Effervescence autour de l’affaire du Sahara

A quelques jours du délai fixé par le Souverain, les partis n’ont pas encore finalisé leurs propositions.
L’Algérie et le Polisario mettent la pression, le Maroc réplique.
Quelle alternative en cas de refus de la proposition marocaine ?

Les querelles de partis ont disparu de la scène médiatique ces derniers jours. «C’est le calme plat», annonce Ahmed Laâmarti, chef de la commission parlementaire du Rassemblement national des indépendants. Est-ce à dire que les partis sont décidés à laver leur linge sale en famille ? La question n’est pas là. Depuis quelques jours, le conflit de succession au parti d’Ahmed Osmane semble avoir été relégué au second plan : les militants se sont offert une trêve autour de la question du Sahara. Ils ne sont pas les seuls. A quelques jours seulement de la remise au Souverain des mémorandums des partis sur le statut des provinces marocaines du Sud, prévue pour le 30 mars, presque aucun ne se dit prêt à rendre sa copie.

Certains ont une bonne excuse : le Mouvement populaire, le Mouvement national populaire et l’Union démocratique tiendront leur congrès de fusion seulement quelques jours avant la date butoir. Quant à l’Istiqlal, après avoir renoué avec le Parti du progrès et du socialisme au sein de la Koutla, il hésite à étendre l’embellie jusqu’à la présentation d’un mémorandum commun. C’est que le désaccord est de taille, le parti de Abbas El Fassi penchant plutôt pour une régionalisation poussée, contrairement à son allié ex-communiste qui parle déjà autonomie. Pendant ce temps, le PJD, devenu inséparable de Forces citoyennes, a organisé les 10 et 11 mars une conférence internationale ayant pour thème «Régionalisation et autonomie, modèles et leçons», en profitant pour mettre en avant ses contacts étrangers fraîchement acquis.
Cela dit, même les petits partis s’y mettent, à l’exemple du PSU ou du PND qui, chacun de son côté, cherche des alliés pour la confection du mémorandum. Présage de coopérations futures ?

3 000 manifestants marocains à La Haye devant l’ambassade d’Algérie
Cependant, l’effervescence ne se cantonne pas à l’intérieur des frontières du pays. Alors que la proposition du Maroc au Conseil de sécurité des Nations Unies n’est attendue que pour le 30 avril prochain, date à laquelle ce dernier doit se réunir pour décider du renouvellement du mandat des troupes de la Minurso, la tension devient de plus en plus palpable. Ignorant la quasi-destruction des camps de Tindouf par les pluies, le Polisario a choisi de se concentrer sur l’organisation des festivités à Tifariti le 27 février, en plein no man’s land. Poussant sa démarche de provocation à l’extrême, le mouvement séparatiste parle même de construction de bâtiments officiels sur place et interpelle l’Union européenne quant à la légitimité des accords de pêche portant sur la zone sud du Maroc. Côté marocain, la diaspora a fait une démonstration de force à La Haye où quelque 3 000 personnes ont manifesté, samedi 11 mars, devant l’ambassade algérienne contre l’occupation de Tifariti. Quelques jours auparavant, le gouvernement avait, pour sa part, protesté auprès de l’ONU. Le service militaire obligatoire a aussi fait son retour chez nous, même s’il est plus court qu’auparavant (un an contre 18 mois auparavant) et requiert des candidats âgés de 20 ans ou plus. Coïncidence ? Au même moment, l’Algérie a signé l’un des contrats d’armements les plus importants de son histoire – 3,5 milliards de dollars – avec la Russie…
Faut-il s’en inquiéter ? Rien de bien surprenant à la veille de la remise de la proposition marocaine, explique le politologue et ancien ambassadeur au Vatican, Abdelouhab Maalmi. «Lorsque ces moments approchent, on s’agite et chacun s’efforce de marquer des points avant la réunion de l’instance en question, c’est-à-dire le Conseil de sécurité. Le Maroc avance son plan, ses adversaires rétorquent d’une autre manière», souligne-t-il.

