Formation du gouvernement : s’achemine-t-on vers une issue ?

Sans gouvernement, le Parlement est à l’arrêt et les instances de bonne gouvernance et de régulation également. Le gouvernement ne doit pas être une affaire d’arithmétique, où il s’agit de satisfaire les desideratas de partis politiques. Les partis doivent oublier népotisme, favoritisme et clientélisme, pour favoriser l’expérience et la technicité.

Cinq semaines déjà et toujours pas l’ombre d’un gouvernement. Et au stade où en sont les choses, la situation risque de s’enliser. Concrètement, cela fait plus d’une semaine que le chef de gouvernement désigné a conclu la première phase de ses tractations qui est la phase des prises de contact et des concertations. Le chef de file de l’USFP devait néanmoins, être reçu en dernier, lundi, toujours au titre de cette première étape. La réunion n’a finalement pas eu lieu. Driss Lachgar ne s’est pas présenté au rendez-vous. Ce qui fait dire à certains proche du PJD que le chef de gouvernement désigné se trouve actuellement dans une «situation peu enviable» et qu’il envisagerait même sérieusement de «rendre les clés». C’est que, selon des analystes politiques, le chef de gouvernement nommé aura accumulé beaucoup d’erreurs et il en subit aujourd’hui les conséquences. Ainsi, et entre autres, quelques jours plutôt, Driss Lachagar déclarait dans un entretien accordé au journal de son parti que l’USFP était, depuis le début, pour la participation au gouvernement. «Le chef du gouvernement a tenu à toujours affirmer que l’USFP n’avait pas encore exprimé sa position, alors que nous avions confirmé notre adhésion au processus de structuration d’une majorité claire. Et c’est le chef du gouvernement désigné qui nous a demandé de ne pas annoncer cela alors que nous avions proposé de rendre public notre accord bilatéral à ce sujet», affirme M. Lachgar dans un entretien accordé aux deux organes de presse de son parti, Libération et Al Ittihad Al Ichtiraki. «C’est lui (NDLR, Abdelilah Benkirane) qui nous a demandé de surseoir à cela jusqu’à la fin des concertations», ajoute-t-il. Ce qui confirme, insiste-t-il, le fait que le chef de gouvernement désigné a toujours voulu entretenir une confusion au sujet de l’USFP. Si Benkirane a tenu à garder au flou ses rapports avec l’USFP c’est parce qu’il espérait, estiment certains analystes, sortir la carte de l’USFP de sa manche une fois que les négociations avec le RNI auraient arrivé à une impasse. Le fait est qu’aujourd’hui, la direction de l’USFP ne s’est pas rendue, pour la troisième fois, à un rendez-vous convenu avec Benkirane, et selon la direction du parti, l’USFP attend toujours une offre concrète de Benkirane. Cela étant, les socialistes se sont quand même finalement décidés à réunir leur commission administrative, la plus haute instance décisionnelle ce 12 novembre avec un seul point à l’ordre du jour : «Les élections législatives et les concertations en cours pour la formation du nouveau gouvernement».

C’est un peu comme si le gouvernement et bien d’autres institutions sont suspendus à la décision de l’USFP et ses 20 sièges parlementaires.

Une approche dangereuse

Autant dire que la phase des négociations, la deuxième étape des tractations de formation du gouvernement, n’est pas pour démarrer bientôt. En d’autres termes, le chef de gouvernement désigné n’a toujours pas abordé avec ses partenaires les questions de l’architecture du gouvernement, le nombre de portefeuilles, le choix des ministres, charte de la majorité, présidence de la première Chambre et le programme gouvernementale. La dernière phase étant après la formation de la majorité, la nomination du gouvernement, la présentation du programme gouvernemental, pour vote, devant le Parlement et l’investiture définitive de l’Exécutif. Le reste n’est que formalités, cela va pour la passation de consigne, l’installation des nouveaux ministres et la formation de leurs cabinets. C’est pour dire combien de temps reste encore avant que les membres du gouvernement puissent se mettre au travail. En réalité, explique cet observateur de la scène politique, «pour former un gouvernement, il faut des négociations. Ce qui s’est passé jusque-là, c’est juste des insultes et des attaques personnelles émanant du PJD contre tout le monde. Cela veut-il dire que si ce parti gagne, tout le monde doit se soumettre à lui, sinon, il l’attaque? C’est dangereux comme approche».

