Espagne : pourquoi tant de haine envers nous ?

Relents de colonialisme, concurrence économique, question des MRE…, l’opinion publique espagnole est conditionnée par l’histoire commune aux deux pays.
Pendant plus de 30 ans, le Maroc a été beaucoup moins actif que le Polisario auprès des relais d’opinions et des ONG.
La question du Sahara est devenue un des enjeux électoraux pour les partis politiques.

Samedi 13 novembre. Alors que le Maroc se remettait lentement du choc des événements qu’a vécus Laâyoune, le lundi précédent, une large manifestation était organisée dans la ville de Madrid pour fustiger le Royaume. Une démonstration de mécontentement à laquelle a pris part la société civile mais également des acteurs politiques et des artistes. «Au cours des 30 années que j’ai vécues dans ce pays, l’Espagne n’a marché, de la même manière, dans toute sa diversité qu’à deux occasions. Contre le terrorisme de l’ETA et au lendemain des attentats du 11 Mars 2004», s’inquiète Abdelhamid Bajouki, ancien président de l’Association des travailleurs marocains en Espagne (Atime). «C’est que la question du Sahara pèse lourdement dans la politique intérieure de l’Espagne. Cela à tel point que si demain des élections ont lieu, la gauche au pouvoir essuiera une cuisante défaite», confie un journaliste espagnol basé à Rabat.
Paradoxalement, l’ampleur de cette manifestation contraste ce qui s’est passé réellement dans la ville de Laâyoune, puisque les victimes se comptent quasi exclusivement parmi les forces de l’ordre et les dégâts matériels ont trait d’abord aux infrastructures de service public. Rien n’y fait, le Maroc est coupable, presque par nature, semble-t-il. C’est que, pour la classe politique espagnole, soutenir les Sahraouis est payant en termes de vote. Pour les ONG, cela encourage la générosité des donateurs. D’autres encore y trouvent leur compte en notoriété et en retombées médiatiques. «C’est une affaire de cœur plus que de raison. Nous n’y pouvons rien», se désole ce journaliste ibérique. Il ne faut pas non plus oublier, note-t-il, que le Polisario a infiltré presque toutes les institutions et les milieux faiseurs d’opinion publique.
Depuis le début des années 90, le Polisario envoie chaque année des centaines d’enfants passer les vacances d’été dans des familles d’accueil dans toutes les régions de l’Espagne. «Officiellement ce sont 500 à 600 enfants qui participent à cette opération chaque année. À ce chiffre s’ajoute une moyenne de 200 autres enfants pris en charge par les ONG», affirme Abdelhamid Bajouki. Ces opérations créent des liens affectifs entre familles espagnoles et la population sahraouie des camps de Tindouf, soutient Bernabé López García, professeur universitaire et spécialiste de l’Histoire contemporaine du Maroc.

Un processus électoral de deux ans commence en Espagne

Une présence que le Maroc n’a pas cherché, ou n’a pas su contrecarrer. En fait, «le Maroc officiel ne s’est jamais rapproché de la société et de l’opinion publique espagnoles. Les élites qui conditionnent cette opinion publique connaissent peu ou pas le Maroc», soutient l’écrivain et hispanisant Ahmed Megara. En conséquence, ils sont victimes du traitement «superficiel et approximatif» que font les médias de tout ce qui est relatif au Maroc. «Contrairement à d’autres citoyens des pays occidentaux, l’Espagnol ne lit pas beaucoup. Pour l’appâter, la presse se voit contrainte de verser dans le sensationnalisme. Et tout ce qui est anti-marocain est forcément vendeur», affirme-t-il.
«Après le démantèlement du camp de Agdeim Izik, il y a eu une forte demande en informations de la part de l’opinion publique espagnole. Les médias se sont retrouvés confrontés, d’un côté à cette demande et de l’autre à l’interdiction d’accès à  cette zone. Ce qui a engendré les conséquences que l’on sait», explique Bernabé López García. Ce qui a été publié par les médias a attisé les sentiments de haine envers le Maroc et les politiques ont surfé sur la vague. Élections obligent. L’Espagne entame en effet un processus électoral qui dure deux années. D’abord les élections catalanes, à partir de ce 28 novembre, ensuite, celles municipales et locales en 2011 et, enfin, les élections législatives en 2012. «Les élections ne sont pas pour beaucoup dans cette question. Cela étant, il est vrai que le Parti Populaire [droite] a utilisé la question du Sahara contre le PSOE [gauche] à plusieurs reprises et à des fins démagogiques. Bref, si la Droite évoque la question du Sahara, c’est par pur opportunisme politique», assure Bernabé López García. Abdelhamid Bajouki n’est pas du même avis. «La mobilisation de la classe politique, dans toutes ses déclinaisons, même certains militants de gauche à titre individuel, donne à cette campagne un arrière-goût électoral». Sinon, observe-t-il, comment expliquer ce paradoxe du Parti Populaire. Ce dernier est, en effet, le seul parti de droite à soutenir, d’une manière inconditionnelle, une organisation d’extrême gauche, le Polisario en l’occurrence, né dans le sillage de l’ex-URSS au summum du conflit Est-ouest.
Le comportement de la gauche est plus logique mais tout aussi incompressible dans le cas espagnol. La jeunesse progressiste des années 70 et 80, aujourd’hui ossature de la classe politique, faisait siennes les causes des pays comme le Salvador, Cuba et autres. «Le Sahara faisait partie du lot. Au fil des ans, ses positions ont changé quant aux autres pays, sauf dans le dossier Sahara», soutient l’ancien président d’Atime. 