Comment réagira le Polisario
Ainsi, on aura beau parler de proposition de la dernière chance pour le Maroc, ce dernier ne doit pas s’attendre à ce que ses adversaires lui fassent des cadeaux. L’essentiel est de convaincre la communauté internationale. Après tout, le projet marocain devrait accorder une plus grande marge de manœuvre aux provinces du sud tout en préservant l’intégrité territoriale du pays, à l’instar des régions européennes à velléités indépendantistes telles que la Catalogne ou le Pays Basque en Espagne. «Techniquement, les Nations Unies ne peuvent pas rejeter la proposition du Maroc», explique Mustapha Bouh Barazani, ancien membre du bureau politique du Polisario, rallié, résidant aujourd’hui au Maroc. Techniquement, certes, mais tout dépendra en fait de la position du Polisario et de l’Algérie. Si la proposition marocaine est refusée d’emblée, ce sera le retour à la case départ. Il faut rappeler que ces derniers ont réitéré à plusieurs reprises leur attachement à la tenue d’un référendum, bien que la liste des votants n’ait pas pu être déterminée en raison des divergences entre les deux camps sur le choix des personnes habilitées à y participer, le Maroc invoquant le droit du sang tandis que ses adversaires se réfèrent au droit du sol.

Dans cette situation, le Maroc dispose-t-il d’une solution de rechange en cas de refus ? La vraie question semble plutôt de savoir si le Maroc compte mettre le projet au placard en cas de refus, s’inquiète Mustapha Bouh Barazani. «Il faut qu’on prenne l’initiative, qu’on applique l’autonomie, que les autres la rejettent ou pas. Si le Polisario refuse, si les Nations Unies refusent, il faut qu’on lance l’auto-gouvernance», insiste El Idrissi Bellali, ancien ambassadeur du Polisario en Libye. Argument ? Le Maroc est libre de faire ce qu’il veut sur son territoire, et une telle expérience serait une amorce d’ouverture car non seulement elle constituerait une démonstration face au Polisario mais elle fonctionnerait aussi comme une répétition avant l’application du projet à l’ensemble des populations sahraouies. Face à cette expérience grandeur nature, les membres du camp adverse devront se rendre à l’évidence quant aux intentions du pays.
Au-delà, les perspectives de résolution du conflit semblent bien maigres, surtout sans une mise à profit des réseaux diplomatiques et humains du Maroc.

Ignorant la quasi-destruction des camps de Tindouf par les pluies, le Polisario a choisi de se concentrer sur l’organisation de festivités à Tifariti le 27 février.

Le Maroc devrait appliquer dans tous les cas son projet d’autonomie

Peut-on envisager que la proposition du Maroc à l’ONU soit rejetée ?
Mustapha Barazani : Il n’est pas dans les coutumes des Nations Unies de rejeter une proposition mais de la transmettre aux autres parties. La véritable question à se poser est plutôt : est-ce que le Maroc, en cas de rejet par l’Algérie et le Polisario, continuera l’application du projet d’autonomie ?

Devrait-il le faire ?
C’est ce que j’appelle une autonomie à deux vitesses. Première possibilité : en cas de rejet, le Maroc devrait entamer une expérience d’autonomie ou de régionalisation poussée dans les provinces du Sud. Elle servira de laboratoire pour la phase finale et nous permettra de mobiliser les potentialités des Sahraouis unionistes. Ce serait aussi un pas très important dans la mesure où les gens du Polisario verraient en cette expérience une solution et s’y allieraient. C’est là une expérience d’autonomie qui pourra être enrichie et élargie au cas où les autres parties l’accepteraient. La deuxième phase serait cette autonomie qui permettra la clôture définitive du problème au niveau international.

En quoi ce serait une clôture définitive ?
Une solution définitive, c’est quand les autres parties acceptent. La deuxième phase, c’est l’acceptation par les autres et leur entrée dans un processus d’autonomie. Là, on entrera dans une phase finale, car le problème sera résolu.

Beaucoup pensent que l’existence du Polisario dépend de la tenue d’un référendum…
Le référendum est dépassé. Les Nations Unies ont essayé de faire un référendum pendant 9 ans, elles n’ont pas pu établir une liste électorale. Les plans Baker 1 et 2 ont été rejetés par les parties et James Baker a démissionné parce qu’il n’a pas pu appliquer son plan. Maintenant, nous sommes dans une forme que les Nations Unies décrivent comme suit : une solution mutuellement acceptable par les deux parties. Le Polisario, à mon avis, aurait tort de refuser l’autonomie si le Maroc l’offrait aux provinces du Sud. Beaucoup de cadres et de militants du Polisario le quitteront parce qu’ils ne vivront pas éternellement en Algérie.

Mustapha Bouh Barazani Ex-membre du bureau politique du Polisario.