Fathallah Oualalou : l’ère des zaïms est révolue, place à  la compétence

Il est candidat au poste de premier secrétaire de l’USFP mais n’a pas encore fixé sa liste.
Ses priorités : moderniser le parti, revenir à l’organisation sectorielle : jeunes, femmes, secteurs productifs.
Pour lui, Koutla et grande famille de gauche ne sont pas contradictoires.

Dans son entourage, on affirme que la réforme du parti est sa préoccupation majeure depuis quelques mois. Pourtant, il a longtemps hésité avant de se lancer dans la bataille pour le leadership de l’USFP, un peu comme s’il attendait qu’on sollicite davantage le «militant disposible au service du parti», comme il aime à se définir.
Après dix années à la tête du ministère des finances, Fathallah Oualalou, n’a, en tout cas, rien perdu de sa capacité à répondre à une question par une autre, à lancer ses messages au détour d’une phrase, sans avoir l’air d’y toucher, ou à répondre par insinuations subtiles. Entretien. La Vie éco : Vous venez de présenter votre candidature au poste de Premier secrétaire de l’USFP après plusieurs mois d’indécision…

Fathallah Oualalou : Je ne crois pas qu’il y ait retard dans la décision. Depuis plusieurs mois, certes, dans le cadre du débat qui a traversé l’USFP, beaucoup de camarades, de journalistes, d’analystes m’ont posé la question et ma réponse était la même : je suis un militant, disponible pour le parti. Depuis que j’ai eu ma première grande responsabilité à la présidence de l’UNEM, puis au Parlement et au gouvernement, jamais je n’ai été candidat à un poste, mais j’ai toujours été disponible.

Ce sont les militants qui, à tel moment ou tel autre, m’ont dit : c’est à vous de prendre cette responsabilité. Pour la première fois de ma vie, je suis candidat à quelque chose.

Mais revenons au retard, ou présupposé retard. Il y a des explications : nous avons inauguré, depuis le 7 septembre, un débat très riche, qui fait honneur à l’USFP, car nous étions le seul parti à s’être posé un certain nombre de questionnements alors que ce qui s’y est passé interpelle tout le monde. Après ce débat, il y a eu la préparation du congrès, et un certain nombre de commissions devaient finaliser leurs travaux, lesquels ont été validés par le dernier conseil national, il y a à peine une semaine.

Il est donc tout à fait normal que l’on annonce sa candidature après ces travaux et pas avant. Je crois aussi que la vie politique au Maroc évolue, qu’il y a un besoin de transparence, de responsabilisation en ce sens que, aujourd’hui, être candidat à une responsabilité est nécessairement lié à des engagements, et qui dit engagements, dit résultats. Dans votre communiqué, vous parlez beaucoup de transparence, de modernisation, de responsabilité…

Je crois que l’USFP n’est pas un parti comme les autres: il a sa spécificité, sa profondeur historique, il est très lié aux couches moyennes. L’USFP a joué un rôle important, introduit un certain nombre de concepts, d’idées.

Dans cet ordre d’anticipation, il a senti un besoin de transparence dans la vie politique en général, après le 7 septembre, qui se traduit par tout le débat que nous avons eu en interne sur les organes de gestion ainsi que sur le mode d’élection des dirigeants, notamment la possibilité de recours au système de liste. Contrairement à ce qui est avancé ici et là, le but n’est pas de mettre en place des courants politiques mais d’aller vers plus de transparence. Vous dites également que la notion de «zaïm» est un concept périmé. Quel serait le profil du futur leader d’un parti ?

L’existence des zaïms était tout à fait normale dans la phase qui a accompagné notre lutte pour l’Indépendance, elle s’imposait aussi dans les moments difficiles de la lutte pour la démocratie, parce que, tout simplement, il n’y avait pas de candidat pour être membre des partis démocratiques. Depuis l’Alternance, et l’avènement du nouveau règne, le Maroc a changé. Un responsable partisan doit, avant tout, avoir un profil lié à un projet.

Le projet, on peut tous se mettre d’accord dessus, sur le plan politique, sociétal, idéologique, etc., ce qui est le cas à l’USFP. Il faut qu’il y ait un lien entre le profil et l’instrument, c’est-à-dire l’organisation. En même temps, il faut parler aussi bien aux militants qu’à l’opinion publique. A partir de là, une candidature suppose à la fois d’assumer la responsabilité et d’être compétent, comme dans le monde de l’économie.

