Echiquier politique, un nouveau jeu d’alliances est en train de se former

Une alliance aux antipodes est en train de se former, entre le PJD et le PAM, sur la scène politique locale et régionale. Le PPS, depuis qu’il est à l’opposition, tente un rapprochement avec l’Istiqlal, d’abord à travers les jeunesses des deux partis. Le vote de l’article 9 de la Loi de finances, aujourd’hui entrée en vigueur, a chamboulé toutes les cartes.

Le débat du PLF est, d’habitude, l’occasion idéale pour la constitution de quelques alliances de circonstance, certes parfois inattendues mais dans tous les cas cohérentes. Le PLF de cette année est tout autre. L’article 9, au demeurant très controversé, a laissé apparaître des comportements politiques -nous sommes bien loin des alliances quand bien même de circonstances- qui défient toute logique. Pour faire court, la disposition en question a été votée à l’unanimité par tous les groupes, et groupement pour le cas du PPS, parlementaires à la première Chambre. Le PAM et l’Istiqlal qui sont dans l’opposition, rejoints plus tard par le PPS, ont voté après une entente conclue avec les formations de la majorité gouvernementale. Jusque-là, on peut parler d’alliance de circonstance. Le ministre de l’économie et des finances, et derrière lui le gouvernement, qui a savamment manœuvré pour arriver à ce consensus voulait certainement, observent certains analystes, se prémunir contre un éventuel recours devant la Cour constitutionnelle. Mais une fois le texte arrivé devant les conseillers de la deuxième Chambre, c’est le flou total. Le PJD, qui dirige le gouvernement et incarne le leadership de la majorité gouvernementale, du moins ses conseillers se sont retournés contre le chef du gouvernement, qui est également le patron de leur parti, étant donné que c’est lui qui est politiquement responsable de ce PLF et de la politique gouvernementale en général. Le PJD s’est donc abstenu de voter cet article alors que le PAM, parti de l’opposition, a voté pour avec le reste de la coalition gouvernementale, le RNI, l’UC et le MP. L’USFP et l’Istiqlal ont également opté pour l’abstention. Ce dernier, expliquant ce vote contradictoire, affirme par la voix de son secrétaire général qu’à la première Chambre, il n’avait pas non plus voté cet article. Il aurait voté avec la majorité en faveur des orientations générales du PLF qui ont fait l’objet d’une entente entre les groupes de tous les partis représentés à la Chambre. Ses conseillers, n’étant pas tenus par cette entente, ont choisi un vote différent. Quant à l’USFP, elle n’a toujours pas justifié ce revirement. Le chef de son groupe parlementaire à la deuxième Chambre s’est toutefois démarqué en appelant à la tenue d’une réunion de l’instance de la majorité pour mettre tout cela au clair. C’est d’ailleurs la même initiative prise par le groupe du RNI, pour qui la scène politique n’est plus lisible. Le RNI s’est dit étonné du comportement des conseillers du parti islamiste, qui dirige le gouvernement et dont le secrétaire général est institutionnellement responsable de l’élaboration du PLF que sa majorité, à sa tête son chef de file, le PJD, devait, en toute logique, soutenir dans les deux Chambres.

Alliance pour le développement

Un comportement qui devrait paraître conjoncturel, quoique quelque peu aberrant, mais en y regardant de plus près, la situation est autre. C’est en effet depuis l’élection, ou, pour être plus précis, la veille de l’élection, le 28 octobre, de la «pamiste» Fatima El Hassani à la tête de la présidence du Conseil régional de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, que les contours de la carte politique ont commencé à montrer des signes de glissement. L’autorité de tutelle ayant constaté la cessation d’activité de l’ancien président, elle a déclaré la vacance du poste, le 17 octobre, et l’organisation de nouvelle élection. Le PAM avance son candidat, le PJD qui est la deuxième force politique en fait de même. Sauf que, juste avant le scrutin, il se retire subitement, et vote pour la candidate du PAM, prenant au dépourvu toute la classe politique, et une frange du PJD lui-même. Le secrétaire général adjoint du parti islamiste devance toute tentative d’interprétation non souhaitée de cet acte et parle d’«alliance pour le développement». Peu après, le parti déclare une «amnistie» pour les membres de son antenne locale qui avait poussé l’outrecuidance jusqu’à s’allier avec le PAM pour diriger le conseil de la ville, faisant fi des directives du parti. Un peu plus tard, le 18 novembre, le chef du parti se déplace en personne à Souihla, dans la région de Marrakech où il a présidé un meeting politique. Ce faisant, le secrétaire général fait d’une pierre deux coups. D’abord, il tente une incrustation dans le milieu rural, terre jusque-là inconnue pour lui. Ensuite, il donne sa bénédiction à une alliance locale avec le PAM lui permettant justement de faire le premier pas dans cette zone en accédant, grâce au vote des élus PAM qui lui renvoie l’ascenseur, à la tête de l’Etablissement de coopération intercommunale (ECI) du Grand Marrakech. Nous ne sommes plus dans le cadre d’une alliance de circonstance ou une alliance conjoncturelle «pour le développement», comme la justifiait le secrétaire général-adjoint du parti islamiste.

