F. Oualalou : Il faut réhabiliter l’esprit de la Koutla, pas la Koutla

Majorité ou opposition, peu importe, au sein du Conseil de la ville de Rabat : tout le monde doit travailler dans l’intérêt général.
Le plus important n’est pas la course aux postes. L’enjeu est de réhabiliter le politique et nos alliances doivent suivre cette logique.
Oui à  un groupe parlementaire regroupant toutes les forces de gauche.

Elu à la tête du Conseil de la ville de Rabat après moult rebondissements, Fathallah Oualalou aura fort à faire pour renforcer sa position. Désigné par une majorité éclatée où son parti ne détient que 6 sièges contre 19 pour son allié le PJD, l’ex-parlementaire et ministre des finances sous les gouvernements Youssoufi et Jettou, se doit désormais de ménager son opposition autant que sa majorité, tout en tenant les rênes d’une administration alourdie par les héritages du passé.
Qu’à cela ne tienne, après s’être expliqué sur la grève des transports publics qui a bloqué la capitale pendant des jours, ou les mesures à prendre pour développer l’emploi dans la ville, l’ex-argentier du Royaume évoque avec enthousiasme son souhait de voir Rabat déroger, ne serait-ce qu’un peu, à ses vieilles habitudes de capitale administrative, annonce son intention de créer «un petit Montmartre» derrière le Théâtre Mohammed V, et rêve de l’ouverture d’un parc d’attractions entre Rabat et Casablanca, histoire de donner un coup de pouce au tourisme local qui se développe entre les deux villes.
Le ton change toutefois dès que l’on évoque l’USFP. Si son rival au dernier congrès de l’USFP et actuel Premier secrétaire du parti Abdelouahed Radi est trop occupé pour gérer la réforme du parti, Fathallah Oulalou prévient qu’il restera loyal à ce dernier. Enfin, interrogé sur la Koutla, il est sans doute le premier leader ittihadi à reconnaître, bien qu’implicitement, que cette alliance touche à sa fin, mais il appelle aussi à reconstituer le climat de réforme dans lequel cette dernière avait vu le jour, et qui avait permis au Maroc de devenir ce qu’il est aujourd’hui.

Les transports en commun de la capitale connaissent de sérieuses perturbations. Votre mandat commence sous de bons auspices…
Tout d’abord, je signale qu’il s’agit là d’un dossier sur lequel il y a eu accord avant mon arrivée, mais la nouvelle municipalité de Rabat, avec celles de Salé, Témara, et la wilaya, est là pour réussir la transition. Les transports en commun de la capitale ont été gérés par une régie municipale puis une multitude de sociétés privées. Ces deux systèmes se sont avérés très défaillants et c’est pour cela que les autorités et les élus ont décidé de passer un marché avec un opérateur important, Véolia en l’occurrence. Ce dernier a pris en charge les transports en commun à partir du 1er novembre mais son contrat stipule que ce n’est qu’à partir de janvier-février qu’il commencera à importer et rénover son parc. Tout cela constitue un contexte difficile qui explique la grève à l’origine des désagréments causés aux habitants, et en particulier ceux de Salé et Témara, qui sont près d’un demi-million à se rendre à Rabat chaque jour. L’essentiel aujourd’hui est de parvenir à une solution pérenne et structurelle et de disposer d’un opérateur professionnel, qui travaille dans la transparence pour dépasser l’informel.
Aujourd’hui, les élus et le wali font tout pour gérer ce moment difficile mais prometteur. A partir de début 2010, nous aurons un système plus moderne, qui sera renforcé par la mise en place du tramway entre Rabat et Salé vers la fin de l’année. Il faudra également harmoniser les systèmes de tramway, de bus, et maîtriser le transport par taxi.

