Gouvernement : un accouchement dans la douleur

En imposant son architecture, Abbas El Fassi s’est mis à  dos les autres partis de la majorité.
Coincé par le conseil national, Mohamed Elyazghi a joué la carte
de la surenchère.
Promesses, susceptibilités, amitiés. Trop de ministrables pour
peu de postes. C’est la grogne dans les partis.

O๠est donc le gouvernement Abbas El Fassi ? Mercredi 10 octobre, à  l’heure o๠nous mettions sous presse et, surtout, deux jours avant l’ouverture de la session parlementaire, au cours de laquelle la nouvelle législature devrait prendre ses marques, le doute planait quant à  la possibilité pour le Premier ministre désigné de constituer son équipe avant la rentrée parlementaire, comme promis. Abbas El Fassi a-t-il péché par excès d’optimisme ? Si, ce vendredi, le gouvernement n’était pas déjà  connu, au vu de l’apaisement relatif des tensions observé depuis le mardi 9 courant, au sein de l’Istiqlal, on prédisait sa formation pour le lundi 15, au plus tard, soit 26 jours après la nomination par le Souverain de Abbas El Fassi comme Premier ministre du futur gouvernement. Un délai somme toute normal, quoiqu’en dise la presse qui, cette fois-ci, a surmédiatisé la formation de l’équipe exécutive, certains tablant même sur l’échec de sa constitution.

L’on rappellera à  cet effet qu’en 2002 Driss Jettou avait consommé 42 jours en tractations et que son prédécesseur, Abderrahman El Youssoufi, avait, lui, eu besoin de 60 jours.

Une architecture fondée sur le poids des partis au lieu des priorités
D’un point de vue démocratique, donc, le tableau aurait été idéal, n’eussent été les raisons réelles qui sont à  l’origine de ce retard. En effet, si l’on peut considérer, côté cour, qu’en négociant âprement les portefeuilles en quantité et en qualité, les formations politiques ne font qu’exercer leur droit constitutionnel face à  un Premier ministre contraint par le monarque – qui exerce également son droit constitutionnel – de constituer un gouvernement jeune et efficace, côté jardin, les choses sont loin d’être reluisantes.

En trame de fond, une démarche qui est loin de correspondre à  l’esprit de l’ère nouvelle, des partis se tirant dans les pattes, des égos surdimensionnés dont il faut tenir compte, et enfin, des promesses de portefeuilles qui ont fini par empoisonner l’atmosphère. Résultat, que le vendredi 12 octobre, le gouvernement ait été formé ou qu’il le soit trois jours plus tard, l’on gardera forcément un goût amer de l’expérience et on aura affaire à  une majorité reconduite dans la rancÅ“ur.

Commençons par la démarche. Le moins que l’on puisse dire est que Abbas El Fassi s’est conformé au classicisme là  o๠l’innovation était attendue. Le vendredi 28 septembre, il dévoilait à  ses partenaires une architecture gouvernementale marquée par l’empreinte du gouvernement précédent et maladroitement remaniée pour un effectif plus ramassé. Dans le lot, on remarquera quelques incohérences comme la transformation du département de la santé, stratégique avec son Amo, Ramed, réforme des hôpitaux et défaillances managériales, en annexe d’un pôle social confié à  l’Istiqlal, la séparation, à  nouveau, de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur, ou encore des inadéquations poste/profil apparues par la suite, comme l’idée saugrenue de confier l’agriculture à  Abdelouahed Radi et l’industrie et le commerce à  Habib Malki. Tout semble en fait indiquer que la solution proposée par le Premier ministre désigné était marquée par un compromis entre les ambitions – légitimes, mais pas nécessairement adéquates – de l’Istiqlal, la nécessité de permettre à  l’USFP de sauver la face et le souci de ne pas froisser le Mouvement populaire (MP) et le Rassemblement national des indépendants (RNI).