Cela d’autant que cette situation a déteint sur toutes les institutions. Ce n’est pas seulement la première Chambre qui est à l’arrêt, en attente de l’installation de ses instances dirigeantes, et la deuxième Chambre qui fonctionne au ralenti, ce sont également d’autres institutions, note Benyounes Merzougui, professeur de droit à l’Université d’Oujda, qui en sont également affectées. Il fait référence notamment aux instances de bonne gouvernance et de régulation dont l’aggiornamento de leurs statuts n’a pas été finalisé pour certaines. Peut-on pour autant parler d’une crise institutionnelle ou politique comme certains commentateurs se sont déjà aventurés à le faire ? «On ne peut parler de crise institutionnelle que lorsqu’on sort de ce qui est permis par la Constitution. A ce jour, tout ce qui se fait, il se fait dans le cadre de la Loi suprême. Certes, avec le retard, somme toute relatif dans la formation du nouveau gouvernement, on peut parler des prémices d’une crise institutionnelle, mais pas d’une véritable crise», affirme le politologue Tarik Tlaty.

Gouvernement sérieux et responsable

Pour le moment, ajoute-t-il, «les tractations de formation du gouvernement se déroulent d’une manière raisonnable. On voit qu’il y a d’abord des rencontres préliminaires et des concertations, une sorte de sondage d’intentions, ensuite des négociations à proprement parler». Ce qui est sûr, c’est que, explique-t-il, c’est que comparativement à 2011, «on peut dire que le PJD et son secrétaire général ont su tirer la leçon de leur précédent expérience. La présidence du Parlement qu’ils étaient prompt à céder en 2011 à l’Istiqlal est devenu aujourd’hui un enjeu dont il n’entend pas se défaire sans contrepartie importante. De même, le PJD prend son temps, même si au sein du parti un clan s’impatiente et presse le chef de gouvernement à accélérer les choses, ce dernier ne se laisse pas faire». Par contre, note-t-il, «ce qui complique les choses c’est qu’aujourd’hui Benkirane est en tenaille entre une réalité politique qui exige un gouvernement qui obéit à la seule logique de l’efficacité, de l’action et du rendement et l’aile idéologique du parti qui pousse vers la radicalisation». Mais, conclut le politologue, pour le moment «l’action du chef de gouvernement désigné est toujours dans les limites constitutionnelles».

Cela dit, le discours prononcé par SM Mohammed VI, dimanche dernier à l’occasion du 41e anniversaire de la Marche verte depuis Dakar, la capitale sénégalaise, sonne, en effet, comme un appel à l’ordre. Le message est clair, depuis Dakar, SM le Roi a donné les grandes orientations concernant, d’abord, comment devrait être le prochain gouvernement et, ensuite, ce qu’il devrait faire et cela un mois après les législatives qui ont bénéficié au PJD. «Le Maroc a besoin d’un gouvernement sérieux et responsable. Toutefois, la formation du prochain gouvernement ne doit pas être une affaire d’arithmétique, où il s’agit de satisfaire les desideratas de partis politiques et de constituer une majorité numérique, comme s’il était question de partager un butin électoral», a souligné le Souverain.

Efficacité, harmonie et programme

Autrement dit, il n’est plus acceptable de mettre de côté l’intérêt général du pays et monnayer la participation des partis au gouvernement selon un nombre fixé de portefeuilles ministériels. «Le gouvernement, c’est plutôt un programme clair et des priorités définies concernant les questions internes et externes, avec l’Afrique au premier chef. Un gouvernement apte à aplanir les difficultés héritées des années passées, concernant le respect des engagements du Maroc vis-à-vis de ses partenaires», a insisté SM le Roi. Le discours royal fait ainsi office d’un recadrage de l’action politique en vue de constituer le prochain gouvernement. L’essentiel n’est pas dans les calculs étroits et les règlements de comptes entre les partis, mais dans le service des intérêts de la nation. Le gouvernement ce n’est pas non plus un ascenseur social pour les proches, les disciples et les fidèles. «Le gouvernement est une structuration efficace et harmonieuse qui s’adapte au programme et aux priorités. C’est un ensemble de compétences qualifiées, avec des attributions départementales bien définies», poursuit le Souverain. Il appartiendra aux chefs des partis politiques qui ont déjà annoncé leur participation au gouvernement et ceux qui attendent encore, d’oublier népotisme, favoritisme et clientélisme, pour favoriser l’expérience et la technicité. Il n’y a qu’à voir, en ce sens, le gouvernement sortant pour constater l’ampleur du gâchis qu’a engendré cette approche. Il aura fallu que Benkirane fasse appel au RNI pour relancer certains secteurs après trois ans de sur-place et remettre sur les rails l’économie et les finances de l’Etat. Bref, ce scénario ne risque pas de se reproduire. Le Souverain s’y engage. «Je veillerai, donc, à ce que la formation du prochain gouvernement se fasse conformément à ces critères et suivant une méthodologie rigoureuse. Et je ne tolérerai aucune tentative de s’en écarter», a affirmé SM le Roi.