Nous parlons bien de trois niveaux d’alliance, au niveau communal (dans une grande ville), intercommunal et régional. Et ce qui, plus est, en si peu de temps. Le même secrétaire général-adjoint a, d’ailleurs, laissé entendre que le PJD «n’a plus de problème avec le PAM», justifiant par la même occasion ce début de normalisation entre les deux formations. Il n’en fallait pas plus aux analystes politiques pour tenter des extrapolations évoquant une éventuelle alliance, au demeurant salvatrice pour les formations, à l’horizon ou même au lendemain des élections de 2021. Une lame de fond qui risque de bouleverser la scène politique –une coalition entre les deux premières forces politiques qui cumulent plus de 57% des sièges de la première Chambre, n’étant pas peu de choses- ou une simple expression du désarroi de deux partis face à leurs crises internes? Difficile d’y répondre.

Le changement est le propre de la politique

Cela d’autant que rien ne rassemble les deux partis, l’un se présente comme moderniste, alors que l’autre se dit du référentiel islamique. Le premier s’est fixé pour mission de combattre l’islam politique et le deuxième a fait campagne, lors des élections de 2016, en fustigeant le premier et le traitant de tous les noms et en lui reprochant d’être la cause de tous les maux. Quatre ans plus tard, les deux formations décident de mettre la main dans la main. Les observateurs ne manqueront toutefois pas de relever que les deux formations font, aujourd’hui, face à un adversaire politique commun. Lequel adversaire est, par ailleurs, aisé d’identifier pour être pratiquement le seul à déployer un programme inédit d’encadrement de la population, y compris, et surtout, dans le Maroc profond.
Dans tous les cas, on peut avancer, et c’est une évidence même, que ces initiatives de rapprochement ne font pas l’unanimité aussi bien parmi les rangs de l’un que de l’autre parti. Dans les deux cas, nous parlons de l’œuvre de deux tendances de deux formations qui se sont livré une guerre sans merci, voire une lutte à mort, durant les dix dernières années. L’ancien secrétaire général du parti islamiste a même tenu à l’affirmer à deux reprises il y a quelques jours. Ce dernier a ainsi qualifié les propos du secrétaire général-adjoint de son parti de «glissement» pour ne pas dire «dérapage». Personne n’a décidé, martèle-t-il, qu’il n’y a plus de problème entre le PAM et le PJD, ni le secrétariat général, ni le conseil national et encore moins l’autre partie, le PAM. Au PJD, on évoque déjà des mesures drastiques pour éviter de faire face à ces «dérapages». Il serait même question d’un éventuel congrès extraordinaire avant les échéances de 2021, idée que le clan pro-ancien secrétaire général serait en train de promouvoir. Bien plus, toujours dans le registre de ces mesures drastiques, l’ancien patron du parti n’a pas hésité, lui, à évoquer l’éventualité du retour à l’opposition «s’il le faut». Il faut dire que ce rapprochement n’est que la goutte qui a fait déborder le vase. Le PJD fait actuellement face à une défection sans précédent, aussi bien au niveau interne qu’auprès des MRE, parce qu’ils ne partagent plus la ligne suivie par la direction. Et pour ne rien arranger, le parti ne mobilise plus, non plus, les foules. Les deux sorties de son secrétaire général à Souihla, dans les environs de Marrakech le 18 novembre, et dans le Gharb, près de Kénitra, une semaine plus tard, n’ont pas vraiment attiré de monde. L’éventualité du rapprochement avec le PAM paraît salvatrice, surtout dans un contexte régional en perpétuelle mutation. De même, les promoteurs de ce projet au sein du PJD voudraient sans doute montrer que le parti a vraiment tourné la page. Le PAM n’est pas dans une meilleure posture. Il est, pour ainsi dire, aujourd’hui divisé. La crise, loin d’être atténuée par l’élection à la tête de la Région Tanger-Tétouan-Al Hoceima d’une figure du courant de «L’avenir», cautionnée par les instances exécutives contrôlées par le courant de «La légalité». Le jugement, en appel, du Tribunal administratif de Rabat reconnaissant l’élection de Samir Goudar à la tête de la commission préparatoire a tout changé. Le courant de «L’avenir», dont il est l’un des représentants, et qui a été derrière ce rapprochement avec les islamistes du PJD, vient, en effet, de décider une dernière réunion de la commission, le 21 décembre, pour valider les documents et mettre en place les procédures et démarches ainsi que la logistique nécessaire pour l’organisation du congrès prévu fin janvier. En attendant, une dernière tentative de réconciliation, «pour aller au congrès ensemble», semble avoir échoué. Pendant ce temps, une autre alliance est en train de se former. Désormais dans l’opposition, depuis le dernier remaniement ministériel, le PPS tente un rapprochement stratégique avec l’Istiqlal. Ce sont les jeunesses des deux formations qui ouvrent la voie, en tenant, le 8 novembre, une réunion de coordination des bureaux exécutifs des deux organisations. Les jeunesses des deux partis se sont dit, au terme de cette réunion, «déterminées à renforcer le travail d’équipe grâce à un programme d’entretiens et réunions périodiques». Pour plusieurs analystes, cette rencontre n’est que le prélude à une future collaboration, voire alliance, plus étroite entre les deux formations dont la portée dépasse la simple opposition au gouvernement El Othmani. Et, pour l’heure, nous n’en sommes manifestement qu’au tout début.