Or, dans un Maroc o๠l’expérience du gouvernement Jettou et la feuille de route fixée par le Souverain ont balisé le terrain des chantiers en suspens et des axes de développement, on attendait de Abbas El Fassi un schéma répondant à  une logique d’objectifs avant tout : o๠veut-on aller (objectifs) ? Quelle stratégie (architecture gouvernementale), quels moyens (profils ministrables) et quel plan (programme du gouvernement) ? En d’autres termes, il aurait fallu que le Premier ministre fixe, avec ses partenaires, les priorités du prochain gouvernement, en puisant des idées dans les propositions des différents programmes, et de là , en sorte une architecture gouvernementale, puis choisisse, parmi les profils au sein des partis, les femmes et hommes qui correspondent le mieux à  la tâche, quitte à  admettre dans l’équipe des candidats n’ayant pas réussi aux élections. Après tout, pourquoi seraient-ils moins légitimes que d’autres qui n’ont même pas pris de risque électoral ? L’absence d’une démarche fondée sur les priorités, si elle n’est pas explicitement formulée par les chefs de partis, est fortement soulignée aussi bien par l’USFP, le RNI que le MP.

Elyazghi se protège en jouant les provocateurs
Si Abbas El Fassi s’est inscrit dans cette démarche de priorités, le résultat sur le terrain ne l’a pas reflété. Après sa proposition d’architecture gouvernementale et les contre-propositions opposées, dès lundi 1er octobre, aussi bien par l’USFP que le MP, suivis par le RNI, qui réclamaient 5 portefeuilles chacun au lieu de 4, il a gardé le silence pendant plusieurs jours. Joints au téléphone par La Vie éco, lundi 8 et mardi 9 octobre, les leaders du RNI, du MP et du RNI étaient unanimes à  dire que, depuis, ils sont en attente d’un feed-back concernant la structure définitive – incluant la répartition des portefeuilles – du gouvernement à  mettre en place. En résumé, Abbas El Fassi a non seulement commis des «maladresses» dans la démarche, mais il a également peu communiqué sur ses intentions, se cachant, selon les partis, derrière la nécessité d’en référer au Palais.

Cette consultation nécessaire n’explique pas tout. En fait, le nÅ“ud du problème et la raison majeure du retard se situent dans la position de l’USFP. Aussi affaiblie soit-elle, la formation politique aura pesé lourd dans les tractations gouvernementales. Pris à  la gorge par un conseil national qui l’a piégé en laissant le soin au bureau politique «de discuter avec la Koutla des conditions de la formation du gouvernement», et non pas de la participation de l’USFP audit gouvernement, Mohamed Elyazghi qui s’est vu proposer quatre postes ministériels est en quelque sorte revenu bredouille du point de vue du parti. D’une part, il n’a pas eu voix au chapitre quant à  l’architecture du gouvernement, d’autre part, au sein du parti, on lui a reproché aussi bien la qualité que le nombre de portefeuilles (finances, enseignement supérieur, commerce et industrie, pêche) jugés peu en rapport avec le poids historique et la légitimité de l’USFP. Pire, non seulement il s’est mis le conseil national à  dos, mais même l’union affichée par le bureau politique a pâti de ce que l’on considère comme une négociation mal menée par le premier secrétaire. Exemple parmi d’autres, Abbas El Fassi ayant écarté d’emblée la ministrabilité pour les recalés aux élections, afin d’écarter Abdelhamid Aouad et M’hamed El Khalifa, Elyazghi ne pouvait que s’aligner et exclure un Driss Lachgar de sa liste.

Bref, l’USFP n’est pas content et le fait savoir… à  sa manière, y compris par voie de presse. Lundi 8 octobre, un éditorial paru dans le quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki, signé par le rédacteur en chef, mais manifestement écrit de la main du premier secrétaire, rappelait à  Abbas El Fassi ses engagements de concertation avec la Koutla et lui reprochait son manque de transparence aussi bien que de communication à  propos de la constitution de son futur gouvernement, et appelait à  une clarification des règles du jeu sur l’étendue des pouvoirs accordés au Premier ministre, pour choisir les membres de son équipe.

Coà¯ncidence ? Le même numéro comprenait également un appel d’un groupe de militants de l’USFP à  la refondation des instances du parti. S’agit-il du même tir sous des angles différents ? Une lecture attentive permet de se rendre compte du contraire, mais cet appel est pain bénit pour Elyazghi qui, malgré un ton défavorable, sert l’objectif de l’USFP. En mettant une pression politique à  la fois sur le Premier ministre et sur l’institution monarchique (étendue des pouvoirs), le parti d’Elyazghi ne cherche en fait qu’à  obtenir mieux. Mieux, dans le sens soit d’un portefeuille ministériel supplémentaire ou de la présidence de la Chambre des représentants, soit de l’attribution de ministères aux budgets conséquents, aux chantiers tracés, aux réalisations chiffrables, tels que l’habitat ou l’équipement, que l’Istiqlal s’est réservés. Mieux, enfin, par rapport au poids réel de l’USFP dans le résultat des élections, car, au sein du parti, on estime avoir droit à  plus que le RNI et le MP. Et la logique démocratique? Il faut rappeler qu’en 2002, lorsque MohammedVI avait nommé Driss Jettou Premier ministre, c’est cette même USFP qui avait protesté en invoquant la logique démocratique. Pourquoi pas aujourd’hui ?
Le MP et le RNI à  l’affût: «Il faudra compter avec nous»

