Diplomatie agissante : Dans un contexte de globalisation, le Maroc continue d’assembler

L’Initiative Afrique Atlantique est une dynamique inclusive pour un processus de gouvernance politique de notre espace atlantique commun.

Rabat a accueilli mercredi un événement majeur. Un de ces évènements que seule une diplomatie chevronnée, celle du Royaume en est une, peut réussir. Ce n’est pas un coup d’éclat, mais une initiative qui a pris le temps de mûrir. 21 des 23 pays africains de la façade atlantique, y compris l’Afrique du Sud et évidemment le Nigeria -la présence de ces deux pays étant fort significative-, ont participé à la première réunion ministérielle des États africains atlantiques. Il faut dire que, comme l’a d’ailleurs précisé le ministre des affaires étrangères, Nasser Bourita, que l’Afrique Atlantique n’est pas seulement une entité géographique mais bien plus, «un espace géostratégique fondé sur une identité commune». Cette première rencontre est l’aboutissement de l’initiative marocaine lancée en … 2009 en faveur de la promotion de l’espace Afro-Atlantique. Initiative qui a, du reste, longtemps bénéficié d’une forte volonté exprimée par le Souverain et affichée par la diplomatie marocaine.

L’Initiative Atlantique Africaine (IAA) a fait, pour ainsi dire, partie intégrante du discours politique et diplomatique du Maroc, notamment dans son volet africain. On s’est toujours demandé si cette initiative traduisait seulement une volonté de peser davantage dans le continent africain ou s’agit-il d’une initiative pouvant permettre au Maroc de se positionner par rapport aux évolutions futures de l’espace atlantique. Il semble aujourd’hui, avec les événements qui se sont succédés ces dernières années, la crise sanitaire, la reprise des relations avec Israël, les développements qu’a connus la question du Sahara, le conflit russo-ukrainien,…, tout porte à croire que le Royaume est pleinement inscrit dans l’évolution future de la géopolitique régionale et continentale.

Au-delà des aspects commerciaux avec l’établissement de pôles logistiques efficients vers l’Afrique, le port de Dakhla Alantique est un exemple parlant, cette façade atlantique est une ouverture sur le monde nord et sud-américain. Avec les Etats-Unis, le Brésil et le Canada, le Royaume du Maroc peut raffermir cette conscience de la côte atlantique comme espace géopolitique propre et capitaliser aussi sur ses positions pour affirmer son influence dans la zone. Or, constate-t-on, la façade atlantique africaine n’est vraiment pas, ou pas encore, un espace évocateur dans les relations internationales ou dans les relations africaines contemporaines. Pourtant, cet espace compte 3 des cinq premières puissances économiques africaines, les 23 pays africains qui possèdent une façade sur l’Atlantique abritent 46% de la population africaine et concentrent près de 55% du PIB du continent. Par ailleurs, ces pays font face à des défis qui menacent leur littoral. Le terrorisme au Sahel pousse de plus en plus vers le littoral et le risque de contamination de cette menace des pays enclavés vers les pays côtiers est réel. On mesure donc l’importance de cette initiative et surtout de ce qui découle de cette première réunion de Rabat.

En effet, pour bien comprendre la portée de la réunion du mercredi qui s’est soldée par la «Déclaration de Rabat» et l’institutionnalisation de cette initiative avec la réactivation du Secrétariat général et la création de groupes de travail, il faut l’inscrire dans le contexte actuel. L’idée de l’IAA date certes de 2009, c’est un fait, mais il fallait l’inscrire dans un contexte régional plus large et surtout organisé. La réintégration du Maroc à l’UA, en 2017, répond en partie à cette quête d’institutionnalisation. Cela d’autant que cette initiative s’inscrit pleinement dans la nouvelle doctrine diplomatique du Royaume dont les principaux piliers sont la coopération Sud-Sud, le partenariat multidimensionnel gagnant-gagnant et la co-création de richesses. La relance de l’IAA intervient également au moment où le dossier du Sahara est matériellement clos, il ne reste plus que la touche «légale» de l’ONU, qui ne saurait tarder, vu le consensus presque général de la communauté internationale autour du plan d’autonomie, pour déclarer cette affaire définitivement réglée. Dans le même contexte, on pourra également citer l’initiative marocaine de parachever le processus de délimitation de ses frontières maritimes. Aujourd’hui, c’est l’un des points de la feuille de route de la relance des relations maroco-espagnoles. Dans le contexte de la géopolitique énergétique avec les tensions sur le marché de l’énergie, exacerbées par le conflit entre la Russie et l’Ukraine, le projet de construction du gazoduc Nigeria-Maroc est un élément qui joue en faveur de cette initiative atlantique. Ce n’est pas seulement une réponse aux besoins de l’Europe en matière de l’énergie, mais également un facteur d’intégration régional. Dans un contexte géopolitique plus large, il n’échappe à personne que dans le cadre des rapports entre les puissances mondiales, les Etats-Unis ne souhaiteraient surtout pas une présence chinoise dans l’espace atlantique. Or, depuis les années 2000, on assiste à une montée exponentielle des relations sino-africaines. A première vue, on pourrait expliquer cet engouement de Pékin envers l’Afrique par le besoin de s’approvisionner en matières premières, nécessaire à son expansion économique. Mais au-delà de cet aspect, certains analystes y voient plutôt une tentative de repositionnement géopolitique de la Chine dont on ne mesure pas encore les limites. On se rend compte, poursuit-on, que l’Afrique, et surtout la façade atlantique de ce continent, «produit des germes d’un nouvel espace d’affrontement géopolitique susceptible de transposer les tensions et les caprices étatiques, épuisés dans les espaces classiques de batailles géostratégiques (Méditerranée et Moyen-Orient), vers ce nouvel espace sombre, vulnérable et fertile».

Dans cette logique, on comprend l’initiative du Brésil qui, bien qu’en étant avec l’Afrique du Sud membre du BRIC, est bien plus proche du bloc occidental que de la Chine et de la Russie. En effet, la présence brésilienne sur le continent africain suscite une attention particulière des observateurs. Le Brésil, à l’instar des autres acteurs internationaux, a fortement accéléré la diversification de ses partenaires économiques et ses relations extérieures, focalisant sur l’option Sud-Sud.

Cela dit, comme l’a d’ailleurs souligné Nasser Bourita, cette initiative ne souhaite en aucun cas être en concurrence avec d’autres organisations régionales, ou configurations africaines atlantiques. «Nous voulons qu’elle soit perçue telle qu’elle est, c’est-à-dire une dynamique inclusive pour un processus de gouvernance politique de notre espace atlantique commun, dans son acception élargie», a insisté le ministre des A.E. Cette ambition n’est pas seulement de réactiver les mécanismes du passé, mais de les dépasser. L’ambition du «Processus de Rabat», né de cette rencontre, est, conclut-il, «de permettre à l’Afrique de s’approprier l’Atlantique, de formuler des positions communes et, à terme, de réaliser la jonction avec les pays de l’autre rive de l’Atlantique-Sud–l’Amérique-Latine».