Date, mode de scrutin, mobilisation des électeurs… beaucoup d’inconnues !

Fixer la période des élections une bonne fois pour toutes par voie légale devrait donner plus de visibilité au processus.
Urgent : re-crédibiliser le champ politique. Les partis appelés à un
sérieux effort de communication.
La société civile a un rôle à jouer dans la mobilisation,
mais il faut clarifier les règles du jeu.

Combien de temps nous sépare des élections législatives de 2007 : 10 mois, 8 mois, 7 mois ? A date d’aujourd’hui, personne n’est en mesure de répondre. L’enjeu n’en reste pas moins important. L’arrivée d’un nouveau gouvernement et le renouvellement des membres de la Chambre des représentants, le deuxième sous le règne de Mohammed VI, posent un certain nombre de questions, souvent mêlées d’inquiétude. Fait important à relever, la source d’inquiétude, cette fois-ci, n’est pas de voir l’administration, comme ce fut le cas naguère, intervenir dans le résultat pour confectionner une carte politique sur mesure : les élections de septembre 2002 ont en effet été jugées par les observateurs comme les plus transparentes que le Maroc ait jamais connues. L’inquiétude se situe ailleurs.

Ramadan ne serait pas aussi favorable au PJD qu’on le dit
Il en est ainsi, par exemple, de la date des élections. Traditionnellement, elles se tiennent au cours du mois de septembre, sauf que, en 2007, l’occurrence du Ramadan à partir du deuxième tiers du mois de septembre risque de compliquer les choses. Si les élections ont lieu au cours des 10 premiers jours, cela voudrait dire que les partis devraient faire campagne en août, scénario auquel ils semblent peu favorables. Si les élections se tiennent au cours du mois de Ramadan, l’on craint une instrumentalisation du regain de religiosité de la part de certaines formations. Le Ramadan sera «incontestablement capitalisé par certains courants islamistes», convient Noureddine Ayouche qui pense néanmoins qu’il serait temps «de clarifier les choses une bonne fois pour toutes et d’arrêter une date fixe pour les élections, Ramadan ou pas». Il est rejoint en cela par l’ensemble des intervenants. Larabi Jaïdi, par exemple, trouve «anormal que les choix politiques se fassent par rapport à un PJD» et Mohamed El Ayadi, voit dans un éventuel report «une raison de servir des objectifs inavoués». Enfin, Mohamed Tozy récuse l’idée selon laquelle Ramadan serait favorable à un vote PJD, «puisque ce mois sacré ne comporte pas seulement une face religieuse mais également un revers libertin». On notera que la non-fixation d’une date, jusqu’à aujourd’hui, est considérée à l’unanimité comme un facteur négatif. «Ne pas fixer de date précise pour les élections, à moins d’un an de leur tenue, participe aussi à la démobilisation des citoyens», estime M. El Ayadi.
Autre grande question, celle du taux de participation des électeurs. Comment l’améliorer ? Deux moyens, selon Mohamed El Ayadi : «Ou rendre le vote obligatoire à l’instar de certains pays comme la Belgique, ou mener un travail colossal de sensibilisation et d’éducation politique.» Et d’ajouter que le taux de participation aux législatives du 27 septembre 2002 n’est pas aussi bas qu’on le croit. Il est à peu près le même que dans les pays les plus démocratiques : 51% des inscrits sur les listes s’étaient en effet déplacés pour voter.

La société civile peut aider les partis à regagner la confiance des électeurs
Mais il y a d’abord la capacité des partis à mobiliser les Marocains pour qu’ils se rendent massivement aux urnes. Cette mobilisation passera inévitablement, estime Larabi Jaïdi, par «une re-crédibilisation du champ politique. Il s’agira pour les partis de mener une action d’ouverture plus efficace qu’un simple travail marketing».
Cet effort des partis, aussi important soit-il, estime-t-on, aura un impact quelque peu limité si un travail d’éducation politique et civique des Marocains n’a pas lieu. Et on souligne là le rôle important que peut jouer la société civile. Mais cette dernière n’empiète-t-elle pas sur les plates-bandes des partis ? Pour les intervenants de la table ronde, la réponse est non. Noureddine Ayouche, initiateur de 2007 Daba, dont l’un des objectifs est justement cette mobilisation pour le vote, met l’accent sur l’accueil favorable réservé par les formations politiques aux initiatives de la société civile. «Ce travail profond d’éducation civique, déclare-t-il, nous avons décidé de le mener avec les partis politiques. Croyez-moi, il y a un désir et une volonté réelle de changement de leur part, arrêtons de dire que tout est mauvais.»