Cela nous amène à l’exigence et à la culture des résultats, ce qui est effectivement nouveau : dans le temps, on ne demandait pas au leadership de se lier aux résultats prévus. N’avez-vous pas l’impression que, sur le plan de l’équilibre des pouvoirs institutionnels, la politique a été le grand perdant de ces dix dernières années ?

C’est sûr, et ça s’explique aisément. L’élan qui a été créé par le changement politique a entraîné une logique des réformes. Mais les changements qui ont eu lieu se sont essentiellement faits au niveau sociétal ou économique : le statut de la femme, l’amazighité, la réconciliation avec le passé; ou économique : l’assainissement, la mise en place des politiques sectorielles, les réformes qui ont touché le secteur financier, l’eau, les transports, les infrastructures, etc.

Dans cet élan, on n’a pas remarqué que le politique reculait. Les dernières élections ont également révélé quelques risques, et des déviations : la balkanisation, l’utilisation de l’argent et le phénomène des notables, et puis aussi la tentation d’utiliser la religion dans le politique, ou encore d’accorder beaucoup plus de considération au système de la technocratie. L’USFP doit jouer un rôle dans ce processus de modernisation.

Pas seulement l’USFP, mais l’ensemble de la classe politique !

La réforme de la classe politique passe par la modernisation et la rénovation de l’USFP, qui servira de laboratoire expérimental. Je pense, objectivement, que l’USFP peut jouer ce rôle plus que d’autres, car elle est beaucoup plus proche – aux côtés d’autres partis démocratiques, de gauche essentiellement – de la modernité, tout simplement. Elle peut davantage l’appréhender, y adhérer. Dans ce contexte, vous soutenez visiblement le système de listes qui se met en place au sein de l’USFP pour désigner le prochain premier secrétaire…

Le débat est en train d’aboutir, il n’est pas encore terminé. Il me semble que recourir à des listes génèrerait davantage de cohésion entre nous, et progressivement, contribuerait à ce que le débat ne soit plus personnalisé mais soit davantage axé sur les projets, les profils, l’approche, le style de celui qui va prendre la première responsabilité. Autre élément important : je crois que ce dernier ne va garder cette première responsabilité que pour une période déterminée, clairement fixée dans les textes et respectée, ce qui est nouveau également. Justement, il se dit que si vous deveniez premier secrétaire, ce ne serait que pour un mandat…

Je suis candidat. Je n’ai pas encore été élu à la tête du parti pour vous répondre. Mais il est vrai que j’ai effectivement indiqué, dans une réunion du bureau politique, qu’en 2012, je pense me retirer de la direction du parti, et rester un grand militant. Revenons à la réforme structurelle du parti. Les congressistes ont été sélectionnés cette fois-ci en fonction de leur performance aux élections.

Une bonne idée ?
Oui. Elle symbolise l’ancrage démocratique du parti et donne de l’importance à la région. Sur le plan sociologique, il y a des élites politiques, économiques qui émergent dans ce Maroc nouveau. Se référer aux résultats, c’est en même temps respecter le peuple marocain.

Quid des missions du conseil national ?
Nous avons constaté, à partir de ce qui s’est passé ces derniers mois, que le conseil national a pris beaucoup d’importance, d’autant plus que nous nous trouvions dans une situation politique assez ambiguë. D’une façon ou d’une autre, cet organe est en train de devenir un véritable Parlement du parti. Il est possible que le congrès à venir envisage de mettre en place un président du conseil, qui, comme dans un Parlement, constituerait des commissions permanentes, etc. Et il demanderait des comptes au bureau politique ?

Bien sûr, entre deux congrès, le conseil national est l’instance de contrôle et de suivi du parti. Quelles seraient vos premières priorités si vous étiez élu à la tête de l’USFP ?
Il faudra travailler dans le sens de la modernisation du parti, de son ouverture sur les secteurs et notamment ceux qui n’existaient pas auparavant. Je pense par ailleurs ouvrir un débat pour la réunification de la famille ittihadie. Je pense aussi à la famille de gauche et à une réactualisation de la Koutla pour défendre la nécessité de grandes réformes politiques et redonner davantage de considération au politique au Maroc. Parallèlement à cela, il s’agira de donner plus d’importance à la région. Peut-être que, cette année, nous nous sommes concentrés sur l’organisation spatiale, il faudra également revenir à l’organisation sectorielle : les jeunes, les femmes, les secteurs productifs. Vous parlez de l’importance de la famille de gauche, mais, dans le même temps, vous insistez sur la réactualisation de la Koutla. Une contradiction appelée à durer, visiblement…

Il n’y a pas de contradiction entre les deux. Je constate un phénomène spontané dans toutes les villes, et qui a commencé à Casablanca : les composantes de la famille de gauche se retrouvent. Il faudrait que chacun travaille sans aucune tentation hégémoniste… Y compris l’USFP !