Une de vos premières décisions en tant que «maire» de Rabat a été de doubler le budget de ses arrondissements. Pourquoi ?
La première chose qui s’est imposée à l’équipe dirigeante était qu’il fallait améliorer les relations entre le conseil de la ville et les conseils des arrondissements. C’est important, car ces derniers ont une responsabilité sur les actions de proximité tant au niveau de la maintenance, de l’équipement que des activités culturelles et sportives. Il fallait leur en donner les moyens dès le départ, il y a donc eu un consensus pour augmenter la subvention qui leur était accordée par la ville. Cette amélioration a créé, je crois, un nouveau climat entre les composantes politiques qui gèrent non seulement Rabat et ses arrondissements mais aussi le conseil préfectoral et la région.
Ceci dit, notre travail consiste avant tout à gérer les contraintes : transport, propreté, eau, assainissement, constructions, autorisations, services, etc. Sur ce plan, beaucoup de problèmes se posent. La circulation, par exemple, ne cesse d’augmenter. A Rabat, par exemple, le nombre de voitures en circulation enregistre une croissance de l’ordre de 14% par an, contre 10% pour le pays en moyenne. Nous travaillons donc sur un certain nombre de grands projets, le plan d’aménagement de la ville, le plan de circulation, et puis bien sûr l’ouverture à l’urbanisme du plateau de Akreuch. Nous avons aussi des contraintes énormes, liées à ce que j’appelle «les trois F» : la contrainte financière, car il y a nécessairement une pénurie des moyens financiers, la contrainte foncière, car il faut des terrains pour des projets et la formation, c’est-à-dire les ressources humaines. Ainsi, nous serons obligés, tôt ou tard, de déplacer le marché de gros des légumes ainsi que les abattoirs. Nous manquons aussi de terrain pour les cimetières, ce qui implique une réflexion pour élargir le périmètre urbain, mais aussi, me semble-t-il, de la part du ministère des habous qui doit intervenir en premier lieu pour modifier les normes d’enterrement, car il y a pénurie d’espace, le tout en respectant nos morts.

Vos responsabilités sont bien différentes de celles que vous exerciez au ministère des finances…

Je suis d’abord au service de mon pays. Bien sûr, avant, je m’occupais de l’économie et des finances à l’échelle nationale, mais aujourd’hui, j’ai d’autres fonctions à remplir.

Le gouvernement ne vous manque-t-il pas un peu quand même ?
Je travaille.

Comment se présentait la santé financière de la capitale à votre arrivée ?
Dans une ville comme Rabat, le budget est essentiel, mais ce n’est pas l’essentiel. Malheureusement, une bonne partie de ce dernier sert à financer la masse salariale, qui est importante : nous avons plus de 6 500 employés, et même l’externalisation d’un certain nombre d’activités déléguées au privé n’a pas été accompagnée d’une réduction de la main-d’œuvre. Nous essayons d’utiliser nos ressources de manière optimale.

Pourquoi le Conseil de la ville de Rabat a-t-il modifié son règlement intérieur ?
Il fallait s’adapter aux nouvelles règles de la charte communale.

Et cela n’a pas plu à l’opposition ?
C’était plutôt une question de démarche. La majorité a fait passer le nouveau règlement intérieur avec une rapidité qui a été contestée par l’opposition. Du coup, comme un tel texte affecte nécessairement l’ensemble de la commune, nous avons décidé de le reprendre. Il fallait faire en sorte de créer l’unanimité pour instaurer la confiance nécessaire au fonctionnement de la commune et de son conseil. Le plus important est qu’au cours de ces deux derniers mois, chacun a fourni un effort à partir de ce qui s’est décidé : l’augmentation des budgets, des subventions… et puis il y a eu une sorte de prise de conscience générale : il ne faut pas oublier que nous gérons la capitale du Maroc et que les partis qui se trouvent aujourd’hui aux commandes ne se retrouvent pas seulement au niveau du Conseil de la ville mais aussi dans les arrondissements, le Conseil préfectoral et le Conseil régional. A partir de là, il s’agissait de créer les conditions nécessaires pour un travail plus efficient et efficace.

Il paraît qu’on assiste aujourd’hui à Rabat à un rapprochement entre l’USFP et le PAM…
Pour dire la vérité, il y a eu un rapprochement entre tous les partis de la majorité initiale et de l’opposition. A présent, chacun va garder son autonomie, sa personnalité politique, sa spécificité politique, ce qui est tout à fait normal, mais pour la gestion de la ville nous tenons compte de l’intérêt du pays, de la ville et de ses habitants. Et ce que je vous dis là est lié à des considérations objectives : il ne faut pas oublier que le PAM dirige deux arrondissements, tandis que le Mouvement populaire en dirige un troisième et préside le Conseil préfectoral. Et si l’Istiqlal est à la tête du Conseil régional, c’est l’USFP qui dirige la ville.

Parlons du parti justement. Où va l’USFP ? Il a grandement reculé lors des dernières élections et s’est même légèrement ruralisé, il n’est plus aussi présent dans les grandes villes…
Il faut comprendre une chose. L’USFP est un parti fondamentalement politique. Or, 2009, lors des communales, tout comme en 2007 lors des législatives, la logique du militantisme, c’est-à-dire la logique de défense d’un projet politique a reculé et cédé la place à celle de l’argent, de la notabilisation, de la personnalisation des élections, et ceci bien sûr s’est fait au détriment en général des partis politiques.

