Des femmes députés dénoncent le machisme des parlementaires

Etre chef de groupe ou de commission relève pratiquement de l’impossible.
Elles démontrent qu’elles sont plus assidues et mieux formées que leurs collègues hommes.
Les mentalités ont la peau dure : un sondage Gallup a montré que 46 % des Marocains considèrent les femmes comme inaptes à  la politique.
Aujourd’hui, elles réclament un tiers des postes à  la Chambre des représentants.

à‡ay est, elles ont récidivé. Après avoir bataillé, en 2002, pour une plus grande représentation des femmes en politique, les mouvements féministes reviennent à  la charge. Dans un mémorandum daté du 1er juin 2006, le Mouvement pour le tiers des sièges élus aux femmes, composé de plusieurs acteurs politiques, dont l’ADFM (Association démocratique des femmes du Maroc), a réclamé la mise en place de «mesures légales claires avec obligation de résultats et des indicateurs de performance» pour optimiser la représentation des femmes dans les instances politiques. Le document exige également une approche par genre tout au long du processus électoral, mais aussi et surtout l’attribution du tiers des sièges de la Chambre des représentants aux femmes, soit plus de trois fois le nombre qui leur a été accordé par la liste nationale en 2002.

Députées surdiplômées, électrices pleines de préjugés…
Quelques jours après la publication du mémorandum, le débat a été lancé à  la mi-juin, au Maroc, pour lever les réserves des pays arabes à  propos de la convention Cedaw des Nations Unies sur l’élimination de toutes les discriminations à  l’égard des femmes. Coà¯ncidence ? plusieurs partis, dont l’Istiqlal et le PPS, ont exprimé ces dernières semaines leur soutien à  une présence féminine accrue sur la scène politique.

Finalement, l’obtention en 2002 de 10% des sièges à  la Chambre des représentants via la liste nationale n’a pas suffi à  apaiser les revendications féminines. Quatre ans après la mise en place de cette liste, qui avait permis au Maroc d’accéder à  la 69e place mondiale et au 2e rang au niveau des pays arabes en matière de représentation parlementaire féminine, les Marocaines disposent désormais d’une expérience sur laquelle il est possible de juger leur performance. Conscientes de leur rôle de pionnières, les élues de 2002 savent que leur performance aura un impact déterminant sur l’image des femmes en politique de manière générale. «On nous considère comme la première vague au Parlement puisque c’est la première fois que 30 femmes l’intègrent. C’est donc à  nous de subir, de faire avancer les femmes. Autrement, les citoyens estimeront que ces dernières n’ont pas été à  la hauteur», confie Fatma Moustaghfir, membre du bureau politique du Mouvement Populaire. Désormais, plus rien ne semble arrêter la progression des femmes vers le pouvoir. «Il me semble qu’avec le temps, la femme va atteindre tous les postes, sans exception, y compris celui de premier ministre, même si cela doit se faire de manière progressive», se réjouit Fatma Moustaghfir. Pourtant, la situation sur le terrain ne reflète pas toujours cette tendance.

Une bonne partie d’entre elles aura donc travaillé dur et leur taux d’absentéisme est plus bas que celui des hommes à  la Chambre des représentants. «Les femmes représentaient systématiquement dans les réunions les commissions et particulièrement celle des affaires sociales, 20 à  50% des présents», explique Nouzha Skalli, membre du bureau politique du PPS. Les choses ne s’arrêtent pas là  puisque les députées insistent, bien entendu, sur la qualité de leur travail, poussées par la volonté de faire leurs preuves vis à  vis de leurs électeurs. Il faut dire qu’elles sont bien placées pour le faire dans la mesure oà¹, selon Latéfa Bennani Smirès, membre du bureau politique de l’Istiqlal et députée depuis 1993, leur niveau d’études est plus élevé que la moyenne au Parlement, la moins diplômée d’entre elles ayant son bac, tandis que beaucoup sont des professeurs universitaires, ce qui n’est pas le cas de leurs collègues hommes.