Dans l’imaginaire populaire, le Maroc inspire la rancune

Mais, au-delà des élections et du manque d’efforts du Maroc pour approcher la société civile et la classe politique espagnole, c’est dans l’histoire des deux pays qu’il faut chercher véritablement les causes du ressentiment. Pour Larbi Messari, ancien ministre et ambassadeur, journaliste et spécialiste des relations maroco-espagnoles, la culture de l’opinion publique en Espagne n’a pas changé au cours des dernières décennies. «Elle reste influencée par le poids de l’histoire, fortement marquée par des événements ayant trait au Maroc. Rares sont les familles espagnoles qui n’ont pas un parent qui a fait carrière, surtout militaire, au Maroc. Hassan II avait accusé le Generalissimo (Franco) de ne pas comprendre le sens de l’Histoire. C’est à cause de sa myopie que le dossier de décolonisation a duré aussi longtemps. Dans chaque épisode de l’arrangement du dossier colonial, il posait des entraves. Chaque épisode demandait une crise. Tout ça a engendré chez les Espagnols des sentiments négatifs. Pendant longtemps le Maroc était associé aux amertumes», affirme ce spécialiste. D’une façon générale, le Maroc est perçu comme source de toutes les déceptions. «Dans l’imaginaire populaire, le Maroc inspire la rancune», ajoute-t-il.
Et le Polisario y trouve aujourd’hui son compte. Mais il ne faut pas s’en alarmer, «ce n’est qu’une crise passagère», affirment nos interlocuteurs. «Et cette fois le Maroc a su tirer profit des erreurs des médias et gagner la confiance d’une partie de l’opinion publique. Les médias ont reconnu leurs erreurs et ont perdu quelque peu en crédibilité», observe l’hispaniste Ahmed Megara.
La visite, mardi 16 novembre, du ministre de l’intérieure Taieb Cherkaoui à Madrid et la signature de nombreux accords dans le domaine de la coopération sécuritaire, a rappelé aux Espagnols combien le Maroc est prioritaire pour leur sécurité intérieure. Les déclarations du chef du gouvernement, le 21 novembre au quotidien El Pais, dans lesquelles il considère que le Maroc est un pays voisin avec lequel «nous avons des relations de confiance» basées sur la «sincérité», ont fini par apaiser les esprits. Les prémices d’une crise économique qui frappe de plein fouet le Portugal voisin, détournent, peu à peu, l’attention des Espagnols. Une autre crise vient d’être surmontée. Mais, à quand la prochaine ?

