Forum de l’avenir : les Etats-Unis mettent de l’eau dans leur vin

De l’Initiative
du Grand Moyen-Orient, élaborée en février dernier, on est passé au Forum de l’avenir, qui se tiendra les 11 et 12 décembre à Rabat.

Même si la plupart des critiques émises par les Etats arabes et les pays européens ont été prises en considération, certains restent opposés au projet.

Pas d’intérêt, pas d’action ! Ce principe premier de la philosophie de l’action de tout homme d’Etat se vérifie dans le cas du projet, d’inspiration américaine, baptisé «Initiative du Grand Moyen-Orient» et rebaptisé, depuis le Sommet du G8, en juin dernier, «Forum de l’Avenir». Ici, pas de philanthropie ni d’altruisme. L’administration Bush n’a d’ailleurs jamais fait mystère de ses motivations dans ce domaine. Ainsi, le président des Etats-Unis, George W. Bush, s’était exprimé en ces termes sur la question, lors de son discours sur l’état de l’Union, le 20 janvier 2004 : «Tant que le Proche-Orient demeurera la proie de la tyrannie, du désespoir et de la colère, il produira des hommes et des mouvements qui menaceront la sécurité de l’Amérique».
Le texte de l’Initiative du Grand Moyen-Orient, élaboré en février dernier, est encore plus explicite quant aux motivations de ses auteurs. Dès le premier paragraphe, on peut y lire : «Tant qu’augmentera dans la région la population privée de ses droits politiques et économiques, nous assisterons à une augmentation de l’extrémisme, du terrorisme, de la criminalité internationale et de l’immigration illégale».

Le forum sera coprésidé par le Maroc et les Etats-Unis
Cette région du monde serait donc en «situation d’échec» et aurait besoin d’une thérapie de choc. «Comme si les “thérapies” et les “remèdes’’ imposés avec la complicité des élites locales depuis la découverte du pétrole étaient étrangers aux maux dont souffrent les sociétés et les peuples concernés», rappelle Rudolf El Kareh («Grand Moyen-Orient, vaste chaos», Revue d’Etudes Palestiniennes, Printemps 2004). Et M. El Kareh de mettre l’accent sur un aspect qu’on cherche sciemment à occulter : «On omet de rappeler, affirme-t-il, bien évidemment, la responsabilité américaine dans les pétrifications politiques qui ont paralysé la région, responsabilités relayées par des élites locales très tôt américanisées».
Il n’empêche que le Forum de l’Avenir se tiendra bel et bien au Maroc les 11 et 12 décembre 2004, après une levée de boucliers de certains Etats arabes contre l’Initiative du Grand Moyen-Orient et une succession de réunions tenues de mars à juin 2004 : Sommet européen de Bruxelles, celui de la Ligue Arabe, à Tunis, puis celui du G8, à Sea Island (Etats-Unis), et enfin celui de l’OTAN, à Istanbul.
Ce forum sera coprésidé par le Maroc et les Etats-Unis. Il verra la participation des 25 pays du Grand Moyen-Orient : les 22 pays arabes, sauf le Soudan (pour raison de génocide au Darfour), ainsi que la Turquie, l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan. Les huit pays les plus industrialisés du monde (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, France, Italie, Russie, Canada et Japon), désormais parrains officiels de ce projet, participeront également aux travaux du forum. Chacun des 33 pays, donc, sera représenté par son ministre des Affaires étrangères et celui des Finances.
Il est important de relever le fait qu’Israël ne sera finalement pas convié au forum. Sa participation aurait été gênante pour le Maroc et risquait de conduire à de nombreux désistements de pays arabo-musulmans.
L’un des effets de cette non-participation de l’Etat hébreu aura été de priver les opposants à la tenue du forum au Maroc d’un argument majeur de mobilisation. Cela n’a pas empêché pour autant Abderazzak Idrissi, le coordinateur de la Cellule marocaine contre le Forum de l’Avenir (CeMaCoFa), de qualifier cette initiative, lors d’une conférence de presse tenue le 23 novembre, de «projet impérialiste, sioniste et réactionnaire»!
Cette cellule regroupe quatre formations islamistes et les cinq partis du Rassemblement de la gauche démocratique (RGD). Côté islamiste, il y a ainsi le PJD, Al Adl wa Lihsane (Justice et Bienfaisance), Al Badil Al Hadari (Alternative civilisationnelle) et Al Haraka Min Ajli Al Oumma. Pour ce qui est de la gauche radicale, il y a la GSU, Ennahj Addimokrati, le PADS, le Parti du Congrès National ittihadi, et Fidélité à la Démocratie. Quant aux représentants de la société civile, notons la présence remarquée de l’AMDH (présidée par Abdelhamid Amine), de Transparency Maroc et d’autres ONG.
Cette coalition de partis islamistes et d’organisations de la gauche radicale a appelé à faire de la manifestation, pour la Palestine et l’Irak, prévue de longue date le 28 novembre à Rabat, une occasion pour dénoncer la tenue du Forum de l’Avenir et exprimer le rejet de ce projet d’inspiration américaine.