Toutefois, les mentalités ont la peau dure. Selon un sondage de l’institut international Gallup, mené en 2005 auprès de 8 000 personnes dans huit pays musulmans dont le Maroc, si 93% des Marocaines considèrent les femmes aptes à  occuper des postes de direction au gouvernement ou au Parlement, seuls 54% des Marocains pensent de même. A titre de comparaison, en Iran, pays pourtant réputé plus conservateur que le nôtre, le même sondage a révélé que les hommes sont plus nombreux que les femmes (83% contre 74%) à  croire en la capacité de ces dernières à  assumer des responsabilités politiques… Le pire, c’est que chez nous, ces mentalités touchent les électrices elles-mêmes, peu disposées à  faire confiance aux femmes dans le domaine politique.

Les femmes exclues des réseaux masculins
Du côté des parlementaires, aucune des responsables interrogées ne parlera en mal de son parti, mais les difficultés qu’elles décrivent au niveau du Parlement sont instructives: liste nationale ou pas, le plafond de verre reste présent. «Au Parlement, les relations avec les hommes sont cordiales, mais il est difficile d’accéder à  des postes de responsabilité», avoue Latéfa Bennani Smirès. Nouzha Skalli va plus loin : «Ce n’est pas un plafond de verre que nous devons affronter mais un plafond de fer !».

L’accès des femmes aux postes-clés de la Chambre des représentants est-il limité par leur faible nombre ? Il semble que leur entrée au Parlement via la liste nationale, considérée comme un privilège par les hommes, devient un boulet quand il s’agit de prétendre à  des postes comme celui de chef de commission ou de groupe. Tout en précisant que ce n’est pas le propre du Maroc, Nouzha Skalli dénonce l’existence de mécanismes d’exclusion, utilisés pour la promotion mutuelle des hommes et qui constituent des barrières encore plus fortes que les préjugés. «Dans le milieu politique, la compétition est souvent rude, mais elle ne se fonde pas toujours sur des critères clairs et lisibles par tous, elle dépend plutôt de réseaux de relations, de solidarité, d’échange de services, etc.», explicite Nouzha Skalli. Il y a également les réseaux des tribus ou des familles même si, dans ce dernier cas, certaines femmes ont pu, elles aussi, en profiter.

Certains de ces réseaux profitant aux hommes ont toutefois été mis en veilleuse au lendemain des élections de 2003, lorsque plusieurs femmes se sont vu attribuer des responsabilités à  la Chambre des représentants, comme pour compenser leur performance catastrophique aux élections communales o๠elles n’avaient remporté que 127 sièges sur plus de 20 000. Mais ces expériences ont très vite été mises entre parenthèses au nom du renouvellement des équipes, mais seulement pour les femmes, déplore Nouzha Skalli.

Qu’en est-il au niveau des partis ? Alors que les discours favorables aux femmes sont à  la mode, leur accès aux postes de responsabilité reste limité comparé à  celui de leurs camarades masculins. Premier indicateur en ce sens : la composition des bureaux politiques (BP). On retrouve la gauche en tête de peloton : l’USFP compte 6 femmes parmi les 26 membres de son BP, celui du PPS en compte également 6 sur 30 membres. Ils sont suivis par l’Istiqlal dont le BP compte 4 femmes sur 20, le RNI avec 3 femmes sur 26, le Mouvement Populaire avec 3 femmes sur 28 membres. Parmi les grands partis, le PJD arrive en dernier avec seulement 2 femmes sur 24 membres du BP.

«Il faut s’armer de patience»
D’autres éléments viennent plomber la représentation des femmes, tels que le financement des campagnes, puisqu’il apparaà®t que l’argent, nerf de la guerre, reste un privilège de ces messieurs. Une situation à  laquelle les associations proposent, dans leur mémorandum, de remédier à  travers la mise en place de mesures à  ce niveau. D’autres difficultés sont tout simplement liées au partage traditionnel des tâches entre les sexes, les réunions- clés des partis se tenant surtout le soir, alors que les femmes doivent s’occuper de leurs enfants. Autant de problèmes a priori triviaux, sauf qu’ils ont un impact assez important à  travers le monde pour être mentionnés dans la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à  l’égard des femmes (Cedaw).

