Gouvernement Benkirane : une première année mouvementée et un bilan mitigé

Une action encore marquée par la démarche à  connotation électorale. Une purge dans l’administration et une propension à  dénoncer la rente, pour commencer.

Le 3 janvier prochain, le gouvernement Benkirane aura bouclé la première des cinq années de son mandat. Pour quel bilan ? Si le gouvernement parle d’un bilan positif, avec quelques chiffres marquants à l’appui, pour les observateurs c’est surtout une année jalonnée par les effets d’annonces et les actions à caractère électoraliste. Ainsi, depuis la publication, début mars, par le ministère de l’équipement et des transports des listes des détenteurs d’agréments de transports de voyageurs, cette pratique a été dupliquée au point de donner l’impression d’être devenue une fin en soi. Juste après s’en est suivie, en effet, une autre liste des associations qui bénéficient des aides publiques et étrangères «fuitées» par les départements de la Famille et de la solidarité et celui chargé des relations avec le Parlement, puis une autre des fonctionnaires occupant des logements de fonction publiée par le ministère de l’éducation nationale, une quatrième des détenteurs de licences d’exploitation de carrières et d’autres sont encore à venir : la liste des étudiants pensionnaires des cités universitaires, une autre de fonctionnaires détachés auprès des syndicaux… Une pratique décriée par les membres mêmes de la majorité qui y voient «des actes non concertés», dont le seul but est la mise en valeur de leur auteur. En d’autres termes, une manifestation de populismes dans son expression la plus basique. Ce qui fait dire au professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II, Tarik Tlaty, qu’«en publiant ces listes, des ministres, comme Aziz Rebbah, présentent leur action comme étant à forte valeur ajoutée pour le citoyen, alors qu’en réalité dans un Etat de droit et d’institutions, cela relève du droit à l’information garanti à tous les citoyens. Avant la publication de ces listes, notamment celles relatives aux agréments de transport ou aux carrières, le gouvernement aurait dû mettre en place des programmes de réformes qui devaient être enclenchés juste après», affirme-t-il. A défaut de mesures concrètes, affirme le politologue, «cela a tout l’air d’une surenchère politique et d’opérations électoralistes». Sur ce dernier point, le parti au pouvoir l’aura, en tout cas, montré à deux reprises : à Tanger en octobre dernier où il a affronté principalement le PAM, et plus récemment à Inzegane où un face-à-face pour le moins virulent l’a opposé à l’Istiqlal, les élections, soient-elles partielles, sont de loin prioritaires. A tel point que le chef du gouvernement et la quasi-totalité des ministres de son parti se sont mobilisés pour soutenir leurs candidats alors qu’il ne s’agit en tout que de quatre sièges. C’était aussi, il faut le dire, un test de popularité pour le PJD.  
Aux listes s’ajoutent d’autres sorties et mesures tout aussi spectaculaires de certains membres du gouvernement. Il en est ainsi de la décision, subite, du ministre istiqlalien de l’éducation nationale, Mohamed El Ouafa, d’interdire aux enseignants relevant de son département de donner des cours dans les établissements scolaires privés.

