Gouvernement et syndicat, vers une guerre d’usure ?

Un nouveau débrayage a été décrété dans la fonction publique et une grève générale pointe à l’horizon. Abdelilah Benkirane, conscient de la mobilisation relativement faible des syndicats, les laisse faire.

Les syndicats haussent de nouveau le ton. Plusieurs milliers de salariés, fonctionnaires et autres ont battu le pavé à Casablanca à l’appel de quatre centrales syndicales, dont trois sont considérées parmi les plus représentatives. Et comme d’habitude, les estimations du nombre des participants vont des plus raisonnables (entre 20000 et 30 000 participants) aux plus farfelues comme les 300000 marcheurs, voire plus, annoncés officieusement par les syndicats. Un tel écart des chiffres, aussi considérable soit-il, n’est pas propre au Maroc, mais c’est un autre sujet. Pour le moment, l’UMT, la CDT, la FDT (avec ses deux ailes confondues), l’UGTM et accessoirement l’ODT, n’en sont qu’à la première étape d’un agenda de contestations annoncé un peu plus de deux semaines plus tôt. La marche de Casablanca, comme tout le programme d’action qui a été tracé, confirme, par ailleurs, la volonté des centrales syndicales de mettre de côté leurs divergences. Ainsi, dans un climat empreint de calme et de responsabilité, les manifestants ont hissé le drapeau national au lieu des bannières respectives de chaque centrale, ce qui est une nouveauté dans la démarche syndicale. Pour la première fois, les centrales laissent de côté leurs différends pour inscrire leurs revendications sous le même étendard. Les revendications restent les mêmes, à quelques exceptions près, que celles d’il y a cinq ans. En gros, il est question de l’augmentation générale des salaires et des pensions de retraite, à la réduction de la pression fiscale sur les salariés et à l’amélioration des revenus, le relèvement du seuil d’imposition, le respect des libertés syndicales et l’abrogation de l’article 288 du Code pénal. Les revendications vont également dans le sens de l’instauration d’une approche participative pour la réforme des régimes de retraite, la mise en application du reliquat des dispositions de l’accord du 26 avril 2011, l’institution d’une indemnité inhérente aux régions éloignées et l’uniformisation du salaire minimum dans les secteurs industriel, des services, agricole, forestier… Et pour le moment, ces revendications semblent ne pas avoir trouvé écho auprès du gouvernement, qui, lui, fait face à d’autres contraintes. Mais cela n’empêche pas, comme cela a toujours été le cas, que la porte du dialogue reste ouverte. Ce qui n’est vraisemblablement pas le cas aujourd’hui.

Quand les politiques s’éclipsent

Le secrétaire général de l’UMT, Miloudi Moukharek, souligne en ce sens que «cette marche intervient après que tous les moyens permettant d’asseoir un dialogue sérieux avec le gouvernement aient été épuisés». Et d’ajouter: «Ce débrayage se distingue par la participation des représentants de l’ensemble des secteurs professionnels et de toutes les villes et régions du Royaume, dont les provinces du Sud».

Au sein de l’UGTM, on assure que 52 villes étaient représentées dans cette marche qui a réuni quelque 200 secteurs d’activité. La direction de cette centrale, qui vient de prendre la relève après le départ de Hamid Chabat qui cumulait auparavant les deux casquettes, assure que malgré l’initiative de dialogue prise par les syndicats, le gouvernement «n’a accordé aucune suite aux revendications de la classe ouvrière». Dans l’entourage du PJD on tente de minimiser la portée de cette manifestation en insistant sur le fait que la marche a été «parasitée», pour ne pas dire renforcée et gonflée, par des catégories de contestataires dont les intérêts ne coïncident pas avec ceux de la classe ouvrière. En même temps, soutient-on auprès du parti islamiste, seules les considérations politiques peuvent expliquer une telle démarche.

On le sait, la coordination entre les trois premières centrales, initiée il y a à peine quelques années, est arrivée à un niveau très avancé. La même décision est prise, de manière concertée, par les directions des trois centrales et leurs instances décisionnelles respectives se contentent de l’approuver séparément. Quant à l’UGTM, bien que son intégration dans ce «club» fermé soulève encore quelques réticences, il n’en reste pas moins qu’il a toujours fait partie des actions syndicales majeures de ces dernières années. L’ODT qui vient de confirmer son arrimage au PAM au cours des dernières élections professionnelles et celles de la deuxième Chambre présente une situation similaire. C’est que l’UMT et la CDT insistent sur le fait que l’action, et surtout la décision, syndicales restent aussi loin que possible de considérations partisanes. Naturellement, dans le contexte marocain le politique et le syndical ne sont pas complètement dissociés, mais on fait en sorte qu’il y ait une ligne de démarcation entre les deux. La preuve en est que, hormis la secrétaire générale du PSU, aucune personnalité politique d’envergure n’a participé à cette marche. Cela au moment où l’Istiqlal et l’USFP, entre autres, ont accordé leur soutien à cette marche à laquelle participent également des cadres du PPS, mais en tant que militants syndicaux. Ce dernier parti étant lié par une alliance stratégique à l’UMT. Ce qui explique sans doute la sortie du parti qui appelle notamment, à l’issue de la réunion de son bureau politique le 30 décembre, le gouvernement à «se montrer plus ouvert aux revendications légitimes des syndicats».