Pourtant, l’Istiqlal, que l’on pourrait également qualifier de parti fondamentalement politique, n’a pas reculé, lui !
D’après moi, tous les partis politiques ont été affectés, tous ceux qui travaillent dans la logique du projet, du militantisme. Notre parti est ressorti du 7e et du 8e congrès avec pour objectif la réhabilitation du politique au Maroc. Nous avons pensé que cette réhabilitation se ferait par un nouveau souffle qui se traduirait par une nouvelle réforme constitutionnelle et institutionnelle. La réforme n’est pas un but en soi, l’objectif est de créer les conditions d’un débat politique qui mènerait effectivement, comme dans les années 90, à des réformes du politique, des institutions. Les grandes avancées que le Maroc a connues ces dix dernières années sont dues au politique, et c’est le politique qui a bougé dans les années 90, lorsque les exilés sont revenus, que les prisonniers ont été libérés, et qu’un certain nombre de décisions ont été prises en faveur des droits de l’homme. C’est dans ce cadre là que le mémorandum de la Koutla avait vu le jour et que l’Alternance a eu lieu et que le nouveau règne a accéléré les réformes. Le Maroc a aujourd’hui besoin d’un nouveau souffle car il a avancé sur tous les fronts, mais reculé sur le front politique. C’est à ce nouveau souffle que nous appelons aujourd’hui pour pouvoir aller de l’avant, et même préserver les acquis, y compris dans le domaine économique.

Qu’est-ce qui pourrait générer ce nouveau souffle ?
Je crois qu’un débat entre les forces politiques serait nécessaire et l’USFP peut jouer un rôle à ce niveau. Dans l’histoire du Maroc, après tout débat transparent, une initiative royale a légitimé le nouveau souffle. C’est ce qui s’est passé dans les années 90.

Au PJD, l’on affirme que l’USFP a cédé sa place au parti de la lampe dans des quartiers comme Hay Riad ou Yacoub El Mansour, quel est votre commentaire à ce sujet?
Je ne dis pas que les scores de l’USFP n’ont pas baissé, c’est une certitude. Toutefois, nous avons été victimes de l’absentéisme plus que n’importe qui. J’estime que l’essentiel de notre électorat s’est abstenu car la perception du politique s’est dégradée. On a constaté un phénomène contradictoire dans la mesure où les catégories sociales dont la situation s’est améliorée ces dernières années, et qui ont profité des «changements», se sont abstenues d’aller voter. Cela veut dire que les avancées du pays sur les plans économique, sociétal et dans le domaine des infrastructures, n’ont pas été accompagnées par des avancées du politique. Au contraire, il y a un hiatus entre ces avancées que le pays a connues dans tous les secteurs et le politique, et ce hiatus, il est important maintenant de le dépasser.

Aujourd’hui, vous êtes le numéro 2 du parti et M. Radi, son premier secrétaire, qui ne vous avait devancé que de 25 voix au dernier congrès, n’a pas pu démissionner du gouvernement pour se dédier à la restructuration du parti. Où en est la réforme de l’USFP aujourd’hui ?
Avant tout, n’oublions pas une chose : je suis toujours loyal. Je suis loyal au parti, au premier secrétaire, et, toujours, à mes camarades. Le dernier congrès a choisi une direction, un premier secrétaire, il est important de rester dans cette logique. Je tiens à ma loyauté, mais je travaille pour faire progresser mon parti afin que ce dernier joue un rôle essentiel. Je considère que l’USFP, qui est un parti essentiellement politique, a joué un rôle important dans les luttes de la démocratie, il est d’ailleurs, comme tout le monde le dit, porteur du lexique politique du Maroc. Il est vrai que le Maroc a besoin de l’USFP, mais il faut que le parti se rénove, et je travaille dans ce sens. L’USFP peut, de nouveau, jouer le rôle de locomotive, avec les autres forces démocratiques, pour faire progresser le débat politique.
Depuis le congrès, il a fallu essentiellement s’occuper des élections. Nous devons aussi réunir une grande conférence nationale sur la réorganisation du parti. Le prochain Conseil national, qui est prévu pour début décembre, devra s’atteler à l’organisation de cette conférence en 2010.