Mais l’USFP tient mordicus à  son avantage comparatif, ne serait-ce que la présidence de la Chambre des représentants. Mercredi 10 octobre, à  l’heure o๠nous mettions sous presse, cette position tenait toujours. La veille, joint au téléphone par La Vie éco, Mohamed Elyazghi confirmait les visées de son parti sur le perchoir, en invoquant un motif différent. Pourquoi pas l’USFP, dit-il, «la question de la première Chambre n’a été abordée par personne et nous n’avons pas eu de propositions [des autres partis] concernant une quelconque candidature, donc nous pouvons être candidats». Le premier secrétaire a-t-il des objectifs personnels à  travers cette insistance ? Veut-il atténuer l’hostilité affichée par les hauts cadres du parti concernant sa reconduction en tant que ministre ? Nul ne le sait.
Une chose est sûre, l’épine USFP pose problème à  Abbas El Fassi. Un portefeuille ministériel de plus pour les socialistes, 4e en terme de nombre de députés dans le cercle de la majorité, c’est automatiquement un de plus pour le MP, 2e, et pour le RNI, 3e. A l’heure o๠nous mettions sous presse, cette hypothèse semblait écartée, mais même le perchoir pose problème. La logique démocratique, encore une fois, milite pour que le poste revienne au MP, probablement à  son secrétaire général, Mohand Laenser. En cas de conflit, ce serait aux députés de voter ce qui créerait à  coup sûr une scission au sein de la majorité. Pour en terminer avec le chapitre USFP, la qualité des portefeuilles reste elle aussi problématique. Mercredi 10 octobre, Elyazghi devait réunir le bureau politique pour rendre compte de ses dernières tractations en la matière…

Mais le problème USFP une fois réglé, Abbas El Fassi ne sera pas pour autant sorti d’affaire. Certes, mercredi 10 octobre, il était difficile d’être catégorique quant à  la formation du gouvernement pour le vendredi 12. Dans tous les cas de figure, le Premier ministre désigné aura (a eu) fort à  faire avec l’égo des poids lourds au sein des partis, ainsi que la pression de leurs leaders. En jeu, postes et profils à  la fois. Si le cas du PPS semblait pratiquement réglé avec un département de la communication qui irait à  Khalid Naciri et l’éducation nationale à  Taà¯eb Chkili, au RNI, le putsch pacifique monté contre Ahmed Osmane, au printemps dernier, pose une équation difficile à  Mustapha Mansouri, briguant lui-même un poste. Comment départager les trois restants, entre les promesses de renvoi d’ascenseur à  ceux qui l’ont soutenu, un ministre élu, trois autres qui n’ont pas démérité et les prétendants qui attendent leur tour, à  l’instar de Abdelhadi Alami qui vise tout naturellement le tourisme, ou Ouadie Benabdellah qui a également décroché un siège au Parlement. Le MP, lui, doit à  la fois gérer les mêmes types de contraintes, mais également composer avec Mahjoubi Aherdane qui entend bien peser de tout son poids sur les noms des ministrables, sachant qu’un Saà¯d Oulbacha et un Mostafa Mechahouri sont sur les rangs. Enfin, à  l’USFP, la contrainte est d’ordre «générationnel» également. Doit-on tout rajeunir, comme le veut la nouvelle donne ? Comment gérer alors les susceptibilités de ténors comme Habib Malki, Fathallah Oualalou et surtout Mohamed Elyazghi lui-même, sans compter qu’il faudra lâcher du lest au conseil national.

Au sein de l’Istiqlal on se veut rassurant : les ministres seront choisis sur des critères de compétences. Mais quand on sait que déjà  à  propos de l’architecture gouvernementale les désaccords sont profonds… En 2002, Driss Jettou s’était cassé les dents sur le même problème et en était sorti avec une équipe dont la moitié n’a pas apporté le moindre grain de qualité au moulin des réalisations du gouvernement.