Que faire face à  cette situation ? Laisser du temps au temps, suggère Bassima Hakkaoui, membre du bureau politique du PJD. Concernant l’accès des parlementaires aux postes de responsabilité, elle estime qu’il faut patienter. Après tout, il s’agit là  d’une première expérience pour une bonne partie de ces femmes. «La tendance veut que, pour les postes de responsabilité au Parlement, les députés votent davantage pour les hommes. C’est une culture face à  laquelle il faut s’armer de patience, et il est indispensable de laisser du temps au temps pour que la femme devienne l’égale de l’homme, en termes de présence sur la scène politique, que les gens recherchent la compétence et ne fassent pas la différence entre hommes et femmes», explique-t-elle. Il semble toutefois que le recours à  la liste nationale, du moins pour la Chambre des représentants, n’a pas eu d’impact sur l’accès à  d’autres postes de responsabilité sur la scène politique en général. La preuve, 0,53% des membres de la Chambre des conseillers seulement sont des femmes, la performance étant aussi pauvre au niveau des communes o๠seuls 5% des élus sont de sexe féminin.

Le quota à  la Chambre des représentants a-t-il eu, finalement, un effet inverse de celui espéré par un impact négatif sur la représentation des femmes ailleurs ? Au sein de la première Chambre, l’existence de la liste risque-t-elle de limiter la représentation des femmes au nombre de sièges qu’elle prévoit ?
En attendant, face à  toutes les difficultés, ces femmes restent prisonnières de logiques partisanes, leur seul espace commun, le forum des femmes parlementaires, étant toujours bloqué par la rivalité gauche-islamistes.

Moins nombreuses mais plus motivées, les femmes ont encore un long chemin à  parcourir pour s’intégrer au Parlement

Quatre questions
Démocratie et égalité sont indissociables

Aà¯cha Belarbi Membre du bureau politique de l’USFP.

La Vie éco : Plusieurs organisations féminines revendiquent aujourd’hui le tiers des sièges au Parlement pour les femmes, qu’en pensez-vous ?
Aà¯cha Belarbi : Le mouvement engagé va vers l’instauration d’une vraie démocratie mais il est conjoncturel : il y a eu un acquis en 2002, on se devait de le continuer. Le mouvement doit être global et regrouper toutes les institutions. Tout le monde parle de démocratie, mais les gens ont peur de parler d’égalité, alors que les deux principes sont indissociables. Nous avons investi le domaine économique, culturel et nous avons un Code de la famille progressiste, mais au plan politique, nous sommes en retard, car nous n’avons pas atteint la masse critique de femmes dans toutes les institutions pour pouvoir parler de parité.

Justement, les quotas ne sont-ils pas une barrière à  la progression des femmes ?
Le quota est un pas, mais le gros du travail doit être fait à  l’intérieur des partis. La liste nationale, surtout pour la Chambre des députés, est importante, mais seulement pour une transition. On ne peut pas augmenter le nombre de femmes sur les listes car, autrement, les hommes dans les partis vont nous marginaliser en nous disant que nous avons une liste à  nous.

Quand on parle des femmes au Parlement, on parle surtout de la Commission des affaires sociales, sont-elles cantonnées dans ce domaine ?
Le champ politique chez nous est resté masculin. L’arrivée des femmes au Parlement est d’une grande importance parce que les hommes, d’abord, s’habituent à  retrouver les femmes sur les bancs du Parlement, non pas comme des subalternes mais comme leurs égales. Vous dites que les femmes se cantonnent dans le volet social. J’estime que le social est d’une très grande importance dans notre pays. Si nous atteignons une masse critique de femmes avec des formations différenciées, ces dernières pourront intervenir dans d’autres secteurs.

Les femmes au Parlement sont-elles suffisamment compétentes pour cela ?
Je ne peux pas juger les femmes qui sont au Parlement, mais ce que nous pouvons juger, ce sont les partis qui les ont présentés et, à  défaut, ce que font les partis pour préparer les femmes à  intégrer le Parlement. Tant qu’il y aura quelques femmes seulement dans le politique, les mentalités ne changeront pas. On les verra toujours comme des élues des élites, et nous ne voulons pas faire de la politique seulement pour les élites, la politique c’est notre quotidien, et une implication des femmes est la base essentielle de la démocratie
Propos recueillis par H.F.-A.