Autre facteur présenté comme important en matière de motivation, la fixation de règles du jeu claires, estime Najat M’jid. «Il faut qu’on sache qui gère quoi, quand commence et quand s’arrête la responsabilité. Ce n’est qu’après avoir éclairci ce point qu’on peut inciter le citoyen à voter. Non pas l’inciter à voter pour tel ou tel programme, mais lui dire qu’en votant il va participer à la construction et à la consolidation de notre processus démocratique», poursuit-elle. Elle est rejointe dans son appréciation par M. Jaïdi qui estime que «le regard du citoyen marocain est brouillé. Il ne sait pas où se situe la responsabilité. C’est sur cela qu’il faudrait agir. Et c’est un travail à long terme». Cela dit, Mohamed Darif doute fort que le taux de participation soit plus élevé qu’en 2002, pour la bonne raison, explique-t-il, que «s’il y a une mobilisation des modernistes pour inciter à voter, il y a aussi une démobilisation qui provient de courants radicaux comme celui d’Al Adl Wal Ihssane, qui appelle justement à ne pas voter».

Enfin, le politologue rappelle que «l’action de mobilisation ne doit pas être homogène et tenir compte des trois cultures qui composent la société marocaine : une culture qui se base sur des facteurs ethniques, une culture d’unanimité qui règne au sein des groupes religieux et une culture démocratique de participation. Il faut segmenter l’effort selon le type de culture».

Scrutin uninominal et proportionnelle : bonnet blanc et blanc bonnet ?
Qui parle des élections prochaines parle aussi de mode de scrutin, et, là, le débat n’est pas encore épuisé. Quel est le mode de scrutin le plus adapté à la structure sociologique et à l’éducation politique des Marocains, un mode à même de dégager une meilleure représentativité sans tomber dans les travers d’une balkanisation ? Faut-il garder la proportionnelle de liste adoptée en 2002, ou retourner au scrutin uninominal ? Najib Ba Mohamed est pour un retour à l’uninominal à deux tours, puisque le scrutin de liste à la proportionnelle a démontré ses limites. Que visait-on en fait par l’instauration de ce mode de scrutin ? Assurément plus de transparence et une moralisation de la vie politique. Mais pour quel résultat ? «Le pire est qu’on est maintenant en train de reconduire presque le même mode de scrutin, pour essayer de faire face à cette fatalité marocaine : une classe politique éparpillée», insiste M. Ba Mohamed.

En tout état de cause, la proportionnelle pratiquée en 2002, selon M. El Ayadi, n’était pas un véritable scrutin de liste. Dans les circonscriptions où il y avait peu de candidats, on connaissait à l’avance la personne qui allait passer, celle qui était en tête de liste. «C’est donc un uninominal déguisé. Pour adopter le vrai scrutin proportionnel, il faut changer la culture politique car au Maroc l’électeur s’identifie au candidat et non à la tendance politique qu’il représente, mais il faut aussi adopter des grandes circonscriptions qui empêcheraient la corruption. Nous savons que l’enjeu de toutes les batailles dans les partis, portait sur qui allait se placer en tête de liste», soutient-il.

Finalement, uninominal ou scrutin de liste ? Le choix d’un mode de scrutin ne fait que répondre à l’objectif du moment, explique Mohamed Tozy. «Celui choisit en 2002 découle d’une entente entre oligarchies partisanes. Il arrangeait également le PJD parce que ce dernier avait un problème avec sa base. Le scrutin de liste demande des programmes, mais qui élabore des programmes politiques au Maroc ? Quelle est la marge des partis dans la production et la réalisation de programmes ? Or, un scrutin de liste ne peut fonctionner sans programmes», argumente-t-il.

On conclura avec Noureddine Ayouche qui, quoique favorable à l’uninominal à deux tours, juge que le plus préoccupant est moins le mode de scrutin que «la nécessité de la recomposition du champ politique. Cette balkanisation est dangereuse et ne joue pas en faveur de la construction démocratique».