Qui aurait pu imaginer, au début des années 2000, que le PPS et le PJD allaient devenir un jour des alliés. Les deux formations se sont livré une véritable bataille autour de la question de l’intégration de la femme au développement économique et social. Le PJD, rappelons-le, avait alors rejeté catégoriquement ce plan. Non seulement les deux formations ont fait partie du même gouvernement depuis 2011, jusqu’il y a quelques semaines, mais ils ont poussé leur rapport jusqu’à devenir des alliés inconditionnels au point que le premier est devenu, à bien des occasions, porte-parole du second. Sur cette alliance, il y a beaucoup à dire. Le fait que cela a pris à peine une dizaine d’années aux deux partis pour oublier leurs guerres du passé. En remontant un peu plus loin, pour l’USFP, le RNI, tout comme l’UC et accessoirement le MP, était, à la fin des années 70 et pendant les années 80 du siècle dernier, des partis de l’Administration avec lesquels il était impossible de se retrouver sur le même banc. Depuis 1998, date de la nomination du gouvernement d’alternance dirigé par les socialistes, ces derniers ne trouvent plus aucune gêne à s’allier avec l’une de ces formations ou toutes à la fois. En remontant encore un peu plus loin, un rapprochement entre l’Istiqlal et la gauche représentée principalement par l’UNFP, et plus tard par l’USFP, relevait de l’impossible depuis la scission de l’Istiqlal, en 1959, et le départ de l’aile progressiste devenue l’UNFP. C’était bien avant la naissance de la «Koutla historique» formée en 1970 entre l’UNFP et l’Istiqlal justement. Cette alliance n’a cependant pas duré longtemps. Elle est vie tombée dans l’oubli, jusqu’à sa réactivation en 1992, sous l’appellation de «Koutla démocratique», mais cette fois entre l’Istiqlal, l’UNFP, l’USFP, le PPS et l’OADP. Six ans et deux réformes constitutionnelles plus tard, cette alliance s’est réduite à trois formations, l’USFP, l’Istiqlal et le PPS. La suite est connue. Le passé récent a connu une autre alliance, éphémère, certes, mais ou rien ne rassemble les membres. L’islamiste, le gauchiste, le centriste et le libéral se sont, en effet, retrouvés main dans la main dans le G8, la fameuse alliance de l’avant-élections de 2011 constituée pour «défendre la modernité et la démocratie». Cette coalition regroupant le RNI, le PAM, le MP, l’UC, le Parti travailliste (PT), le Parti socialiste (PS), celui de la Renaissance et de la vertu (PRV), et le Parti de la gauche verte (PGV), n’a pas survécu au scrutin remporté, rappelons-le, par le PJD.