Priorité, assainir la fonction publique        

Une décision aussitôt suivie par un acte similaire de son collègue du département de la santé, le ministre PPS, El Houssaine Louardi, qui a, lui, interdit aux médecins de la santé publique d’exercer dans les cliniques privées. Les deux mesures n’en finissent pas de créer des remous. Ce ne sont d’ailleurs pas les seules mesures qui touchent le corps de la fonction publique. L’une des plus décriées, notamment par les centrales syndicales dont celles affidées aux partis au gouvernement, l’UGTM et l’UNTM en l’occurrence, est relative à la ponction des salaires des fonctionnaires grévistes. La mesure a touché d’abord les départements de l’Education nationale, puis de la Santé et de l’Intérieur pour s’étendre à tous les ministères. Le chef du gouvernement en fait, même, une bataille personnelle. Tout comme son ministre de la justice qui met en jeu son poste contre l’application de la mesure. Abdelilah Benkirane se dit également intraitable sur un autre point, lié cette fois à l’accès à la fonction publique. Ce sera désormais par concours ouvert à tout le monde, n’en déplaise à certains parmi ses partenaires, l’Istiqlal plus précisément, et une frange de l’opposition conduite par le PAM.
Mais ce n’est pas tout. Le chef du gouvernement décide de mettre un peu d’ordre dans la fonction publique en attendant une éventuelle charte du service public dont parle la nouvelle Constitution. Ainsi, toute absence non motivée dans l’administration est sanctionnée par une défalcation sur les salaires.
Cette première année du gouvernement aura également été marquée dès ses premiers jours par une polémique qui n’a été surmontée qu’après arbitrage royal. Il s’agit des fameux cahiers des charges de l’audiovisuel qui ont conduit le gouvernement à constituer une cellule de crise pour lui éviter l’éclatement quelques mois à peine après sa nomination. Les cahiers des charges ont fini par être publiés au BO après amendement, mais la polémique qu’ils ont soulevée est loin d’être définitivement close.

Majorité en crise et vote en bloc

Aujourd’hui encore, les alliés du PJD au gouvernement lui reprochent ce genre d’initiatives. L’Istiqlal ne cache plus sa désapprobation face à pareille attitude. C’est que de grandes décisions ont été prises sans, apparemment, se concerter avec les membres de la majorité. Ce fut le cas lors de la décision d’augmentation des prix du carburant, en juin dernier, et plus récemment avec l’annonce par le ministre chargé des affaires générales et économiques concernant la réforme de la Caisse de compensation et le démarrage, très prochainement, du processus d’octroi d’aides directes aux familles nécessiteuses. Cela sans parler de cet autre reproche fait par l’Istiqlal au gouvernement pour s’être entretenu, entre membres de la majorité, du projet de Loi de finances avant sa déposition devant le Parlement. Ceci n’a pas empêché, faut-il le rappeler, les députés de la majorité de voter en bloc pour le projet, de préparer et déposer des amendements communs lors de son examen au Parlement.
Bien sûr, le gouvernement ressort à chaque fois qu’il est question de bilan d’étape, cette décision de relever le seuil minimal de la pension de retraite à 1 000 DH tous régimes confondus, la généralisation du RAMED, la réduction somme toute symbolique des prix de certains médicaments et la mise en œuvre du Fonds de solidarité familiale et du Fonds de cohésion sociale. Les deux instruments, faut-il le rappeler, ont été initiés par le précédent gouvernement. Certains chantiers de réformes sont également ouverts pendant cette première année. Il en est ainsi du lancement du débat national sur la réforme de la justice dont la 7e étape a conduit le ministre Mustapha Ramid, il y a un peu plus d’une semaine à Dakhla. La réforme du code de la presse en est, elle, à la phase d’étude par un comité d’experts désignés par le ministre Mustapha El Khalfi alors que le débat national pour l’élaboration d’une stratégie pour la jeunesse, chapeauté par Mohamed Ouzzine, est également enclenché.
Quant au dialogue social, il est au point mort depuis que les cinq centrales syndicales qui y sont associées ont décidé de se retirer des réunions de la commission technique relative à la fonction publique.