Les quatre raisons qui ont poussé au rejet du GMO
Par ailleurs, il faut souligner qu’aucun parti participant à la coalition gouvernementale, notamment l’USFP, l’Istiqlal et le PPS, ne participe à ce front de refus. Néanmoins, la position du PPS reste très critique. Son secrétaire général, Ismaïl Alaoui, tient à préciser qu’il n’y a pas de pays démocratique modèle. «L’adoption du Patriot Act aux Etats-Unis en est un témoignage éclatant». De plus, affirme le patron du PPS, «la démocratie ne peut avoir aucune crédibilité si elle est amenée dans les blindés des armées d’occupation».
Mais en quoi consiste exactement ce Forum de l’Avenir? En février dernier, les chefs d’Etat arabes apprenaient, à travers le quotidien Al Hayat, l’existence d’un plan américain intitulé «Initiative du Grand Moyen-Orient». Un plan qui identifiait trois déficits essentiels sur lesquels il était indispensable d’agir : les libertés, l’éducation et le statut de la femme. Ce plan proposait une série de recommandations (voir article ci-contre) qui ressemblaient fort à des oukases que les régimes arabes avaient tout intérêt à suivre. Sinon ? L’image d’un Saddam Hussein hirsute et épouillé comme une bête de zoo par un marine US était dans toutes les mémoires et avait valeur d’exemple. Une réaction de rejet exprimée par l’axe Le Caire-Riyad-Damas fut très vite exprimée.
Pourquoi s’opposer à de telles réformes et que pouvait-on leur reprocher ? Premièrement, ce plan a été élaboré sans consultation formelle des pays concernés. Or, ces pays devaient être directement impliqués dans l’élaboration de toute initiative les concernant. Autrement, on ne pouvait que refuser toute solution imposée au monde arabe.
Deuxièmement, qu’y a-t-il de commun, si ce n’est l’islam et le déficit criant de démocratie, entre les 26 pays d’un Moyen-Orient élargi s’étendant de la Mauritanie à l’Afghanistan ? Qu’y a-t-il de semblable en termes de niveau de développement et de stade d’évolution politique, sociale et culturelle entre les régions de l’Afrique du Nord, du Moyen-Orient proprement dit, du Golfe et des pays non arabes de l’Asie de l’Ouest ? La même recette appliquée dans des pays aussi différents a-t-elle des chances de succès ? On devait donc éviter les pièges d’une approche globale ignorant les caractéristiques nationales et stigmatisant l’islam comme incompatible avec la modernité. Mais là-dessus s’est greffée ce que le rédacteur en chef de J.A. L’Intelligent, François Soudan, appelle «la rhétorique usée du respect des spécificités identitaires et du “chacun son rythme’’».

Un soutien aux réformes plus qu’un plan Marshall
Troisièmement, les dirigeants arabes conditionnent la démocratisation et l’organisation d’élections libres dans leurs pays par la solution du conflit israélo-palestinien et le retour à la paix en Irak. Autrement, des élections démocratiques reviendraient à offrir le pouvoir sur un plateau en or aux extrémistes religieux. D’ailleurs, le projet initial d’Initiative du Grand Moyen-Orient était totalement muet sur les perspectives de résolution de ce conflit.
Quatrièmement, le financement de cette vaste entreprise de réforme était dérisoire, puisque le seul chiffre donné en la matière était un budget de 100 millions de dollars.
Depuis lors, face aux oppositions et aux critiques, il a fallu revoir à la baisse le plan initial visant à fédérer l’aide occidentale à cette partie du monde pour la centrer sur les réformes démocratiques et économiques. Washington insiste désormais essentiellement sur le soutien à des projets émanant de la région elle-même. Les pays concernés ont été associés à la préparation de l’héritier de «l’Initiative du Grand Moyen-Orient» à savoir le «Partenariat pour le progrès et un avenir commun pour la région du Moyen-Orient élargi et l’Afrique du Nord». Un projet porté par le Forum de l’Avenir.
Ainsi, le 24 septembre dernier, le Secrétaire d’Etat Colin Powell s’était entretenu avec des ministres des Affaires étrangères venus du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et des pays du G8 afin de mettre en place les fondations de ce Forum. Une initiative qui avait été proposée lors du Sommet du G8 de juin 2004 à Sea Island. A l’issue de cette réunion préparatoire du forum, qui s’était tenue à New York, M. Powell avait déclaré : «Nous considérons que le Forum de l’Avenir représente une occasion extrêmement prometteuse pour les partenaires du G8 et les pays de la région de travailler ensemble à une réforme politique, économique et sociale».
On est loin des injonctions de février dernier. Le forum est désormais officiellement présenté comme «un mécanisme pour faciliter les efforts que les Etats de la région veulent entreprendre eux-mêmes, à leur propre rythme, pour aborder les questions de réformes».
Quant à la question palestinienne, elle figure en bonne et due forme dans le document officiel du Forum de l’Avenir. On peut ainsi y lire : «Les ministres ont réaffirmé que leur appui à la réforme dans la région irait de pair avec leur appui à un règlement juste, global et durable du conflit israélo-arabe, fondé sur les résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité des Nations Unies». Mieux encore : «Ils ont aussi réaffirmé leur volonté d’atteindre l’objectif fixé, à savoir deux Etats, l’Etat d’Israël et un Etat de Palestine souverain, indépendant, viable, démocratique et doté d’un territoire contigu, vivant côte à côte en paix et en sécurité, obtenue au moyen de négociations directes entre les deux parties».
Les principales critiques contre l’Initiative du Grand Moyen-Orient ont eu l’oreille attentive des Etats-Unis et des pays du G8. Des réponses ont été apportées. Reste l’inconnue du financement. Là, les choses n’ont pas beaucoup avancé. Cela suffira-t-il à promouvoir une véritable démocratisation du monde arabe ? .

On est loin des injonctions de février dernier. Le Forum de l’avenir est présenté comme «un mécanisme pour faciliter les efforts que les Etats de la région veulent entreprendre eux-mêmes, à leur propre rythme, pour aborder les questions de réformes». La question palestinienne y figure en bonne et due forme, dans le document officiel.

Des 27 pays du «Grand Moyen-Orient» (22 pays arabes, Israël, Turquie, Iran, Pakistan, Afghanistan), seuls Israël et le Soudan n’ont pas été conviés au Forum de l’avenir.