Gouvernement cherche majorité

Le gouvernement El Fassi numériquement minoritaire au Parlement à  la suite du passage du PAM à  l’opposition.
L’option d’une motion de censure est peu probable, mais celle d’un remaniement ministériel, d’ici quelques mois, n’est pas impossible.
Le Mouvement populaire quittera-t-il une opposition dans laquelle il se trouve désorienté ? A quel prix monnaiera-t-il son ralliement ?

Jamais contexte électoral n’aura été aussi palpitant que celui dans lequel se déroulent  les élections communales, programmées le 12 juin. Depuis l’irruption officielle, il y a quatre mois, du Parti authenticité et modernité (PAM) dans le champ politique national, la sphère politique marocaine ne se positionne, sur un échiquier qui se limite d’habitude aux coups connus ou redécouverts, que par rapport au nouveau venu. Pour ou contre, avec ou sans, allié ou pas, l’affaire des députés transhumants, dont bon nombre ont rejoint un PAM (et pas seulement lui), à tort ou à raison, considéré comme le parti de l’ami du Roi, a fini par exacerber les tensions.  A tel point que même l’exécutif, censé pourtant échapper à cette agitation s’en est trouvé éclaboussé. Vendredi 29 mai, le PAM surprenait ses alliés en annonçant son retrait de la majorité parlementaire, créant de facto, au niveau de la première Chambre, un déséquilibre favorable à l’opposition. Dès le lendemain, alors que les spéculations fusaient quant à la survie du gouvernement El Fassi, une réaction au plus haut niveau est tombée. Le Souverain a en effet renouvelé sa confiance envers le Premier ministre et son gouvernement, pour poursuivre et intensifier leurs efforts en vue de conduire les réformes et les grands chantiers, et s’atteler à servir au mieux les intérêts supérieurs de la nation et des citoyens. La réaction royale a-t-elle fait suite à une sollicitation du chef du gouvernement auprès du Cabinet royal, comme le laissent entendre certains ? Une chose est sûre, une fois l’annonce faite, les concernés n’ont pas tardé à manifester leur satisfaction, et envoyer quelques piques au PAM. «Un parti de la majorité qui passe dans l’opposition durant les élections, c’est aussi de l’embrouille», a notamment déclaré Abbas El Fassi. «Il est certain que prendre une telle décision à la veille du début de la campagne ne peut avoir qu’un aspect électoraliste, mais, apparemment, ils ont mal calculé leur coup car, le lendemain, ils ont été pratiquement désavoués par le Roi», a renchéri Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS.

Loi de finances : l’étape décisive
Désavoués par le Roi ? Le Souverain, de par la Constitution, est au-dessus de toute considération politicienne. En fait, son message relève davantage d’une volonté de calmer les esprits et d’éviter un mélange des genres, du moins le temps de passer le cap des élections, qui devraient se prolonger, à différents niveaux, jusqu’à la rentrée : les communales pour le 12 juin et le renouvellement du tiers de la Chambre des conseillers pour le 2 octobre. La thèse d’un remaniement ministériel que l’on dit probable, ne serait-ce que pour remplacer Ahmed Akhchichine, ministre PAM, est-elle fondée ? Même dans ce cas, elle ne devrait pas avoir lieu dans l’immédiat. Le Souverain, et c’est là également le sens de son message au chef du gouvernement, a souligné, entre les lignes, qu’à lui seul revenait la décision de changement. Parallèlement, la logique elle-même voudrait qu’un éventuel remaniement tienne compte de la configuration de la future carte politique du pays (poids des partis au niveau local, nouvelle répartition à la deuxième chambre) et des contraintes organisationnelles de l’Etat. Elections communales oblige, le gouvernement devra tenir au moins le temps de les organiser, de former des bureaux au niveau des  mairies, et que la série de scrutins prévue d’ici le 2 octobre puisse se tenir. Entretemps, la clôture de la session de printemps devrait donner un temps de répit au gouvernement, jusqu’à l’ouverture de la prochaine session d’automne, après quoi, l’étape déterminante serait le passage de la Loi de finances devant le Parlement. Le risque majeur est dans ce  cas que le gouvernement soit bloqué par la supériorité numérique de l’opposition au moment du passage de la Loi de finances devant le Parlement. A moins qu’un ou plusieurs partis de l’opposition ne décide de prêter main forte à l’alliance gouvernementale en votant en faveur du texte.
En attendant, l’affaire est tout bénéfice pour le PAM, notamment sur le plan médiatique. En dehors des médias audiovisuels où le temps réservé à chaque parti est strictement réglementé, ces derniers jours, le parti a tout simplement éclipsé la concurrence. Bien entendu, il aura fallu consentir un petit sacrifice : ses groupes parlementaires conjoints avec le RNI dans les deux Chambres ont été dissous. «Logiquement, à partir de cette semaine, nous ne devrions plus évoluer au sein du même groupe. Ils ont opté pour l’opposition alors que nous restons dans la majorité», explique Mustapha Mansouri, président du RNI, qui souligne toutefois que les deux partis resteront en bons termes. Le divorce s’est fait à l’amiable, le RNI n’ayant pas été invité à passer à l’opposition, mais cela ne devrait pas avoir d’impact sur les relations entre les deux partis notamment au moment de former les équipes dirigeantes des mairies.