La CDT elle-même, qui, soit dit en passant, réintègre la deuxième Chambre après la fameuse décision de démission collective de ses conseillers en 2008, est le seul syndicat à disposer de son propre bras politique, le CNI, aujourd’hui membre de la Confédération de la gauche démocratique avec le PSU et le PADS. En même temps, la centrale est «infiltrée», et ce n’est un secret pour personne, par les «militants» du «cercle syndical» d’Al Adl Wal Ihssane.

Direction vieillissante et perte d’influence

C’est pour dire que les syndicats tiennent à agir autant que faire se peut indépendamment des partis politiques et surtout d’agir de manière collective en laissant de côté leurs divergences. Le gouvernement conduit par le PJD aura le mérite d’avoir ainsi réalisé, du moins en partie et indirectement, le rêve de tout syndicaliste marocain qui se respecte : l’entente syndicale parce que l’unité reste une chimère. Bref, comme cela a été fixé, cette marche devrait être suivie par une grève dans la fonction publique et les collectivités territoriales, le 10 décembre, après un rassemblement ouvrier prévu le 8 décembre à Casablanca. La contestation ne se limite pas à Casablanca ou dans les locaux des administrations puisqu’un sit-in ouvrier est prévu à Rabat, mais dont la date n’a pas encore été fixée et, pour finir, une grève générale nationale, dans le secteur privé, la fonction publique et les collectivités territoriales. Même si les quatre centrales et leurs instances décisionnelles sont, en principe, d’accord pour ce dernier débrayage général, le deuxième du genre sous le gouvernement Benkirane, aucune date n’a encore été définie pour sa mise en œuvre. Cela dit, le Maroc n’a pas connu pareil mouvement de protestation générale depuis les années 90, et encore! Tous les syndicats n’avaient pas participé à ces mouvements, comme c’est le cas aujourd’hui. Certains analystes politiques insistent, bien sûr, sur le fait que le mouvement syndical n’est plus ce qu’il était et que la marche de Casablanca du dimanche dernier n’a même pas pu réunir, par exemple, la moitié du nombre de militants que pouvait rassembler un seul syndicat il y a une trentaine d’années. Les chiffres sont là d’ailleurs pour montrer la faible pénétration des syndicats, surtout dans le secteur privé. Le taux de syndicalisation est, en effet, de seulement 3% sur un peu plus de 10 millions de citoyens actifs contre 18% en Tunisie et un peu plus de 67% dans certains pays scandinaves. Les dernières élections professionnelles ont également confirmé cette tendance puisque ce sont les «indépendants» (les sans-appartenance syndicale) qui ont trôné sur les résultats de ces échéances.

A qui profite la décrédibilisation des syndicats ?

En même temps, même si les principales centrales les plus représentatives qui ont des décennies d’histoire et de militantisme à leur actif étaient derrière ce mouvement, la marche de Casablanca a souffert d’erreurs d’organisation et d’un manque de coordination entre les différentes parties qui y ont pris part. Ce qui est inhabituel dans ce genre de manifestations. Mais cela ne semble en rien avoir entamé la détermination de ces centrales à aller jusqu’au bout. Pour preuve, ces dernières se sont empressées d’émettre un appel à tout le personnel de la fonction publique et des collectivités territoriales de participer «massivement» au mouvement de grève prévu le 10 décembre.

