En attendant le gouvernement, les partis s’occupent comme ils peuvent

Le PJD est en stand-by, le conseil national qui devait annoncer la date du congrès a été annulé. L’Istiqlal est dans une course contre la montre au moment où ses rangs sont plus que jamais divisés. Le RNI et l’USFP tiennent leur congrès fin mai, une renaissance pour le premier et aucun enjeu pour le second.

Pour ceux qui s’amusent à compter les jours, nous en sommes déjà au 110e depuis que le Souverain a chargé Abdelilah Benkirane de former son gouvernement. C’était le 10 octobre. Depuis cette date, aucun signe de prémices de cette majorité gouvernementale ne pointe à l’horizon. Le chef de gouvernement désigné continue à se cloîtrer chez lui et les affaires de l’Etat marchent le plus normalement du monde. Les marchés sont correctement approvisionnés, les affaires marchent, les institutions fonctionnent (y compris le Parlement, quand il le faut), les fonctionnaires continuent de percevoir leurs salaires sans aucun retard, les impôts levés, les investissements publics engagés… Bref, l’Etat fonctionne. Cependant, faut-il rappeler que cela fait plus d’un mois que les deux conseillers royaux ont transmis à Benkirane la préoccupation du Souverain et ses attentes, ainsi que celles du peuple, de voir former le gouvernement dans les plus brefs délais. Faut-il rappeler que le Maroc s’apprête à réintégrer dans les heures à venir l’Union Africaine (UA), sa famille institutionnelle, alors qu’il ne dispose toujours pas d’un gouvernement ? Pourtant, tout portait à croire alors que la Chambre des représentants élisait son président et ses instances dirigeantes, en perspective de l’adoption de l’acte constitutif de l’UA, que cette élection allait accélérer les négociations. Cela d’autant que l’attitude du chef de gouvernement et de son parti à cette occasion laissaient entendre une ouverture sur une nouvelle approche des négociations. Le parti a, en effet, accordé pour la première fois un mandat franc à son secrétaire général qui est, avant tout, le chef de gouvernement désigné de tous les Marocains, pour agir selon son appréciation de la situation. Mais il n’en fut rien. Et les tractations en sont, de nouveau, au point de départ. En attendant, les partis politiques gèrent, chacun à sa façon, ce passage à vide. Le RNI, dont le président n’a pas encore accompli les cent jours à la tête du parti, a déjà enclenché une révolution au sein de cette formation nullement habituée à ce genre de cadence de travail. Il avait promis de se rendre aux douze régions, aller à la rencontre des cadres locaux et des militants de base, écouter leurs attentes, recueillir leurs propositions et suggestions et, surtout, leur faire part de ses projets à lui pour le parti et comme il le voit dans un avenir très proche.

Transformation en marche

De ses rencontres régionales, le nouveau président est sorti avec un projet de refonte des structures du parti, une nouvelle configuration du bureau politique, une restructuration et resserrement du conseil national, dont l’effectif sera réduit au quart, une nouvelle conception pour les coordinations régionales, une nouvelle organisation pour les jeunes, une autre pour les femmes, des structures pour les professions libérales et pour les cadres ainsi qu’un conseil des sages et des bras associatifs. C’est en gros la nouvelle configuration que le parti adoptera au prochain congrès prévu fin mai. D’ici-là, ce projet de réforme sera finalisé dans moins de deux mois afin de donner le temps aux militants de le voir, s’en imprégner, l’améliorer et l’enrichir quand il le faut. En même temps, le parti qui est en train de revoir sa communication, en changeant de ton, en s’ouvrant encore plus sur la société croule littéralement aujourd’hui sous les demandes d’adhésion. Le numéro vert qu’il a mis en place à cet effet est imparable. Aujourd’hui, le RNI est une vraie locomotive tirant dans son sillage d’autres partis. Pour le moment, c’est l’UC qui a décidé de lier son sort au RNI, en commençant par former un seul groupe parlementaire, le Rassemblement constitutionnel, qui comprend également des petites formations comme le MDS et le PUD. Le RNI tient son congrès probablement en même temps qu’un autre parti, et non des moindres, le PJD, dont le mandat du secrétaire général et des instances dirigeantes prend fin en mai prochain. Contrairement au RNI, mais aussi à l’Istiqlal, dont les dates du congrès sont déjà fixées, le PJD ne s’est pas encore décidé sur ce point. La réunion de son conseil national consacrée à cet effet qui devait se tenir les 14 et 15 janvier a été reportée sine die.       

Le parti et le mouvement

L’enjeu de ce congrès n’est pas seulement le changement du secrétaire général, et encore faut-il que le parti maintienne intacts ses statuts. Car au cas où il déciderait d’ouvrir la voie à un troisième mandat au SG actuel, ce serait une autre histoire. Il n’en reste pas moins que certaines voix, notamment au sein de la jeunesse, n’hésitent pas à évoquer une réouverture des débats sur cette question d’amendement des statuts du parti, mettant en avant la situation actuelle. L’enjeu de ce congrès va au-delà d’un simple changement, ou non à la tête du parti et un renouvellement des instances dirigeantes. La question qui se pose, estime cet analyste politique, est si le parti est capable de se transformer complètement en un parti politique ordinaire, un parti comme les autres.

