Elias Sanbar : Sharon veut préparer l’opinion à  l’assassinat de Arafat

La politique d’assassinat des dirigeants du Hamas vise l’élimination
de tous les interlocuteurs palestiniens possibles, et pas seulement les plus extrémistes
d’entre eux.
Processus de Barcelone, initiative de Genève, feuille de route, tout cela
est enterré aujourd’hui avec la bénédiction des Etats-Unis.
Le projet de retrait israélien unilatéral de la Bande de Gaza présenté
comme une concession majeure vise en fait l’annexion pure et simple de la
Cisjordanie.

Elias Sanbar est né en 1947 à Haïfa, en Palestine. Quelques mois après sa naissance, sa famille est contrainte à l’exil et s’installe à Beyrouth. Elias Sanbar y passe son enfance, puis rejoint la France où il fait ses études. Sa vingtième année signera l’acte de son engagement nationaliste : il rejoint la Résistance palestinienne.
En 1971, il achève ses études universitaires à Paris et devient professeur d’histoire. Il repart ensuite au Liban, où il enseigne et travaille comme chercheur à l’Institut d’études palestiniennes. Il vit à Beyrouth durant les premières années de la guerre civile libanaise, avant de retourner à Paris en 1978. Il fonde la Revue d’études palestiniennes, accueillie dès 1980 par Jérôme Lindon et les Editions de Minuit.
Il participe parallèlement aux préparatifs des négociations de paix israélo-arabe, en prenant part à la Délégation palestinienne aux pourparlers de paix à Madrid et à Washington, avant de diriger la Délégation palestinienne aux négociations multilatérales sur les réfugiés, de 1993 à 1996.
Elias Sanbar a publié un récit et trois essais. Il a dirigé aux côtés de Farouk Mardam-Bey la publication de deux ouvrages : Jérusalem, le sacré et le politique, en 2000 et Droit au retour, en 2002 (Sindbad/Actes Sud). Enfin, il est le traducteur du poète palestinien Mahmoud Darwich.
Dans cette interview, M. Sanbar met en perspective les événements et donne des clés précieuses pour comprendre les vraies raisons qui animent les décideurs israéliens, particulièrement en ce qui concerne le projet de retrait unilatéral de la Bande de Gaza, présenté comme «un pas courageux sur le chemin de la paix».
La Vie éco : Commet lire la récente série d’assassinats des dirigeants du Hamas. Une mise en œuvre de la doctrine de la guerre préventive en matière de terrorisme d’Etat ?
Elias Sanbar : Oui, à cette différence que cela fait très longtemps que ce terrorisme-là est pratiqué par l’Etat d’Israël, sous le prétexte de son droit inaliénable à l’autodéfense. Israël se présente toujours comme un pays placé sous une menace permanente et, de ce fait, autorisé à se faire justice lui-même. En Europe, pour qualifier les assassinats des dirigeants du Hamas, une expression a fait florès, celle de «liquidations extrajudiciaires». C’est comme si, en procédant à ces liquidations, Israël pouvait être parfois dans le droit et parfois hors du droit !
Ce n’est pas seulement une politique systématique de représailles. C’est une politique de non-respect et de déni du droit qui a la garantie de l’impunité. Les condamnations de ces assassinats sont simplement verbales. Elles ne sont jamais suivies de sanctions. Cette politique entre dans le cadre de la stratégie annexionniste d’Israël et vise l’élimination de tous les interlocuteurs palestiniens possibles, et pas seulement les plus extrémistes d’entre eux.
Ce privilège d’impunité d’Israël et le soutien inconditionnel dont il bénéficie de la part du parrain américain ont été mis sous une lumière crue lors de la dernière visite d’Ariel Sharon aux Etats-Unis.

Un soutien inconditionnel qui a toujours existé. Cela dit, est-il plus manifeste aujourd’hui ?