Ce n’est pas trop tard pour les élections législatives de 2012 ?
Non, il nous restera deux ans pour nous y préparer.

Depuis quelques temps, des voix de plus en plus nombreuses réclament le retour de l’USFP à l’opposition pour permettre au parti de se renforcer…
Je pose l’équation au niveau de ce que j’ai dit tout à l’heure : l’USFP doit jouer un rôle important pour la réhabilitation du politique et pousser aux réformes. C’est un peu le message du congrès, et c’est ce que nous devons faire. Le débat sur notre action doit concerner essentiellement cet aspect-là, en tenant compte du fait que le congrès a lieu à un moment où on était au gouvernement. Maintenant, au sein de l’USFP, la discussion est ouverte, il n’y a pas de sujet tabou. Personnellement, l’essentiel pour moi c’est de faire en sorte que le politique avance et soit réhabilité.

Durant les dernières élections, l’USFP et le PJD se sont prêté main forte. Ce rapprochement pourra-t-il durer jusqu’en 2012 ?   
Les élections de 2007 et 2009 ont posé le problème de la moralisation politique via des équations qui variaient d’une ville à une autre. Nous avons annoncé que nos alliances devaient se faire au niveau local tout en précisant qu’elles devaient se constituer autour d’un mot d’ordre : la moralisation de la politique. C’est pour cela que l’on s’est retrouvé avec tel ou tel parti selon les endroits. A présent, nous allons nous retrouver avec toutes les forces qui vont œuvrer pour la réhabilitation du politique et la réforme du champ politique, ses institutions et la Constitution. Nous œuvrons pour que la modernisation de notre pays ne soit pas seulement économique, technocratique mais aussi politique. Cette dynamique va nécessairement créer des synergies où toutes les forces qui croient à la nécessité de moderniser le pays, de le démocratiser, de réhabiliter le politique, vont se retrouver.

Et la Koutla ?
La Koutla a joué un rôle historique dans les années 90 parce qu’elle a été à la base du débat que j’ai évoqué, qui a entraîné une grande initiative politique, qui a permis au Maroc d’adhérer à la logique de la réforme. Il est vrai qu’à la limite, elle a beaucoup mieux fonctionné quand nous étions à l’opposition que quand nous étions au gouvernement. J’appelle à la réhabilitation du politique, et donc à la réhabilitation de l’esprit de la Koutla.
n Avec les mêmes partenaires ?
J’ai parlé de l’esprit de la Koutla, pas de la Koutla elle-même. Il faut adhérer, et toutes les forces capables d’aller dans le sens de la réhabilitation du politique et de la réforme pourront se retrouver.

Quels seraient les partis qui la composeraient ?
Il faut lancer, créer cette dynamique et voir.

Le PAM, par exemple, pourrait-il en faire partie ?
Tout à l’heure je n’ai pas parlé du PJD, je ne parlerai pas du PAM. Je n’ai pas envie, aujourd’hui, de mettre en relief ou d’isoler tel ou tel parti.

Ces derniers temps, les autres formations de gauche affichent leur volonté de se serrer les coudes, on évoque même la création d’un groupe parlementaire conjoint avec l’USFP et qui peut réunir 60 députés à la Chambre des représentants…
Oui, et l’on aurait ainsi le premier groupe parlementaire. A l’USFP, Abdelouahed Radi a dit : pourquoi pas ? Après tout, c’est au Parlement que l’on assiste à un débat politique, les groupes parlementaires ne sont pas les directions des partis, mais représentent  ces derniers, c’est donc une bonne idée que d’avoir un groupe parlementaire conjoint pour la gauche. A l’USFP, nous y sommes favorables. Ce groupe jouerait effectivement un rôle important dans la dynamisation du débat.

Quels sont vos pronostics pour les élections législatives de 2012 ?
Je ne parle pas en termes de pronostics, mais sur le plan de la dynamique politique, si on réhabilite le politique au niveau national, les choses iront dans le bon sens pour les partis et notamment pour l’USFP.

L’on évoque beaucoup la domination du PAM sur le gouvernement qui sera formé à l’issue des législatives de 2012. Quels sont, selon vous, les partis les mieux placés dans la course ?

Je crois que la réhabilitation du politique ne pourra se faire qu’avec les partis qui obtiendront la crédibilité nécessaire. L’essentiel c’est de faire en sorte que la politique soit réhabilitée au sein de chaque parti, c’est cela qui va crédibiliser leur fonction.