L’Afrique, une priorité

Il faut dire, rappelle l’analyste politique Omar Cherkaoui, que «si le pouvoir de proposition (art.47 de la Constitution) offre au chef de gouvernement un droit de regard sur les profils présentés par les partis membres de la coalition, le pouvoir de nomination offre également au Roi la possibilité de revoir la liste des ministres parentés par le chef de gouvernement. L’idéal serait quand le pouvoir de proposition et celui de nomination coïncident sur une même liste».

Cela dit, selon une autre lecture, le discours vient de mettre entre les mains du chef de gouvernement désigné une carte qu’il pourra brandir au moment de la formation, à proprement parler, de son équipe. D’abord face à son parti dont le conseil national a réduit considérablement sa marge de manœuvre, il peut désormais faire usage de cette carte de la compétence et des qualifications pour refuser un profil proposé par la commission ad hoc mise en place par le parti pour choisir les candidats aux postes ministériels. Il pourra de même brandir cette carte face à certains parmi ses alliés, comme le PPS et l’Istiqlal, s’ils se montraient un peu trop gourmands en portefeuilles ministériels. Cela est censé faciliter la tâche au chef de gouvernement désigné et donner un coup d’accélérateur aux négociations de formation de l’Exécutif.  En définitive, souligne SM le Roi, «(…), les Marocains attendent du prochain gouvernement qu’il soit à la hauteur de cette étape décisive». A bon entendeur…

«La scène politique a changé, le Souverain exige du travail, de l’action et de l’efficacité. Nous ne sommes plus en 2011, où le contexte politique était tendu et où le chef de gouvernement a été laissé agir à sa guise. Le résultat est là, nous avons perdu cinq années dans les chamailleries entre les partis et dans les discours populistes et stériles», commente Tarik Tlaty. Quant à son action future, la feuille de route est déjà tracée. Le prochain gouvernement est appelé à faire bénéficier les partenaires africains de notre pays des mêmes égards que ses partenaires occidentaux, européens essentiellement. «Nous aspirons à ce que la future politique du gouvernement soit globale et intégrée vis-à-vis de l’Afrique, et que celle-ci y soit perçue comme un ensemble», a notamment dit le Souverain dans ce discours qui fera date, de par son contenu et le lieu où il a été prononcé. «Nous attendons également des ministres qu’ils attachent à l’Afrique le même intérêt qu’ils accordent à leurs missions et à leurs déplacements dans les pays occidentaux», a poursuivi SM MohammedVI.

La scène politique change de configuration jour après jour. «La zone grise prend de l’ampleur. On ne sait plus qui est avec qui», observe Tarik Tlaty. L’opposition institutionnelle, des partis, des syndicats et de la société civile a été incapable de faire face à l’hégémonie du PJD, avec son discours populistes et ses méthodes de travail à la limite de la malhonnêteté, et sa mainmise sur la scène politique et celle des associations qui sont affidées ou qui relèvent de l’islam politique sur le milieu associatif. L’opposition officielle et institutionnelle a été incapable de jouer sur sur terrain. La situation doit changer. Nous ne sommes plus, estime ce politologue, face à une polarisation artificielle comme une certaine lecture le laissait entendre à la veille et au lendemain du scrutin du 7 octobre. Aujourd’hui nous sommes devant une configuration où se profilent, en plus des deux partis en tête des élections, deux blocs, la Koutla ou une forme qui en est proche, et une coalition du RNI, MP et UC dans le cadre d’un remake du Wifak. Cette nouvelle configuration représente un équilibre de la scène politique. La répartition opposition/gouvernement sera définie par le bloc qui gouvernera avec le PJD. Une chose est sûr, dans ce cas le PAM, avec le dynamisme qu’il connaît après les élections, ne sera finalement pas isolé comme le souhaiterait le PJD. Cela dit, le parti a intérêt à revoir sa stratégie, comme le laissent entendre certains de ses cadres. Pour avoir un gouvernement fort et une opposition encore plus forte, le PAM, qui doit également être un parti fort pour mener l’opposition, a intérêt à revoir son mode d’action. En définitive, et quel que soit le bloc de partis qui accompagnera le PAM dans l’opposition, celle-ci devra également changer son approche. Les joutes verbales, les attaques personnelles, les entourloupettes et les guerres des coulisses ne peuvent rien contre le discours populiste et la démarche démagogique d’un PJD qui a déjà entamé son action dans l’opposition avant de mettre les pieds dans le gouvernement. Pour contrer les islamistes, «il faut un acteur politique crédible pour faire primer les intérêts de la nation sur toute autre considération politique, clanique ou partisane», affirme ce politologue.