Elections professionnelles : Un avant-goût de septembre 2021 !

• Dans l’enseignement, la santé, les finances, la justice et les collectivités territoriales, les fonctionnaires ont exprimé un vote de sanction pour le bras syndical du PJD et donc contre les politiques publiques menées par le parti durant ces dix dernières années.

D’habitude, les élections professionnelles passent pratiquement inaperçues. Pour le grand public, elles ne représentent, pour ainsi dire, pas d’enjeu particulier. Mais cela n’enlève en rien à leur importance en tant que maillon de la chaîne démocratique. Cette année, ce n’est pas le cas. D’abord, parce qu’elles interviennent en amorce d’un processus électoral qui se prolonge jusqu’en octobre prochain, avec le renouvellement de toutes les instances élues. Ensuite, et c’est le plus important, parce que le bras syndical du parti au pouvoir a subi, non pas une défaite cuisante, mais une humiliation électorale. Certes, à l’heure de l’écriture des ces lignes les résultats officiels et définitifs, n’avaient pas encore été annoncés par les départements du travail et de la fonction publique, mais les résultats partiels renseignent d’un rejet pur et franc du parti islamiste. Parce que, notons-le, le syndicat (UNTM) et le parti (PJD) ne font qu’un, il forment d’ailleurs un seul groupe parlementaire à la deuxième Chambre. Concrètement, dans l’enseignement, l’UNTM n’a même pas atteint le seuil qui en ferait l’un des syndicats représentatifs. Il n’a remporté que 27 sièges, soit à peine un peu plus de 5%. Le syndicat islamiste enregistre le plus fort taux de recul par rapport aux élections de 2015. Il est passé de 100 sièges et donc la deuxième place en 2015 à seulement 27 et une sixième place le 16 juin, soit une régression de… 73%. Notons que l’UMT, arrivé premier, a enregistré les plus grandes performances en améliorant son score de +83%. Le syndicat est passé de 66 sièges (5e place) en 2015 à 121 sièges cette année. Dans ce secteur, le taux de participation avoisine les 60%, ce qui veut dire que trois fonctionnaires sur cinq ont voté. Dans le secteur de la santé, le syndicat islamiste n’a pas fait mieux, l’UNTM, arrivé 7e, avec seulement 28 sièges (5,4%), n’a pas non plus atteint le seuil qui en fera un syndicat représentatif. Là encore, c’est l’UMT qui rafle la mise avec 124 sièges, soit 24,8%.
Dans les collectivités territoriales, la chute a été encore plus dure. En 2015, le bras syndical du PJD a été classé quatrième (262 sièges, soit 6,37%), juste après la liste indépendante, l’UMT et la CDT. Six ans plus tard, le 16 juin dernier, il est passé à la sixième place avec seulement 107 sièges, soit 2,85%. Dans les finances, les islamistes réalisent un piètre résultat avec seulement 10 sièges sur 290, soit à peine 3,45%. Là encore c’est l’UMT qui remporte haut la main ces élections, 196 sièges, soit 67,6%.
Enfin, dans le département de la justice les islamistes sont arrivés seconds, cette fois, juste derrière la Syndicat démocratique de la justice qui relève de la centrale syndicale FDT, affidée à l’USFP. Sauf que l’UNTM n’a obtenu que 37 sièges des 373 à pourvoir, soit 9% contre 14% en 2015. Le SDJ a raflé la mise avec 81% des sièges, soit 307.
Ce sont de loin les départements qui concentrent la majorité écrasante des fonctionnaires et agents (pour les collectivités territoriales). Un premier constat à tirer de ces chiffres, le PJD et son syndicat sont d’office écartés des prochaines négociations du dialogue social, principalement le dialogue sectoriel dans des départements ministériels de poids. Bien que l’impact sur les performances du syndicat lors des élections de la deuxième Chambre (20 sièges sont réservés aux syndicats) est tout aussi évident. Sous le choc, l’UNTM s’enlise dans le déni. Son secrétaire général, le conseiller parlementaire Abdelilah El Halloti, insiste sur le fait que «malgré le recul enregistré dans certains secteurs, on peut affirmer que l’UNTM a réalisé des résultats en amélioration par rapport aux dernières élections. Ce qui lui permet de maintenir sa position avancée». Dans tous les cas, ces résultats nous amènent à affirmer sans craindre de tomber dans l’erreur que les fonctionnaires ont rejeté le PJD et son syndicat. Nous parlons quand même d’une assiette électorale de près de 1,5 million de fonctionnaires. En d’autres termes, c’est la classe moyenne qui sanctionne aujourd’hui les politiques publiques menées par le PJD à la tête du gouvernement durant ces dix dernières années. Cette même «classe moyenne» que le PJD s’est targué d’avoir conquise lors des élections de 2015 et 2016. Le parti islamiste en a même fait son leitmotiv depuis. Pour lui, l’équation est simple : il a remporté le plus grand nombre de sièges aussi bien aux élections locales et régionales que législatives dans les grandes villes qui concentrent la plus grande partie de la classe moyenne. Donc la classe moyenne a voté pour lui. Et, qui plus est, il s’agit d’un «vote politique». Le poids des votes d’un peu plus de 1,5 million d’électeurs qui ont voté pour le PJD est bien plus important que celui du reste des électeurs. Selon cette même idée galvaudée par le PJD, ses électeurs lui ont exprimé un «vote politique» pour son programme et non pour ses candidats.
Aujourd’hui, il est clair que cette même classe moyenne qui a voté pour lui en 2015 et en 2016 se détourne de lui. Mais, peut-on affirmer dès à présent que c’est le prélude d’une défaite électorale cuisante lors des prochaines élections du 8 septembre ? Ce n’est pas une implication logique. Les élections professionnelles n’ont rien à voir avec les élections locales et encore moins législatives. Chaque scrutin a ses particularités, ses implications et ses a priori. Il n’en reste pas moins que c’est un signe de la chute de popularité du parti islamiste. Cela d’autant que l’UMT qui, soit dit en passant, a réalisé une remarquable performance ce 16 juin, non seulement en devançant toutes les autres centrales, dans des secteurs clés, mais également en grignotant sur les sièges qui revenaient par le passé aux listes indépendantes (ou les sans-appartenance syndicale, SAS), a décidé de mettre entre parenthèse sa fameuse «neutralité politique». Les amis de Miloudi Moukharik incitent ainsi les militants de la centrale à voter en masse le 8 septembre et à voter contre le PJD.
Cela étant, en réalité et au-delà des implications que peuvent avoir sur les prochaines échéances électorales, les résultats des élections professionnelles dans la fonction publique ont montré que le parti islamiste n’a finalement pas réussi à «infiltrer» tous les rouages de l’Administration. En dix ans de pouvoir, il a pu placer des dizaines, pour ne pas dire des centaines, de ces cadres dans les postes clés des différentes administrations et ministères, mais cela ne lui a pas suffi à assurer son emprise sur la fonction publique. Or, avec les résultats récoltés par son syndicat dans les élections des membres des commissions paritaires, il est évident que le PJD vient de perdre un réservoir électoral appréciable.