Pour l’heure, diplômés en chômage qui revendiquent le recrutement direct, étudiants-stagiaires des centres de formation qui contestent leur nouveau statut, organisations altermondialistes qui contestent presque tout, les chauffeurs de taxis qui sont pour la réforme du régime des agréments, les délogés des bidonvilles qui refusent le processus de leur recasement, Al Adl Wal Ihssane…, auquel le PJD impute le grand nombre des marcheurs, ont donc marché côte à côte ce dimanche 29 décembre. Ce qui est en soi une bonne chose, explique cet analyste politique, puisque ces catégories de citoyens à «revendications» spécifiques ont marché dans le calme et la sérénité et exprimé leurs attentes dans le cadre d’un évènement organisé. Le Maroc a vécu des événements qui ont échappé à l’encadrement syndical ou d’autres organisés sans implication syndicale mais qui n’ont heureusement pas connu des débordements. La contestation contre la cherté des services du gestionnaire délégué d’eau et d’électricité à Tanger et dans le Nord en est un exemple. Le contestation des médecins internes et résidents et avant eux des étudiants en médecine en est un autre. Le ministère de l’intérieur fait état d’une moyenne de 50 manifestations par jour auxquelles les services de l’ordre font régulièrement face ces derniers temps. Les dirigeants du PJD, eux-mêmes, ont, à maintes reprises, exprimé leur inquiétude face à la recrudescence de ces mouvements de manifestations spontanés. Ce qui rappelle, explique le chef du groupe parlementaire du parti à la Première Chambre, les premières années de la prise du pouvoir de l’actuel Exécutif en 2012. Or, vouloir, dans ce contexte, discréditer les syndicats et minimiser leur importance comme les dirigeants de ce même parti ont tendance à faire revient à ouvrir la voie à des manifestations non encadrées par des institutions et dont l’issue risque de devenir incontrôlable. De même si certaines catégories sociales sont là, accessoirement pour défendre des intérêts sectoriels, c’est tant mieux. Cela prouve que cette contestation n’a finalement pas pour objectif de contrer le projet de réforme de la retraite comme veut le faire comprendre la propagande des islamistes du PJD qui accusent par la même occasion les syndicats d’entraver la marche de la réforme. Ce qui fait dire à cet analyste politique que les rapports entre les syndicats et le gouvernement sont appelés à connaître plus de tensions dans les mois à venir. Les prochains mois qui verront à la fois le démarrage de la mise en œuvre du projet de réforme de la retraite, du moins dans son volet législatif, et l’entame des débats, également au niveau du Parlement, des projets de loi relatifs au droit de grève et aux organisations syndicales. Les rapports entre les deux partis sont donc partis pour connaître l’escalade. Cela parce que les syndicats dont le cahier revendicatif remonte à près de 4 ans ne comptent pas baisser les bras et le gouvernement ne fait rien pour arranger les choses. «Le chef du gouvernement, poursuit cet analyste politique, sait très bien que, de point du vue politique, les syndicats ne disposent plus d’une grande influence, c’est pour cela qu’il s’est engagé dans ce bras de fer dont il sait qu’il finira bien par avoir le dessus en menant cette guerre d’usure contre les centrales syndicales». Mais pour quel coût ? C’est un risque que la classe politique n’est certainement pas prête à courir.

Au lendemain de la grève générale du 29octobre 2014, tout le monde s’attendait à voir le gouvernement et les syndicats enterrer la hache de guerre. La reprise des contacts avec les deux partis dans le cadre du dialogue social était bon signe. Or, depuis que le chef du gouvernement a décidé d’aller de l’avant dans son projet de réforme de caisse de retraite des fonctionnaires, les hostilités ont repris et chacun a campé sur sa position. Aujourd’hui, les syndicats estiment que les fonctionnaires ne doivent pas payer à eux seuls, par le relèvement de l’âge de la retraite et la révision des taux de cotisation et du mécanisme de calcul de la pension, les erreurs de gestion de cette caisse. Le gouvernement doit mettre la main à la poche. Ce qui revient à un surcoût dont il ne peut assumer la charge. En même temps les syndicats exigent une revalorisation à la hausse de la pension de retraite. Ils revendiquent, de même, une hausse des salaires et un réaménagement de l’IR alors que le gouvernement estime qu’il a déjà trop donné et que toute mesure de ce genre grèverait davantage le Budget de l’État déjà très entamé par le poids de la masse salariale. Les syndicats appellent à intensifier l’emploi, notamment dans la fonction publique en même temps que le gouvernement négocie le virage de la contractualisation dans le secteur. Le but étant de réduire les postes budgétaires dans la fonction publique et de rationaliser la gestion des ressources humaines. Ce qui ne manquera pas d’envenimer encore plus les rapports entre les diplômés en chômage organisés dans de nombreuses «coordinations» et qui revendiquent le recrutement automatique dans la fonction publique, et le gouvernement. Cette politique dont fait partie la dernière décision gouvernementale de séparer la formation et l’emploi a donné naissance à des contestations sectorielles dont celle notamment des étudiants-stagiaires des centres de formation relevant du ministère de l’éducation nationale. De même, le gouvernement n’est déjà pas en mesure de répondre aux revendications salariales, pourtant légitimes, des médecins internes et résidents, et que dire des autres secteurs. Pour rester dans la santé, les infirmiers brandissent, eux aussi, une revendication similaire.