Entre culturel et politique, l’Ircam en mal de positionnement

Des petits progrès dans l’éducation et l’audiovisuel.
L’institut est tiraillé entre la mauvaise volonté de certains
ministères et la pression de ses militants.
Certains voudraient lui voir prendre une dimension politique.

Un journal du soir en langue amazighe, de nouvelles séries télévisées pour bientôt et pas moins de trente films traduits dans plusieurs dialectes marocains, avec génériques en caractères tifinagh, s’il vous plaà®t. A quelques mois du cinquième anniversaire du discours d’Ajdir(30 juillet 2001), les efforts fournis par l’Institut royal de la culture amazighe (Ircam) ont donné quelques fruits, mais au même moment, l’impatience des militants se fait de plus en plus palpable.

O๠en est l’Ircam aujourd’hui ? Domaine stratégique, c’est sur les médias que les regards commencent par se porter. Certes, il reste encore beaucoup à  faire, mais la langue des Imazighen a déjà  commencé par se faire une petite place au soleil : si la publicité en amazigh se réduit pour le moment à  des spots ponctuels à  la radio, les quelques programmes diffusés sur le petit écran – documentaires et séries – semblent bien accueillis. Au-delà , le succès rencontré par le cinéma berbère, encore à  ses balbutiements, prouve que l’audience est toujours sur sa faim.

Autre domaine, plus discret mais tout aussi stratégique : l’éducation. «L’enseignement de l’amazighe a été introduit à  l’école en septembre 2003, au niveau de la première année de l’enseignement primaire dans 354 écoles réparties sur le territoire marocain en milieu rural et en milieu urbain», annonce Ahmed Boukouss, recteur de l’Ircam. Ce dernier, citant les dernières statistiques du ministère de l’Education nationale, explique qu’aujourd’hui, la langue des Imazighen est tout de même enseignée dans 6 304 classes réparties sur

1 901 écoles avec un total de 175 040 élèves et 3 455 enseignants. Plusieurs livres scolaires existent d’ailleurs déjà  pour aider les enfants dans leurs études, «dont le manuel de l’élève et le guide de l’enseignant pour les niveaux 1, 2 et 3, et des supports parascolaires», ajoute-t-il. En revanche, la langue amazighe fait figure de grand absent dans l’enseignement supérieur, même si le travail est en cours. Selon M. Boukouss, l’Ircam a fait des propositions pour la création d’un département de langue et de culture amazighes dans les facultés des lettres, un projet examiné par une cellule de réflexion dirigée par la présidence de l’Université Mohammed V-Agdal.

Fini la marginalisation ?
Ecartée au lendemain de l’Indépendance, la culture amazighe effectue ainsi progressivement son grand retour. Mieux accueillie au Maroc qu’en Algérie, elle bénéficie d’une mobilisation qui a débouché le 1er mars 2000 sur la publication du Manifeste berbère, avec une réponse positive du monarque, un an plus tard, avec le discours d’Ajdir, dans lequel il avait annoncé la création de l’Ircam. Une fois l’instance mise en place via un dahir, les membres du conseil d’administration de l’institut allaient être nommés le 27 juin 2002.

Subdivisé en plusieurs centres, l’institut a dû d’abord s’attaquer à  la mise en place d’une version écrite homogène et moderne d’une langue pourtant éparpillée en une myriade de dialectes. Un processus long et ardu qui ne tardera pas à  faire surgir les premières difficultés. Aujourd’hui entre démissions et décès, l’Ircam aura ainsi perdu près d’un tiers de son conseil d’administration. Une série de nominations, le 30 mars dernier, viendra compenser ces défections en introduisant des profils issus des sphères économique, politique, culturelle ou militante avec des personnalités connues comme Abdeslam Ahizoune, président de Maroc Telecom, Mohamed Sajid, président du conseil de la ville de Casablanca, ou encore Driss Khrouz, directeur de la Bibliothèque nationale.

Pourtant, aujourd’hui encore, on ne peut s’empêcher de remarquer la persistance des arguments présentés par les démissionnaires, certains étant repris par des membres actuels de l’Ircam lui-même. Ainsi, si certains critiquent Ahmed Boukouss, qui avait remplacé l’académicien Mohamed Chafik à  la tête de l’organisme un an après sa création, la plupart des partants présentent leur décision comme un choix militant, destiné à  manifester leur refus de cautionner la politique menée par et envers l’Ircam. Nombre de protestataires déplorent l’attitude de certains partenaires de l’Ircam, et plus particulièrement les ministères de l’Education, de la Communication et de l’Intérieur, qui ne coopéraient pas suffisamment à  leur goût.

Dans le domaine des médias, les partants dénoncent l’absence d’une chaà®ne amazighophone parmi celles qui viennent d’être lancées au Maroc et dénoncent le caractère «folklorique au sens négatif du terme» des programmes diffusés par les médias marocains.

Ils contestent les avancées dans l’enseignement de la langue amazighe
Et c’est le ministère de l’Education qui récolte le plus de critiques. «Même si ce département a été le premier à  adhérer aux principes contenus dans le Dahir royal portant création de l’IRCAM, il ne respecte pas les engagements contenus dans ses circulaires», déplore Mehdi Iazzi, chercheur à  l’IRCAM. Il fait remarquer au même titre que «l’enseignement de l’amazighe est toujours partiel et non généralisé, la formation des formateurs pose beaucoup de problèmes, plusieurs académies n’ont organisé aucune formation, et quand on organise quelque chose qui ressemble à  une formation, seuls quelques jours lui sont réservés, et pour des enseignants dont un nombre important n’est pas amazighophone».