Surtout l’USFP. Le parti, c’est certain, a son rôle, important, tout le monde le reconnaît d’ailleurs, mais pas plus.

Et la Koutla ?
La Koutla a joué un rôle important dans les années 90 pour aider à la préparation de l’alternance et mener les réformes. Elle a aujourd’hui besoin d’être réactualisée pour redonner de l’importance, de la considération au politique. La Koutla présente une caractéristique importante : elle est constituée de vrais partis, et, par conséquent, ils comprennent ce que veut dire le politique. Mais l’OADP n’existe plus. Aujourd’hui, la Koutla n’est composée que de trois partis. Il y a bien le PSU, que le PPS appelle à réintégrer la coalition…

Oui, mais justement, je ne sais pas si le PSU est prêt… Pourquoi pas ? L’USFP serait-elle prête à accepter l’entrée du PSU dans la Koutla ?
L’USFP est prête, mais il faut que l’Istiqlal accepte. Bien sûr, il s’agit là d’un élément important, mais, ce qui est plus important encore, c’est de travailler dans l’autre logique, celle du rapprochement de la gauche. A ce niveau-là, un rapprochement USFP-PPS va faciliter les choses.

Qu’en est-il de l’intégration du RNI dans la Koutla, que le PPS a justement proposée ?
Ill faudrait d’abord que le RNI soit prêt. Sa restructuration est en cours…
C’est bien, mais il faudrait qu’il soit prêt à entrer dans la Koutla. La Koutla elle-même, c’est une dynamique. En 1997, elle a créé une dynamique autour de laquelle s’est faite l’Alternance. Dans la vie politique, il y a souvent un noyau dur et des cercles concentriques. Revenons aux relations de l’USFP avec l’Istiqlal : on ne comprend toujours pas cette histoire de soutien critique au gouvernement…

Il ne faut pas trop schématiser. Le concept de soutien critique existe dans tous les pays démocratiques. Dans chaque gouvernement où il y a plus de trois partis, c’est la règle : voyez ce qui se passe en Italie, en Allemagne… L’USFP a choisi l’option du soutien critique après sa lecture des élections du 7 septembre. Elle a considéré qu’il faut travailler pour le renouveau politique dans le pays. Elle est membre du gouvernement, il n’y a pas de contradiction entre les deux choses. Sauf que les députés USFP mènent la vie dure au gouvernement et que la presse du parti n’est pas tendre avec l’Istiqlal.

Que pensez-vous de l’idée qui circule chez certains militants selon laquelle l’USFP devrait sortir du gouvernement ?
Nous sommes à la veille d’un congrès qui déterminera les grandes orientations stratégiques, et c’est à la direction issue du congrès de fixer la ligne politique. La question que vous venez de poser relève de la ligne politique. Il faut également tenir compte du fait que l’élément de conjoncture joue parfois un rôle important. Avec tout cela, M. Oualalou, nous n’avons toujours pas entendu parler de vos colistiers…!

Franchement, je ne me pose pas la question maintenant. Je viens de poser ma candidature, et, avec les camarades, je vais d’abord voir la réaction des uns et des autres. Mais il ne reste plus beaucoup de temps

Pour la constitution d’une liste, il y a encore le temps. Vous n’avez donc pas encore fini de la constituer ?

En toute honnêteté, pas du tout. Que pensez-vous du Mouvement pour tous les démocrates ?
Je suis toujours pour la rénovation. Bien sûr, en tant qu’acteur de la vie politique, ces dernières années, j’espère qu’il n’y aura pas de nouveau parti, tout simplement parce que tous les nouveaux partis nés du sommet n’ont pas eu des effets nécessairement positifs sur le pays, sur les réformes à long terme. Maintenant, outre la sympathie et le respect qu’on peut avoir pour les uns et les autres, pour les personnes, ce qui est important pour nous, je crois, c’est qu’il n’y ait pas de vide politique dans le pays, et c’est dans ce sens qu’il y a aussi une responsabilité de l’USFP. Je crois que l’USFP doit remplir totalement son espace, et c’est ainsi que l’on va montrer la crédibilité des partis politiques. C’est cela, l’essentiel.