A partir du contenu de la conférence de presse conjointe tenue par MM. Bush et Sharon, à l’issue de la visite de ce dernier aux Etats-Unis ( ), on peut le résumer à travers les concessions faites par l’administration Bush. Il s’agit là d’un tournant majeur de la politique américaine au Moyen-Orient. La première concession, et la plus grave, résultant d’une omission, puisqu’elle a été complètement passée sous silence dans les déclarations de M. Bush, est celle du statut futur de Jérusalem. C’est comme si l’annexion de cette ville par Israël était une question déjà réglée.
La deuxième concession réside dans l’appui américain à la demande israélienne de ne pas revenir aux frontières de juin 1967. C’est une violation flagrante de la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, alors que la Feuille de route et tout le processus de paix sont fondés sur cette résolution.
Troisième concession : la reconnaissance américaine que le Mur de séparation est légitime car il est nécessaire à la défense d’Israël.
Si l’on associait ces deux éléments : non-retour aux frontières de 1967 et la légitimité du Mur, cela aboutit à un feu vert donné à l’annexion de toutes les terres situées entre les frontières de 67 et le Mur, soit 56% de la superficie totale de la Cisjordanie !
La quatrième concession porte sur la colonisation. Les Etats-Unis ont toujours affirmé, et pas seulement depuis les accords d’Oslo (1995), que les colonies de peuplement n’étaient pas légales. Une constante de la politique étrangère américaine balayée par une simple déclaration de Georges W. Bush. Que dit-il en substance ? «Il y a des réalités sur le terrain qu’on ne peut plus ignorer». Ce qui est la reconnaissance implicite du droit d’Israël à garder le contrôle d’importants blocs de colonisation en Cisjordanie.
Les colonies juives de peuplement, sans compter Jérusalem, regroupent à elles seules 200 000 colons. Si l’on ajoute Jérusalem et les colonies qui l’entourent, on atteint une population de
400 000 colons. Là encore, c’est une violation des accords de Genève sur le droit de la guerre.

Et sur le droit au retour des réfugiés palestiniens ?

Sur cette question, Georges W. Bush a affirmé que les réfugiés, dans le cadre d’un accord de paix final, devraient êtres accueillis dans le futur Etat palestinien et non en Israël. Une contradiction ! Si le Plan Sharon était finalement accepté, il n’y aurait tout simplement pas d’Etat palestinien. Et là, on ne voit pas comment ces réfugiés pourraient rentrer dans cet Etat.
Si cet Etat parvenait quand même à être bâti, la question de l’accueil de citoyens palestiniens serait une affaire purement intérieure qui n’aurait pas besoin de l’accord des Américains ou de qui que ce soit. Non seulement Georges W. Bush veut abolir ce droit au retour, mais il se prononce sur des questions qui ne sont pas de son ressort.
Globalement, et au-delà des assassinats, nous assistons à un feu vert donné à l’annexion des territoires palestiniens de 1967 par Israël. On annonce, ainsi, aux Palestiniens, qu’un pays (les Etats-Unis) a offert à un deuxième pays (Israël) le territoire d’un troisième (Palestine). Ce n’est donc nullement un hasard si en Israël, aujourd’hui, beaucoup de chroniqueurs disent que les récentes déclarations de Georges W. Bush constituent une deuxième déclaration de Balfour (*).

Pourquoi assassiner des dirigeants historiques du Hamas, pourquoi maintenant ?

On cherche évidemment à maintenir le Hamas dans une situation défensive permanente. Il y a également la volonté de rassurer l’opinion publique israélienne, traumatisée par les opérations suicide.
Il est néanmoins étonnant de constater que peu, trop peu d’Israéliens se posent la question de savoir si cette politique de Sharon est efficace, ou même, en termes cyniques, rentable. S’il est vrai qu’il n’y a jamais eu autant d’assassinats de dirigeants palestiniens, il est tout aussi vrai qu’il n’y a jamais eu autant d’insécurité en Israël. C’est là incontestablement une fuite en avant. Mais, à mon avis, le but majeur recherché à travers la banalisation des assassinats est de préparer l’assassinat de Yasser Arafat.

Comment, à votre avis, réagiront les Palestiniens, face à autant d’arrogance israélienne…. appuyée par les Etats-Unis ?