Tout le monde le sait, observe cet analyste politique, le PJD est une fusion de plusieurs courants et mouvements de prédication plus ou moins radicaux. Ces courants et ces mouvements s’activaient à la marge de la légalité, avec un arrière-fond de prédication bien souvent radical et exclusif. Et cela avant de décider d’entrer ensemble dans la scène politique en concédant, chemin faisant, certaines révisions idéologiques sur des thèmes variés. Et du moment qu’il s’agit d’un mouvement religieux, il est clair que c’est cette idéologie religieuse, ou encore cette forme d’islam politique, qui constitue le socle du nouveau parti et de sa direction et forme en fait l’identité du parti. Au PJD, on parle depuis toujours de «parti à référentiel religieux». Car, depuis sa création en 1997, le PJD n’a pas connu de changement démographique de ses élites et sa classe dirigeante. Ceux qui dirigent aujourd’hui le parti sont ceux-là mêmes qui s’activaient dans la clandestinité dans les mouvements islamistes pendant les années 70. Ce sont eux qui ont opéré, durant les année 80, ces fameuses «révisions idéologiques» et ont conduit l’opération d’intégration de ces mouvements dans le champ politique au milieu des années 90. Ce sont également eux qui représentent aujourd’hui le parti dans différentes instances élues et qui ont assumé des responsabilités publiques durant les cinq dernières années, que ce soit au Parlement, au gouvernement ou dans les collectivités territoriales et même dans certains postes de responsabilité au sein de l’administration et dans les institutions consultatives. Ce sont encore les mêmes qui mènent aujourd’hui les négociations de formation de gouvernement avec, soit dit en passant, des a priori et un «esprit exclusionniste». C’est cet esprit qui fait que le parti est géré avec une logique de «mouvement religieux». Ce qui laisse chez les observateurs, même les moins avertis, cette impression que c’est le secrétariat général qui gère les négociations de formation de gouvernement plutôt que le chef de gouvernement désigné. Aujourd’hui ce n’est plus comme il y a cinq ans, au moment de son dernier congrès. Le contexte géopolitique qui change et qui est fait de guerres civiles et d’instabilité partout où l’islam politique a tenté de prendre le pouvoir plus ou moins démocratiquement.

L’exception marocaine

Même la Turquie, prise en modèle et où un islam politique dit «light» est au pouvoir depuis 2002, le régime est en train de changer de forme, passant du parlementaire au présidentiel, offrant ainsi la possibilité à l’actuel président au pouvoir depuis 2003 (premier ministre entre 2003 et 2014 et président depuis) d’y rester encore jusqu’en 2029 ! Ce qui, au final, n’est pas vraiment un bon exemple de fonctionnement de la démocratie, dont l’un des fondements est l’alternance au pouvoir. Tout cela interpelle le PJD qui aura intérêt à faire primer l’«exception marocaine» qui a toujours permis à notre pays de rester à l’écart de ces bouleversements régionaux.

L’Istiqlal, également concerné par le renouvellement de ses instances dirigeantes, est actuellement en pleine préparation de son congrès qui se tient fin mars prochain. Ce sera non seulement l’avenir de Hamid Chabat, secrétaire général sortant, qui y sera décidé, mais tout le mode de gestion que le parti a testé sous l’actuelle direction. Ses prises de position, son fonctionnement et ses nouvelles élites sont aujourd’hui questionnables puisqu’ils n’ont apporté que régression et défaites électorales. Le parti a perdu ses fiefs, dont l’emblématique Fès, il a perdu les élections locales et régionales, a brigué mais perdu la présidence de la deuxième Chambre, il a nettement régressé aux élections professionnelles et législatives. L’Istiqlal, connu pour sa sérénité et la maturité de ses actions, s’est empressé de s’offrir en allié inconditionnel au chef de gouvernement, allant jusqu’à reproduire son discours et ses gestes. L’Istiqlal qui était pris en exemple est réduit à mimer les gestes, le comportement et les emportements du PJD dans un élan de populisme qui n’a jamais été le sien. C’est un parti aujourd’hui divisé entre le clan des pro-Chabat et celui de ses détracteurs. Dans une démonstration de force, le secrétaire général a réuni le conseil national et décidé, entre autres, des sanctions contre certains dirigeants. Et cela en réponse au manifeste lancé par les sages, membres du conseil de la présidence, anciens secrétaires généraux et hauts cadres et qui a reçu un écho favorable et même l’enthousiasme d’un pan de militants et cadres du parti à travers le pays. Ils contestent tous la gestion de l’actuelle direction et exigent son départ. En attendant, cette dernière accélère les préparatifs du congrès. Une tendance du parti espère mettre en place une nouvelle direction avant la formation du gouvernement pour entrer de nouveau en course. Selon certains analystes politiques, un Istiqlal avec une direction complètement renouvelée, et surtout avec le départ de Hamid Chabat, donnerait plus de raisons et d’arguments au chef de gouvernement désigné pour insister, de nouveau, sur sa réintégration au gouvernement.

