Cinq partis islamistes au Maroc ! Faut-il s’inquiéter ?

Le PJD, le PRV, Al Badil Al Hadari, Al Oumma…, en quelques mois nous sommes passés de deux à  quatre partis à  référentiel religieux. Dans quelques semaines devrait naître le parti de l’ex-détenu islamiste Mohamed Fizazi.

Est-ce l’effet PJD, celui du printemps arabe ou un peu des deux à la fois ? Dans quelques mois le Maroc pourrait compter pas moins de 6 formations à référentiel musulman. Il y a d’abord la création, prévue, du parti de l’ancien détenu salafiste, Mohamed Fizazi, qui portera le nombre de formations politiques à référentiel islamique à cinq. Un autre ancien détenu salafiste, Khalid El Ghazali, planche sur un sixième projet de parti islamiste. Outre le PJD, qui conduit l’actuel gouvernement, les trois autres sont le PRV, né en 2005, d’une scission du parti d’Abdelilah Benkirane, le parti Al Oumma (La Nation), interdit en 2008 dans le sillage de l’affaire Belliraj et qui vient de se faire accorder, le 21 mars, le feu vert des autorités et Al Badil Al Hadari (Alternative civilisationnelle) de Mustapha Mouatassim, également interdit en 2008, qui s’apprête à tenir un congrès extraordinaire dans les deux mois à venir, avant de s’attaquer aux prochaines élections communales. Cela sans compter la probabilité, toujours d’actualité, de la transformation d’Al Adl Wal Ihssane, d’Abdessalam Yassine, en parti politique. Au final, et en un an seulement, le Maroc passera de deux partis à au moins 5 et plus…si affinités !
Phénomène passager ou lame de fond qui traverse la société marocaine ? Pour Mohamed Fizazi, promoteur du nouveau parti islamiste, dont le nom et la date de la tenue du congrès constitutif ne sont pas encore définis, «une tranche de la société marocaine ne se retrouve toujours pas dans l’offre politique existante. Ils ont besoin d’une formation qui relève un peu plus haut que le PJD le plafond des revendications. Nous souhaitons répondre à cette demande». L’initiateur de ce projet insiste, toutefois, sur un détail : «La mention “islamique” ne figurera point ni dans le nom du parti, ni dans ses statuts [NDLR : et pour cause, la loi l’interdit]. Cela n’empêche que notre référence est le Coran, la tradition du Prophète et les constantes de la nation».  

Y a-t-il de la place pour autant de projets politiques ?

Autre interrogation, y a-t-il assez de places pour autant de projets politiques qui se revendiquent du référentiel islamique ? «Avoir un même référentiel ne veut pas dire qu’il y a entente sur les programmes. Il se peut qu’il y ait une entente sur le référentiel mais pas sur les visions et les modes de travail ni sur les lectures faites des besoins de la société et les choix politiques, économiques et sociaux», nuance Abdelali Hamieddine, professeur de sciences politiques et membre du secrétariat général (bureau politique) du PJD. Soit, mais du moment que tous les partis puisent dans le même référentiel, quelle serait la valeur ajoutée des nouvelles formations pour une classe politique déjà balkanisée ? M. Hamieddine propose une réponse toute faite. «En politique, il est difficile de parler de valeur ajoutée. Car nous partons du principe du pluralisme garanti par la Constitution et qui accorde le droit d’expression à toutes les tendances politiques de la société». En d’autres termes, «tout le monde a le droit d’exister sur la scène politique, et c’est le citoyen qui crée la différence en choisissant d’opter pour tel ou tel parti».
Il est certain qu’il y aura de la place pour tous, confirme Samer Aboulkacem, chercheur spécialiste des mouvements islamistes et ancien membre du bureau national du PAM. «Il ne faut pas oublier, observe-t-il, qu’en plus du contexte géopolitique qui encourage cette tendance, la faiblesse des forces démocratiques et progressistes, aussi bien au niveau de l’encadrement du débat d’idées que de l’action sur le terrain, particulièrement envers les couches sociales perméables aux discours intégristes, renforce les islamistes». On constate, en effet, ajoute-t-il, que «ces forces démocratiques se sont éloignées de la pratique de la politique de proximité, ont fermé les canaux de dialogue avec certaines couches de la société, les plus fragilisées, et se sont éloignées de l’action au niveau social et des dossiers à caractère sociétal. Ce vide laisse la possibilité à l’émergence même de plus de cinq partis politiques islamistes».
Concrètement, qu’apportera un nouveau parti comme celui en cours de formation de Mohamed Fizazi ? «Il y a plusieurs questions qui font l’objet d’un consensus de tous les Marocains, mais qu’aucun parti ne s’est encore proposé à défendre. Je citerais, entre autres, la collecte et la redistribution de la zakat, l’interdiction de l’usure et des taux d’intérêt, l’interdiction de l’alcool et la lutte contre la prostitution». Et ce n’est qu’un aperçu du programme du futur parti salafiste. «Mais tout cela dans un cadre légal et institutionnel», s’empresse-t-il d’ajouter.
Le citoyen est-il pour autant prémuni du danger d’une dérive islamiste ? Si, aujourd’hui, la loi organique des partis politiques présente des garde-fous contre une telle dérive, on ne sait pas de quoi demain sera fait. En effet, cette multiplication d’enseignes politiques islamistes «ne présage rien de bon», s’inquiète le chercheur Samer Aboulkacem. «Il existe un danger de radicalisation de la société. Surtout en ces moments où les mouvements islamistes sont renforcés par la situation que traverse actuellement notre région (NDLR cela en référence à l’après-printemps démocratique dont ont tiré largement profit les mouvements islamistes et salafistes notamment en Egypte et en Libye)», soutient-il. Il y a danger à deux niveaux,  poursuit M. Aboulkacem : «L’objectif premier de ces mouvements islamistes, y compris leur composante partisane, est d’islamiser l’Etat et la société. Et ceci n’est pas seulement un slogan. Le deuxième danger réside dans le fait qu’ils ne croient pas en la démocratie en tant que système de valeurs. Ils l’utilisent comme moyen pour atteindre leur fin. Et une fois au centre de la décision et aux postes de pouvoir ils vont la rejeter et entreprendre de réaliser leur objectif d’islamisation de la société». Et d’ajouter que «ce qui est encore plus dangereux, c’est qu’ils se considèrent comme tuteurs de la société».