De l’extérieur de l’institut, les démissionnaires vont même plus loin : ils contestent les avancées réelles effectuées dans le domaine de l’enseignement de la langue amazighe et se disent inquiets de l’absence de documents écrits marquant l’engagement des autorités à  ce niveau, «mis à  part la Charte de la formation et de l’éducation, qui limite l’enseignement de la langue amazighe aux petits Imazighens durant les deux premières années pour les préparer à  connaà®tre l’arabe», explique Mohammed Ajaâjâ, ancien président de la commission de la communication de l’IRCAM.

Certes, le dahir de création de l’IRCAM comporte un certain nombre d’obligations pour le ministère en question. «Le dahir promulgué le 17 octobre 2001 a répondu à  beaucoup de questions, ses dispositions conciliaient positivement le discours et les revendications du mouvement amazigh», ajoute Mohammed Ajaâjâ pour qui le dahir pouvait faire office d’un «véritable cahier des charges pour tout le monde». Aujourd’hui, il déplore le non-respect du dahir par le ministère de l’Education mais aussi ceux de la Communication et de l’Intérieur.

Dans ce contexte «si j’y étais resté, cela aurait été pour des intérêts personnels ou pour cautionner la politique des autres», explique cet autre démissionnaire, qui demande aux autorités marocaines de clarifier leur attitude vis-à -vis de la question amazighe. «Soit on est d’accord avec la question amazighe et la mission est poursuivie en y mettant les moyens, soit on ne l’est pas, et là  on explique cette position par des arguments concrets», ajoute-t-il. Face à  une telle ambiguà¯té, les démissionnaires estiment que la seule solution possible passe par une modification de la Constitution de manière à  y inclure la composante berbère, pour se donner un moyen de pression sur les partenaires trop réticents.

Cherchent-ils à  aller trop vite ? Après tout, malgré leurs protestations, l’idée d’une chaà®ne berbère n’a pas été écartée au sein de l’IRCAM, même si des réserves ont été exprimées face à  la crainte de voir cette dernière devenir un ghetto pour la langue. Par ailleurs, on annonce au ministère de l’Education que le manuel scolaire du quatrième niveau d’études est déjà  en cours de conception, ce qui signifie que l’enseignement de l’amazigh devra continuer à  s’étendre «verticalement et horizontalement», touchant à  la fois les différents niveaux scolaires et le nombre d’écoles concernées.

Dans ces conditions, ces critiques semblent alors largement ébranlées. Les démissionnaires avaient-ils d’autres objectifs pour l’Ircam ? «Pour nous, l’Ircam devait être une tribune politique pour poser les problèmes de fond dans leur véritable dimension», avoue Mohammed Ajaâjâ. «Une tribune politique », le mot est lâché. Pour M. Ajaâjâ, cette tribune «se chargerait à  la fois de ce qui est académique et politique, entre autres de poser les problèmes que personne ne pose car les systèmes intermédiaires, c’est-à -dire nos partis politiques, nos syndicats, ne le font pas, ils sont exclusivistes à  l’encontre de tamazight», ajoute-t-il en expliquant qu’il n’existait pas de «relais au discours du mouvement culturel amazigh».

Ainsi, près de cinq ans après sa création, des désaccords semblent persister quant aux objectifs réels de l’Ircam. Et face à  l’impact de ces démissions collectives, on peut se demander si un rôle dépassant le simple cadre académique pour cette instance ne devrait pas aider, au bout du compte, à  améliorer ses performances.

Parmi les supports éducationnels réalisés, un alphabet interactif sur le site de l’Ircam (www.ircam.ma).

Le 20h en amazigh ? C’est demain

Le journal du soir en amazigh, c’est pour bientôt. La troisième semaine du mois d’avril pourrait voir la diffusion par 2M d’un journal en tamazight, tachelhit et tarifit, peu avant celui de 20h, de manière à  toucher une audience maximale, annonce-t-on à  La Vie éco. Et ce n’est pas tout : désormais, la TVM et 2M devront accorder plus de place à  la langue des Imazighen dans leur cahier des charges et faire l’objet d’un suivi régulier de la part des autorités concernées. En plus du film ou de la pièce de théâtre à  réaliser chaque mois, la vieille dame du petit écran devra produire quatre heures de musique par semaine et présenter un programme mensuel de 50 minutes, un autre, hebdomadaire, de 26 minutes et un troisième, quotidien, de 7 mn. 2M, elle, en plus de son film ou de sa pièce de théâtre mensuelle, sera chargée de présenter un programme de 26 minutes par semaine et un troisième de 7 mn par jour.
Par ailleurs, selon M’hammed Sallou, membre de la commission mixte ministère de la Communication – Ircam et directeur du Centre des études artistiques, des expressions littéraires et de la production audiovisuelle de l’institut, la TVM prépare actuellement deux téléfilms dans le dialecte rifain, le premier devant entrer dans la phase du tournage le 1er mai prochain, tandis que le second vient juste de recevoir le feu vert. On sait déjà  que ce dernier porte le nom d’«Imzouren», un village de la région d’Al Hoceima, et qu’il devrait traiter du tremblement de terre qui a décimé la région en févier 2004.

Côté cinéma, lors de la conférence de presse du 16 avril, il a été annoncé en présence du ministre de la Communication que la société Ali’n Production allait présenter 30 films doublés dans différents dialectes amazighes et dont le générique paraà®tra, entre autres, en tifinagh. Une formation à  l’écriture de scénarios devrait également débuter en collaboration avec le Centre cinématographique marocain à  partir du mois de juin prochain.