On se prépare aussi pour l’opposition

L’USFP qui vient de décrocher la présidence de la première Chambre espère avoir déjà mis un pied dans le gouvernement. L’intégration de ce parti à la majorité gouvernementale est, pour le moment, le seul point d’achoppement des négociations de formation du gouvernement. Cela dit, l’USFP est également concerné par le changement de sa direction et de ses instances. Le mandat de l’équipe actuelle, élues en décembre 2012, est déjà arrivé à terme. Aussi, le parti, fort de cette semi-victoire qu’est son élection au perchoir, a-t-il décidé de se consacrer à l’organisation de son prochain congrès. Son bureau politique, réuni lundi, a ainsi décidé de convoquer la commission administrative pour une réunion le 4 février avec un seul point à l’ordre du jour : la mise en place du comité organisationnel de son 10e congrès formé des membres du conseil national et des cadres du parti. Le congrès sera tenu également fin mai.

Cependant, contrairement au PJD et à l’Istiqlal, et même au RNI, le congrès de l’USFP ne présente pas d’enjeux majeurs. Le premier secrétaire sortant est presque assuré d’un deuxième mandat, malgré la débâcle électorale du parti aux élections locales, régionales et législatives. Ses détracteurs ayant quitté pour la plupart le parti, il a désormais la voie libre pour sa propre succession.

Quant au PAM qui vient de démontrer, à l’occasion de l’élection du président de la première Chambre à laquelle il a fortement contribué, qu’il reste un élément incontournable. Le parti préside la deuxième Chambre et se positionne en tant que première force de l’opposition. En se mettant à l’écart des négociations de formation du gouvernement, il se donne le temps de resserrer ses rangs, former ses élus à leurs futures fonctions d’opposition politique et renforcer son organisation. En ce sens, le PAM tient, en cette fin de semaine, une réunion de son conseil national. Une rencontre qui intervient après les réunions des conseils régionaux du parti et plusieurs sorties, pour le moins remarquées, de ses bureaux politique et fédéral. En tant que président de la deuxième Chambre, le PAM prend des initiatives en matière de diplomatie parlementaire, mais c’est au niveau des Régions, il en préside 5 sur 12, qu’il tient le plus souvent à se démarquer en attendant de jouer pleinement son rôle de première force d’opposition au Parlement. Le PPS, lui, semble s’installer dans le confort du gouvernement. Allié inconditionnel du PJD, il est le premier à avoir «gagné», avec seulement 12 sièges, son ticket d’entrée au gouvernement. D’ici la formation de ce dernier, le parti tente des actions de proximité. Il a entamé, depuis quelques semaines, l’animation d’une série de débats publics, notamment sur les thèmes du parti et la société, de l’économie solidaire et de l’avenir de la gauche. Et ce, dans l’attente de la tenue, début février, de la session ordinaire de son comité central.

C’est pour dire que, hormis ces quelques formations qui ont décidé de faire la politique autrement ou celles forcées de changer de peau, le reste de la classe politique est, pour ainsi dire, entré, de nouveau, dans la légendaire léthargie.

Après les trois jours de laborieux travail, durant lesquels a été élu le président et mis en place ses autres instances, les députés sont de nouveau en train de se tourner les pouces. La seule activité programmée par la Chambre est une réunion conjointe des commissions des affaires étrangères et de la justice, le 26 janvier, pour une présentation d’un rapport du délégué gouvernemental chargé des droits de l’homme. Pour ce qui est de l’action législative, rien n’est programmé. Les membres du gouvernement d’expédition des affaires courantes n’étant pas habilités à présenter et défendre des projets de loi, la machine législative est à l’arrêt. Et ce ne sont, cependant, pas les textes qui manquent. A ce jour, ce sont pas moins de 13 projets de loi en attente d’examen en commissions à la première Chambre. Trois projets de lois organiques sont également dans la même situation. Il s’agit du projet de loi organique relatif à l’officialisation de l’amazighe, celui portant création du Conseil national des langues et de la culture marocaines ainsi que le projet de loi organique portant mise en application de l’article 133 de la Constitution. Les députés devraient également se pencher sur un projet de décret-loi, relatif au paysage audiovisuel. Pour ce qui est des propositions de lois, ce sont pas moins de 20 propositions de lois organiques et 175 propositions de lois ordinaires qui restent encore en instance de programmation en commission. Mais, étant donné que nous démarrons une nouvelle législature, toutes ces propositions seront déprogrammées. On ne va plus en entendre parler, à moins que les nouveaux députés ne les présentent de nouveau. Et dans ce cas, il faudra reprendre la procédure de dépôts dès le début.