Des pratiques qui perpétuent le sentiment de rejet

Le fait est que les relations liant le Maroc et l’Espagne sont d’une complexité défiant toute analyse. Tantôt voisins, tantôt au bord de la confrontation armée, comme lors de la crise de l’ilôt Laïla, le Maroc et son voisin ibérique ont connu toutes les nuances intermédiaires dans leur tumultueuses relations. Et si l’opinion publique et la société espagnoles ne portent pas le Maroc dans leur cœur, c’est, selon Larbi Messari, le produit d’une culture enracinée et entretenue. En effet, explique-t-il, une image négative du Maroc est constamment entretenue par des exercices, héritage d’une autre époque, étalés sur toute l’année. Tout connaisseur des coutumes espagnoles le confirmera, chaque printemps, dans toutes les régions du pays, on fête «Moros y Cristianos» (Maures et chrétiens). Bien que cela se réfère à des faits vécus au XVe siècle par la seule Andalousie. Ces manifestations consistent, explique Larbi Messari, en une série de spectacles folkloriques qui représentent symboliquement la confrontation avec les «Moros». La bataille doit culminer avec la victoire des «Cristianos», comme vengeance des huit siècles qu’a duré la «domination» des Arabes.
L’arrivée de l’été, saison du retour des MRE au pays, est une autre occasion pour charger le Maroc. Et «quand nos agrumes et tomates arrivent sur les marchés européens on accuse le Maroc de faire de la concurrence aux produits espagnols. Et comme tir de réserve, rien n’empêche de rappeler que le Maroc est un pays gouverné par une tyrannie médiévale ou de dictature», ajoute ce connaisseur du dossier. A cela on pourrait ajouter le mécontentement de voir des Marocains travailler dans un pays qui souffre de chômage de manière aiguë à l’heure actuelle ou encore l’accès limité des bateaux espagnols aux côtes marocaines. De fait, c’est un passif cumulé qui est intériorisé par la population et qui, pour les acteurs politiques, «est une partie de ping-pong qui se joue continuellement entre l’opposition et le parti qui est aux commandes». 
Pour le moment, le gouvernement a pu contenir le déchaînement de l’opinion publique. Mais «cela ne saurait durer éternellement. Le départ de Miguel Angel Moratinos, le plus pro-marocain des ministres espagnols, augure d’un éventuel changement dans les positions du gouvernement de la gauche», s’alarme Abdelhamid Bajouki. 

Le pragmatisme forcé malgré tout

Une éventualité qu’écarte Larbi Messari. Pour l’ancien ministre de la communication, dans la droite comme chez la gauche il y a des gens «conséquents» qui une fois au pouvoir agissent d’une manière pragmatique. «Ils se rendent compte que le Maroc a des amitiés solides en Europe. Ils savent qu’une ligne politique inamicale envers le Maroc n’est pas écoutée à Bruxelles. Dans la campagne actuelle comme lors de l’épisode de Laïla, les positions espagnoles sont restées isolées. Ceux qui prônent une politique anti-marocaine souffrent beaucoup pour amener d’autres Européens à s’aligner contre le Maroc», explique-t-il.
En conséquence, il faut distinguer la position de l’establishment de celle de l’opinion publique. Si l’opinion publique se déchaîne contre notre pays, «les décideurs, à l’échelon stratégique et économique, savent parfaitement que le Maroc est un partenaire incontournable dans la région, et le plus fiable parmi tous», précise Larbi Messari. Et cela, rappelle-t-il, simplement parce que «sa politique vis-à-vis des questions essentielles dans la région n’a pas changé depuis des décennies. Il assume son rôle avec responsabilité et sincérité». Ce qui fait que l’Espagne officielle et des affaires, depuis l’accès à la démocratie, «se rend compte du fait que le Maroc fait partie du noyau dur des pays qui veillent sur la paix et la coopération dans la région». Une perception positive que les Espagnols doivent également au travail accompli par la toute jeune diplomatie de l’Espagne démocratique depuis le début des années 1980.
Deux stratèges, Jorge Dezcallar, ancien ambassadeur à Rabat (1997-2001) devenu depuis le premier civil à diriger les services de renseignements Cesid devenu CNI, et Miguel Angel Moratinos, ministre des affaires étrangères sortant et ancien conseiller à l’ambassade de Rabat (1984-1987), ont imaginé ce qui a été qualifié de «théorie de coussins d’intérêts partagés». Théorie selon laquelle la fortification et l’intensification des liens culturels, économiques et financiers, devrait constituer le moyen idéal pour prévenir et empêcher toute détérioration des relations entre les deux pays, ou du moins contraindre le Maroc à réfléchir à plusieurs reprises avant de prendre toute décision à même de nuire aux intérêts espagnols. De même pour l’Espagne, la crise de Perejil l’a largement démontré, aucun décideur espagnol ne s’aventurerait à sacrifier les intérêts vitaux de l’Espagne pour contenter la foule.