Un pouvoir de nuisance à l’encontre du PJD ?

Abdelali Hamieddine, lui, est d’un autre avis. Il milite pour l’inclusion et considère que le véritable danger «réside dans le fait de maintenir ces mouvements islamistes en dehors des institutions».
Or, «si le PJD est beaucoup plus pragmatique dans son discours et ses actions, s’il est en phase avec la réalité sociale du Maroc, il n’en est pas ainsi pour les salafistes», explique Youssef Belal, professeur de sciences politiques à l’université Mohammed V de Rabat. Pour lui, «les salafistes ont une conception très littéraliste du texte sacré. Il est difficile pour eux d’avoir des compromis avec la société». Il y a encore peu, explique Youssef Belal, ils taxaient d’apostats les démocrates et les partis politiques en général. «Certes, ils ont revu depuis beaucoup de leurs convictions mais restent encore très collés au texte religieux et à son interprétation littérale. Ce qui risque de les mettre, demain, devant certaines contradictions. Comment vont-ils réagir, par exemple, une fois au Parlement devant  le vote d’un texte de loi ?», ajoute-t-il. En ce sens, le slogan scandé un peu partout : «La charia en lieu et place du droit positif», risque, prévient Samer Aboulkacem, de devenir un problème. Mohamed Fizazi nous en donne d’ailleurs un avant-goût. Pour ce salafiste qui vise déjà les élections de 2016 et ni plus ni moins une deuxième place derrière le PJD, «si nous accédions au Parlement, nous veillerons à ce que les lois votées soient conformes à la charia. C’est clair que nous allons voter contre les lois qui ne le seront pas».  
Mais d’ici 2016, beaucoup de choses risquent de changer. En effet, «pour être acceptés, les salafistes doivent faire davantage de compromis à l’avenir. Auquel cas ils ne vont pas faciliter la tâche au PJD», observe le politologue Youssef Belal.
Justement, ces partis, salafistes et les autres, ne risquent-ils pas de grappiller des parts du marché au détriment du PJD ? «Ils ne seront pas en mesure de rivaliser avec le PJD. Ils peuvent néanmoins être une force de nuisance à son encontre. En tout cas, ils ne seront jamais une force d’appoint pour lui. Au contraire, les salafistes vont le desservir plus qu’ils ne lui seront utiles», estime M.Belal. Pour certains salafistes, explique-t-il, le PJD est considéré comme un parti laïc et il n’aurait aucun référentiel islamiste. Ce qui, pour eux, explique la facilité avec laquelle il a accédé au pouvoir.

Un pôle islamiste ? Ce n’est pas évident

Selon une interprétation du membre du secrétariat général du PJD, Abdelali Hamieddine, «il se peut que la création de certains partis qui se revendiquent du référentiel islamique ait été dictée par une volonté de nuire au PJD. On ne peut rien prouver de tel, mais on ne peut pas non plus prouver le contraire». Aussi, le PJD se voit-il contraint de redoubler d’efforts pour ne pas voir les autres profiter du succès de son travail. En effet, soutient M. Hamieddine, «le PJD est tenu de consolider sa position de leader, grâce à une plus forte présence sur le terrain, à son travail au gouvernement. Il est tenu d’honorer les engagements qu’il a pris avant d’accéder au gouvernement. S’il perd ce défi, c’est clair que d’autres partis vont prétendre à la relève». Toutefois, se reprend-il, «le PJD garde encore toutes ses potentialités pour se maintenir dans son rang». Subsiste néanmoins le risque de le voir vidé de ses cadres qui seraient tenter d’aller voir ailleurs. En ce sens, Mohamed Fizazi ne cache pas son ambition d’en attirer quelques-uns. «Ceux qui ne se retrouvent plus dans le projet du PJD, ou ceux qui estiment que le rang auquel ils ont accédé sur le plan organisationnel ne les satisfait plus, peuvent aller dans d’autres partis. Ceci ne présente aucun danger ni gêne pour le PJD», commente Abdelali Hamieddine.  
Ce dernier va plus loin : «Nous appelons Al Adl Wal Ihssane à créer son propre parti. Et que n’importe quel autre mouvement qui le désire en fasse autant. La démocratie doit accepter tout le monde, après ce sera une question de concurrence».
Quid d’une éventuelle alliance de ces partis, ou certains d’entre eux, avec le PJD dans le cadre d’un pôle islamique ? Pour le moment, ce n’est pas évident. Le PJD ne semble pas trop chaud pour une telle éventualité. En effet, explique M. Hamieddine, «il est possible qu’il y ait complémentarité dans le travail entre ces partis et le PJD. Tout comme il est possible qu’il y ait une concurrence. Cela dépend du programme politique et  du poids électoral de chaque parti».
L’actuelle coalition au pouvoir montre l’étendue du pragmatisme du PJD. Le parti peut s’engager dans une alliance avec des partis qui ne sont pas de référentiel islamique mais ayant le même programme politique, tout comme il peut ne pas s’allier à des partis à référentiel islamique mais avec des programmes politiques différents.