Seulement Akchichine à remplacer ou une redistribution de portefeuilles ?
Cela dit, le doute continue de planer sur la scène politique. Une motion de censure sera-t-elle lancée contre le gouvernement ? Côté PAM, l’on indique que cela n’est pas à l’ordre du jour et quand bien même le parti aurait la volonté d’en déclencher le processus, il faudrait qu’il se trouve suffisamment d’alliés pour cela, ce qui est pratiquement impossible. Pour autant, la question est inévitable : l’Istiqlal peut-il toujours être considéré comme le premier parti sur le plan numérique, et donc celui habilité à détenir la Primature conformément à la méthodologie démocratique ?
Certes, le scrutin du 12 juin n’a pas d’incidence directe sur l’équilibre des forces en présence puisque le gouvernement est appuyé par une majorité parlementaire mais les résultats des prochaines communales donneront tout de même la tendance. L’Istiqlal peut être confirmé dans ses positions, mais il restera tout de même à déterminer l’ampleur du vide laissé par le PAM, une tâche difficile du fait du nombre de parlementaires ayant changé de parti au cours des dernières semaines. Selon les derniers chiffres avancés par la MAP, le départ de la formation de Mohamed Cheikh Biadillah a coûté au gouvernement 46 députés et 43 conseillers. Toutefois, l’affaiblissement de la majorité est moins important que prévu, car l’Istiqlal et le RNI ont également bénéficié de la transhumance ces derniers temps, bien que de manière moins spectaculaire que le PAM… Ce ne sera qu’une fois les forces en présence mieux connues que les partis sauront l’ampleur du remaniement à effectuer. Suffira-t-il de remplacer le ministre de l’éducation Ahmed Akhchichen – certains évoquent cette perspective dès la fin de la période des examens et n’excluent pas qu’il soit remplacé par un technocrate. Un changement plus consistant devra-il être effectué, avec l’entrée au gouvernement d’un parti de l’opposition ? Dans ce dernier cas, le succès de l’opération dépendra largement de la disposition des 4 partis restés au gouvernement à faire de la place au remplaçant du PAM.
Tout cela paraît encore bien loin. Visiblement, tout à la préparation des communales, les partis, et notamment l’Istiqlal, n’ont pas encore entamé les contacts en ce sens, même si les candidats sont connus : l’UC (environ 27 députés à la Chambre des représentants), le MP (38 à 39) et le PJD (46). «Nous n’avons pas été approchés, et nous ne sommes pas impatients. Si on nous contacte, nous étudierons la question avec nos instances. Nous n’avons même pas encore discuté du départ du PAM à l’opposition», explique ce dirigeant haraki. Le MP n’est pas pressé d’aller à la rescousse du gouvernement El Fassi, et pour cause. Deux ans après avoir été relégué à l’opposition à la suite de désaccords sur la distribution des portefeuilles ministériels au lendemain des législatives du 7 septembre 2007, les harakis ne peuvent être que tentés de faire monter les enchères, même si un retour au gouvernement aurait déjà pour avantage de limiter l’hémorragie observée dans ses rangs depuis son passage à l’opposition. Toutefois, les harakis ne pourront pas se permettre de trop tarder, car ils auront en face un concurrent de poids : le PJD. Après tout, au moment de la polémique autour de l’article 5, le parti de Benkirane avait laissé entendre au gouvernement qu’il pourrait le soutenir en adoptant une neutralité positive. Toutefois, que demandera le parti en échange de cette aide? (voir rubrique «En direct») 

Que cherche le PAM ? des réponses multiples pour une question complexe
Au-delà, les raisons du départ du PAM du gouvernement restent confuses. Au sein du parti, on le justifie, entre autres, par le fait qu’il ait été régulièrement la cible des critiques de ses partenaires au gouvernement. «Le minimum, c’est un peu de solidarité gouvernementale, dont nous n’avons pas bénéficié lors des crises que nous avons vécues dans notre relation avec le ministère de l’intérieur. Les partis de la majorité se sont empressés de nous attaquer sur le terrain, de prendre position contre nous, etc. Il était incongru pour nous et anormal de rester toujours dans ce gouvernement», explique ce cadre du PAM.
Le parti invoque également, à propos de la polémique récemment survenue au sujet des candidatures des parlementaires transhumants, la légèreté et l’indifférence de ses partenaires au gouvernement et l’absence de toute réponse aux correspondances du parti adressées au Premier ministre et aux ministres de la justice et de l’intérieur à ce sujet.
Pour autant, toutes ces motivations ne semblent pas convaincre les observateurs d’autant plus que son départ a eu lieu alors que la justice lui avait donné raison. De même, si ce cadre du parti évoque l’existence de désaccords de fond avec le gouvernement sur des questions comme la crise des transports, ou la gouvernance en général, pourquoi ces derniers n’ont-ils pas été évoqués avant de quitter le gouvernement ? Au fond, cette sortie du PAM du gouvernement ne serait-elle pas qu’une opération de communication ? Faudra-t-il s’attendre à voir le parti, une fois renforcé par les communales, regagner la majorité gouvernementale où il était sous-représenté, en grappillant au passage des portefeuilles supplémentaires ? S’il reste dans l’opposition, votera-t-il contre la prochaine Loi de finances ou en faveur de cette dernière, prolongeant ainsi l’existence d’un gouvernement El Fassi déjà durement éprouvé ? Devenus coutumiers, les retournements de situation survenus depuis la création de ce parti sèment le doute sur son évolution à venir. D’ici 2012, le parti du tracteur pourrait détruire sur son passage des traditions solidement ancrées dans le microcosme politique marocain, indique cet observateur, qui souligne que cela pourrait obliger, bon gré mal gré, les formations politiques à opérer leur mue, tout en obligeant les électeurs à prendre position pour ou contre le PAM. Il reste toutefois à espérer que ces changements se feront effectivement pour le mieux, et ne donneront pas le coup de grâce à une crédibilité partisane déjà mal en point.