Une seule loi organique en un an

Pour ce qui est de la concrétisation de la Constitution, le gouvernement accuse un retard énorme. La majorité comme l’opposition en conviennent. Sur les 16 lois organiques et pas moins de 20 lois ordinaires qu’il a promis de préparer, une seule a vu le jour. Il s’agit, rappelons-le, du texte portant application des articles 49 et 92 de la Constitution relatifs aux nominations aux hauts postes de l’administration publique et des entreprises de l’Etat. Sur ce volet, le gouvernement est plutôt bien avancé. Pas moins de 34 appels à candidature sont lancés pour des postes de secrétaires généraux des ministères, inspecteurs généraux, directeurs centraux, chefs de service et chefs de division de ministères et directeurs d’organismes publics… Quant au fameux agenda législatif, supposé éclairer le Parlement et l’opinion publique sur les priorités du gouvernement en matière de production de textes législatifs, il se fait toujours attendre. Annoncé par le chef du gouvernement à l’occasion de l’un de ses tout premiers passages devant le première Chambre dans le cadre de l’application de l’article 100 de la Constitution pour répondre aux questions de politique générale, en mai dernier, une première mouture a été élaborée tout de suite après mais, depuis, plus rien. Or, comme le gouvernement Youssoufi est souvent évoqué à chaque fois qu’il est question d’évaluer l’action de celui de Benkirane, quoique la conjoncture n’étant pas du tout la même, «au moins du temps de Youssoufi, au terme de sa première année, même s’il n’y avait pas d’actions concrètes, il avait assis une base juridique qui a donné lieu à plusieurs actions après», affirme ce professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II. Et d’ajouter sur un ton un tantinet ironique que «c’est peut-être pour éviter pareille situation d’absence d’actions tangibles que le gouvernement n’a pas jugé utile d’intégrer dans son programme gouvernemental qu’il a présenté et soutenu devant le Parlement, des mesures concrètes, chiffrées, ciblées et avec un calendrier de réalisation bien défini». De toutes les manières, «on peut dire que le gouvernement n’a pas encore réalisé le plus gros de ses promesses électorales ni des engagements inscrits dans le programme gouvernemental».

Un blocage voulu ?

En somme, observe ce politologue, «il y a manifestement un blocage dans l’action du gouvernement». Sauf que ce n’est pas, comme pourraient le penser certains, forcément mauvais pour le gouvernement et surtout le PJD.
Du côté de l’Istiqlal, les amis de Hamid Chabat estiment que le statu quo est presque voulu. Car, disent les adeptes de cette thèse, «les faux problèmes, les polémiques, les conflits fabriqués ou provoqués permettent finalement de détourner l’intérêt de l’opinion publique des vraies questions fondamentales».
De toutes les manières, observe-t-on auprès du parti de Allal El Fassi, ce n’est pas quand chacun des membres du gouvernement agit comme s’il était tout seul que les choses vont bien avancer.
En ce sens, le PAM, ennemi juré du PJD et l’une des quatre formations de l’opposition, estime que le bilan de cette première année de l’action du gouvernement est «maigre et misérable». Et ce, en raison de l’absence de mesures concrètes sur le plan économique et social, en plus de la réticence du gouvernement à achever la construction institutionelle et sa lenteur dans l’élaboration de son agenda législatif.
Auprès du RNI, on estime tout simplement que le gouvernement a «préféré les slogans aux réalisations». Ce qui a eu pour conséquence que «la cadence des réformes qui s’est accélérée en 2011 s’est complètement arrêtée depuis. Et cet arrêt ne peut être justifié, après une année aux affaires, par le délai d’adaptation et de prise de connaissance des dossiers».
Pire encore, affirme cette source du RNI, à chaque fois qu’une voix se lève pour critiquer la lenteur de l’action du gouvernement, on l’accuse de vouloir le perturber et l’importuner, voire de servir un agenda hostile.
Le gouvernement, lui, affirme par la voix de son porte-parole, que le bilan de sa première année est «honorable et positif», que ce soit sur le plan économique, social ou politique. Il faut dire que certains départements non «politisés» n’ont pas attendu l’avènement du gouvernement Benkirane pour procéder à une mue dans leurs secteurs. Quant aux autres, il semble, comme le soutient M.Tlaty, que «l’équipe de Benkirane continue toujours à agir selon une logique électoraliste et tente encore de présenter son produit comme positif et porteur d’espoir».