlalien ni de faits d’armes politiques à la plupart des députés du parti. Il y en a même qui ont pris la carte de l’Istiqlal à la veille des élections.

Un troisième mandatà la tête du parti
De plus, ce groupe parlementaire serait devenu un lobby au service d’Abdelhamid Aouad. Un groupe qui se serait «autonomisé» par rapport au Comité exécutif en mettant en avant le principe de l’élection démocratique par les députés de leur président et de leurs représentants dans les instances de l’assemblée : bureau et commissions. Ce faisant, il s’immunise contre toute immixtion de la direction du parti dans ses affaires. Pire, le groupe parlementaire du parti, ainsi érigé en groupe de pression, «peut servir les ambitions de M. Aouad, candidat quasi déclaré à la succession de M. El Fassi à la tête du parti».
Interrogés par La Vie éco, plusieurs ténors istiqlaliens dressent un portrait peu reluisant de Abbès El Fassi : «Depuis que M. El Fassi préside aux destinées du parti, il a remis à l’ordre du jour les manœuvres politiciennes et la pratique du “diviser pour régner’’… Il ne répugne pas non plus à s’assurer la fidélité des cadres démunis et à manquer de respect de manière frustre aux membres du Conseil de la présidence. Il est allé jusqu’à déclarer qu’il détenait des dossiers sur tous les dirigeants du parti et qu’il n’hésiterait pas à les divulguer s’il y était obligé !».
Mais personne ne se retient lorsqu’il s’agit de parler de l’acceptation par Abbès El Fassi du poste de ministre d’Etat sans portefeuille. Alors que le contexte politique est à la volonté de réforme et de modernisation des partis politiques, les deux chefs (MM. Elyazghi et El Fassi) des partis les plus importants (USFP et Istiqlal) s’accrochent à leurs fauteuils ministériels et à l’ordre de prééminence entre eux. «Au lieu d’être aux commandes respectives de leurs partis, ils ont préféré les sièges capitonnés sous les lambris de leurs ministères !» déclare, dépité, un vieux routier du parti.
Par ailleurs, l’on comprend que les critiques soient virulentes quand on constate que tous les candidats déclarés et les outsiders dans la guerre à la succession à la tête du parti de l’Istiqlal craignent que Abbès El Fassi ne soit tenté par un troisième mandat à la tête de l’Istiqlal. Ce qui nécessite une révision des statuts du parti dans ce sens au cours de son XVe congrès national. M. El Fassi s’en est farouchement défendu lors d’une récente interview accordée à un quotidien arabophone. Mais que vaut une telle profession de foi deux ans avant l’échéance décisive ? Après tout, on pourra toujours lui souffler à l’oreille «qu’il vaut mieux une révision des statuts du parti plutôt que d’en confier les destinées à des candidats sans relief, traînant des casseroles ou dont l’art de communiquer est fort laborieux».
Enfin, il semble que c’est la personnalité de Abbès El Fassi qui est contestée : «Il est très sensible à la louange et à la glorification de sa personne», nous dit ce membre du Comité exécutif du parti. «Alors qu’il a battu tous les records istiqlaliens de longévité ministérielle, il ne veut pas encore passer la main. Son acceptation du poste de ministre d’Etat sans portefeuille est essentiellement motivée par un orgueil personnel hypertrophié car ainsi il est classé du point de vue protocolaire juste derrière le Premier ministre». En para-phrasant Jacques Dutronc, M. El Fassi pourrait parfaitement entonner ce refrain : «200 000 Istiqlaliens, et moi et moi et moi…»

«Abbès El Fassi a réussi, grâce à une adroite distribution de privilèges matériels et financiers, à exercer un contrôle sans partage sur l’inspection générale, sur le corps des inspecteurs et sur l’appareil du parti. Même si l’inspecteur général lui est acquis, il n’hésite pas à le court-circuiter et à tenir des relations directes avec les inspecteurs provinciaux.»

Les contempteurs de Abbès El Fassi sont virulents. M. El Fassi, lui, pense qu’on lui reproche tout simplement d’avoir réussi dans sa mission de secrétaire général du parti…