Les Palestiniens n’ont pas d’autre choix que celui de continuer à résister. La résistance se poursuivra dans des conditions extrêmement difficiles. Cependant, il y a un nouveau facteur régional à prendre en compte. Depuis son déclenchement il y a trois ans, l’Intifada est restée circonscrite à l’espace palestinien.
Or, avec la guerre en Irak, le séisme politique régional a désormais deux épicentres: un, palestinien, et un autre irakien. De ce fait, toute réflexion sur l’avenir de la région ne peut plus faire abstraction de ce cadre élargi. C’est-à-dire qu’on ne peut plus réfléchir à la Palestine, isolée de ce nouveau contexte régional. Il n’y a plus de doute que les crises palestinienne et irakienne se fassent écho l’une de l’autre. En résumé, nous sommes face à une situation instable, à des troubles régionaux en perspective, à une arrogance israélienne soutenue sans vergogne par l’administration Bush. C’est un tableau pessimiste et très inquiétant.

Les attentats-suicide contre des civils israéliens ne fragilisent-ils pas davantage la position palestinienne, dans un monde qui fait du terrorisme l’ennemi universel ?

Je pense que toute attaque contre l’armée d’occupation est un acte de résistance. Mais tout attentat contre des civils est désastreux. Certains peuvent les expliquer par le désespoir et l’impasse du processus de paix, mais ces attentats restent gravissimes et politiquement très coûteux.
Sur le plan des principes, la résistance d’un pays occupé ne doit pas, quelles que soient les circonstances, utiliser les méthodes barbares de l’armée d’occupation. C’est catastrophique que la résistance puisse répondre au terrorisme d’Etat par des attentats terroristes parmi les civils.
S’il est vrai que les différentes expériences de libération nationale ont connu ce genre d’attentats, en faire une stratégie d’action est dangereux. Nous sommes un mouvement de justice et de libération. Nous ne pouvons pas utiliser les méthodes de ceux qui nous oppriment et occupent notre patrie. Aujourd’hui, il est difficile de tenir un tel discours. Mais il faut s’y tenir.

Beaucoup voient derrière les assassinats des dirigeants du Hamas un lien avec le projet israélien de retrait unilatéral de la Bande de Gaza…

Vous savez, ces assassinats sont multidimensionnels, ils ont des aspects tactiques et d’autres stratégiques, mais ce qui est indiscutable, c’est que le retrait de la Bande de Gaza ne peut pas être analysé isolément du reste. Ce retrait ne peut être politiquement intelligible que dans le cadre d’un couple: retrait de la Bande de Gaza/Annexion de la Cisjordanie. C’est l’un en échange de l’autre. C’est-à-dire 50 km2 de Gaza contre 5000 km2 de la Cisjordanie !
Il faut voir les deux composantes de ce couple comme un processus indissociable. Le retrait unilatéral de la Bande de Gaza est présenté comme une grande concession israélienne, un pas courageux vers la paix… Mais en fait, c’est un gage pour annexer tout le reste.

Au vu de l’impasse actuelle, ne faut-il pas se rendre à l’évidence : on fait fausse route avec le processus de paix déclenché par la conférence de Barcelone !

Aujourd’hui, il n’est même pas besoin de faire un bilan. Le processus de paix de Barcelone est mort et enterré. La Feuille de route également. Néanmoins, il ne faut pas oublier que la Conférence de Madrid s’est tenue dans une tout autre conjoncture. Les calculs des uns et des autres n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui.
Il serait erroné d’analyser a posteriori les choses. C’est-à-dire en disant : puisque le processus s’est écroulé aujourd’hui, il était prévisible qu’il le soit dès le début. Je vous donne juste un exemple pour illustrer ce propos. On ne peut pas refaire l’histoire, mais je reste absolument convaincu que si Itzhak Rabin n’avait pas été assassiné, les choses auraient pris un autre cours. Cela ne veut pas dire qu’Israël aurait été d’une immense générosité, mais le processus de paix aurait pu s’engager dans une autre voie.
Il y a un autre élément, de fond cette fois-ci : peut-on négocier quand on est dans un extrême état de faiblesse face à un occupant qui a tous les atouts en main ? La réponse est malheureusement très prosaïque : les Palestiniens n’avaient aucun autre choix que d’aller à la négociation.
N’oublions pas que nous en étions à la fin de la première guerre contre l’Irak, à la formation d’une énorme coalition arabe aux côtés des Américains, et à un pays arabe envahi de façon illégitime: le Koweït… Nous étions dans une tout autre conjoncture. La direction palestinienne a eu raison d’aller à la négociation, elle qui était totalement mise à l’écart (en 1990-91)… Autrement, la question aurait été de toute manière discutée, mais sans les Palestiniens. Il fallait que la voix palestinienne soit présente et entendue. Mais vous avez raison, cela s’est fait dans des conditions extrêmement défavorables.

Pourquoi l’Autorité palestinienne a-t-elle accepté la Feuille de route, sachant qu’elle ne pouvait désarmer le Hamas et le Jihad ? Un geste désespéré ?

Là encore, il faut voir les choses telles qu’elles se sont passées. Cette Feuille de route avait commencé par s’appeler autrement : le Plan du quartet. Ses auteurs n’étaient pas uniquement les Etats-Unis, mais aussi l’Union européenne, la Russie et l’ONU.
Les Palestiniens avaient, au départ, de fortes garanties, de la part des trois premiers acteurs, que la question ne serait pas abordée en tête-à-tête avec les Etats-Unis. Et puis, il y a eu les attentats du 11 Septembre, la guerre d’Afghanistan et la guerre contre l’Irak et finalement ces trois acteurs se sont retirés du jeu. De nouveau, les Palestiniens se sont retrouvés en tête-à-tête avec Israël et la première puissance impériale du monde : les Etats-Unis, dans la conjoncture de l’occupation d’un grand Etat arabe, l’Irak, et d’une attitude très décevante des Etats arabes voisins de la Palestine. Cela souligne d’autant plus l’immense solitude de l’acteur palestinien. Dans un tel rapport de forces, vous ne pouvez pas dire non !

Les Etats arabes ont adopté une position de spectateur et de dénonciation verbale… Disposent-ils encore des moyens ou de la volonté de s’opposer à la politique américaine ?

Les régimes arabes ne se ressemblent pas. Ni les sociétés arabes d’ailleurs. Certaines sont libérales et démocratiques, d’autres ne le sont pas. Bref, c’est un groupe d’acteurs nullement homogène. Donc, nous avons 21 pays ayant leurs spécificités et leurs identités politiques et sociales, mais ils partagent tous un trait commun : ils sont tous sur la défensive et ne peuvent pas faire grand-chose pour les Palestiniens.
D’ailleurs, la récente visite du président Hosni Moubarak aux Etats-Unis a été l’occasion d’une série non pas de mauvais traitements, mais de grossièretés et d’impolitesses qu’on a du mal à imaginer. L’accueil a été très, très rude.
On nous a dit qu’il y avait eu des consultations. C’est faux. La Maison Blanche a juste communiqué au président égyptien ses desiderata, sans se soucier de ses réponses. Malheureusement, les pays arabes sont réduits à recevoir des demandes. Ils n’ont pas voix au chapitre.

L’alignement des Etats-Unis sur les positions israéliennes et leur arrogance vis-à-vis des pays arabes n’érodent-ils pas sérieusement la crédibilité américaine dans le
monde arabe ?
Le sentiment de critique et de désaveu des Etats-Unis domine, sans exagération, dans toutes les opinions publiques de la planète et pas simplement dans le monde arabe.
J’ai la conviction que les Etats-Unis eux-mêmes, en poursuivant leur politique actuelle, vont au désastre et entraînent l’humanité dans ce désastre. On en est là. Pour moi, il est certain que les Américains n’arriveront pas à se désembourber de la crise irakienne.

Et John Kerry, le candidat démocrate aux présidentielles américaines, semble suivre la même voie que Sharon…

En effet. Vous savez que John Kerry avait demandé audience à Ariel Sharon, lors du séjour de ce dernier à Washington. M. Sharon n’a même pas daigné le recevoir ! Cela montre jusqu’où peut aller l’arrogance israélienne. Et malgré cela, M. Kerry surenchérit sur la politique de soutien inconditionnel à Israël suivie par l’administration Bush !

Dans ce contexte, quelle crédibilité peut encore avoir la fameuse Initiative américaine du Grand Moyen-Orient ?

Je suis convaincu qu’il s’agit d’une initiative mort-née. D’ailleurs, son utilité première est d’avoir servi de menace contre les gouvernements arabes. Objectif : les mettre sur la défensive. En un mot, c’est une menace plus qu’un projet