Charité électorale : Et si on se trompait de cible ?

• Depuis une dizaine d’années, le PJD contrôle, en plus de nombreuses communes, deux départements en lien direct avec le milieu associatif. Avec les milliers d’associations qu’il a montées, le parti exploite à fond les actions de bienfaisance et des aides directes à des fins électorales.

Nous l’avons remarqué depuis quelques jours, les trois partis de l’opposition se sont acharnés sur le RNI, l’accusant de pratiquer la charité électorale, aides directes contre promesse de vote. Et ce, bien sûr, sans fournir la moindre preuve, à part des racontars et des fakenews relayés sur les réseaux sociaux. Après le PAM, l’Istiqlal et le PPS, voici le PJD qui rejoint la clique. Mercredi, le parti islamiste a diffusé un communiqué dans lequel il reprend les mêmes accusations contre le même parti sans le citer, mais en évoquant suffisamment d’indices permettant de le pointer du doigt. Et si ces gens se trompaient de cible. Dans une intervention lors de la dernière séance des questions orales au Parlement, le député et membre du bureau politique du RNI, Mustapha Baitas, a d’ailleurs tenu à recadrer le débat et pointé du doigt ceux qui profitent réellement de la charité électorale. Dans tout le pays, affirme-t-il, en substance, elle est connue la partie «qui utilise les paniers depuis les 10 à 15 dernières années et qui a réalisé, à travers ces actions, de grands bénéfices politiques». Tout cela avec des fonds publics. Mais pas uniquement cela, puisque le même député met en garde à ce sujet : «Attention à l’argent qui provient des pays étrangers et dont on ne connaît pas la source et avec lequel des agendas politiques et religieux sont menés».
Bien sûr, la mouvance de l’Islam politique est directement visée par les propos du député. Le principal représentant de cette mouvance dans les institutions, le PJD, qui dit d’ailleurs désapprouver et déplorer l’utilisation des aides directes et les actions de bienfaisance contre des promesses de vote est le parti qui en bénéficie le plus. Il doit, en grande partie, sa victoire aux élections de 2011 et 2016 au réservoir électoral qui mobilise les associations qu’il a créées ou qu’il contrôle, directement ou indirectement. C’est un réservoir électoral qu’il entretient pendant des années en pompant dans les deniers publics. Les chiffres et les faits le montrent. Depuis sa création, en 2011, par le premier gouvernement du PJD, le département chargé des relations avec la société civile a vu se relayer à sa tête quatre ministres du même parti. Il s’agit de Habib Choubani qui a mené, durant une année, de mars 2013 à mars 2014, un dialogue national sur la société civile. L’opération a touché plus de 7 000 associations actives dans plusieurs secteurs. Habib Choubani, devenu président de la Région de Draâ-Tafilalet, est par ailleurs impliqué dans un procès judiciaire pour mauvaise gestion et dilapidation des biens publics. Affaire dans laquelle sont impliquées des associations proches du PJD. Après un bref passage de l’actuel maire (PJD) de Casablanca, Abdelaziz El Omari à la tête de ce département, c’est Mustapha El Khalfi, ancien ministre de la communication, qui en prend les commandes. Ce dernier a lancé à son tour, en juin 2019, une campagne nationale de communication autour de la démocratie participative. Depuis le départ d’El Khalfi, le département a été repris par le ministre chargé des droits de l’Homme. Pendant ces dix années, grâce aux deux outils redoutables dont il ne s’est pas séparé depuis 2011, ce même département et le département chargé de la solidarité et de la famille, le PJD a pu créer autour de lui une nébuleuse associative formée de près de 37 000 associations fondées directement ou indirectement par le parti islamiste, près de 15 000 directement liés au parti et au MUR, son bras idéologique, selon des chiffres non officiels. Pour avoir une idée plus précise, le Forum Azzahrae, organisation féminine du parti, compte pas moins de 114 associations et réseaux d’associations. Cet éventail associatif intervient dans différents domaines, services de proximité, encadrement et surtout aides directes. Ces associations contribuent à construire et entretenir la popularité du parti.
Avec un budget de plus de 747 MDH (2021), le ministère de la solidarité, de la femme, de la famille et du développement social, également trusté par le PJD depuis 2011, intervient à travers ses deux bras, l’Entraide nationale et l’Agence de développement social. L’Entraide nationale, rappelons-le, a pour mission d’apporter toute forme d’aide et d’assistance aux populations et de concourir à la promotion familiale et sociale. Elle contrôle les œuvres privées d’assistance et de bienfaisance qu’elle subventionne. En 2018, dernières statistiques disponibles, l’ensemble des interventions et des prestations de cette institution ont touché une population de plus de 580 000 personnes.
L’Agence de développement social, avec environ 110 millions de DH de budget annuel (2019) a pour mission d’initier et de soutenir les actions et programmes destinés à améliorer durablement les conditions de vie des populations les plus vulnérables. Et ce, à travers le financement d’activités de développement, le soutien de projets collectifs et individuels de production de biens et services susceptibles d’améliorer les conditions de vie des populations vulnérables et l’appui aux petits projets générateurs d’emplois et de revenus. Le parti islamiste intervient également à travers les budgets des collectivités locales pour financer les associations. Plusieurs dysfonctionnements ont d’ailleurs été relevés dans ce cadre ces dernières années. Le principal reproche fait aux gestionnaires des affaires locales c’est de privilégier les associations qui gravitent autour du PJD et de son bras idéologique.
Ce phénomène a pris une telle ampleur que le ministère de l’intérieur a décidé de réagir en mettant en place un certain nombre de garde-fous. Entre autres mesures mises en place l’interdiction aux collectivités territoriales d’accorder des subventions aux associations dont l’un des responsables est membre du bureau qui dirige la collectivité en question. L’objectif étant d’en finir avec l’utilisation de ces subventions à des fins politiques et électorales. Mais il semble que cela n’est pas suffisant. Sur le site officiel de l’Istiqlal, par exemple, on affiche fièrement les exploits de certains présidents des communes dirigées par le parti. Dans la rubrique «restons solidaires», les présidents des communes de Boujdour, Fask, Bouznika, Aoulouz, … (8 communes au moins dirigées par le parti) annoncent fièrement avoir consacré des centaines de milliers de DH pour la distribution de denrées alimentaires au profit des nécessiteux.
Pour revenir au PJD, on retrouve dans son action à travers ces organismes publics un modèle qui a été mis au point par les islamistes au pouvoir en Turquie. Le mécanisme est le même : mobilisation des municipalités et de leurs ressources, exploitation des régimes d’assistance sociale de l’Etat…, pour servir les intérêts du parti et de la confrérie.
Et comme en Turquie ou en Egypte et en Tunisie, les retombées électorales de cette charité politique n’ont pas manqué le rendez-vous. En Turquie par exemple, les municipalités contrôlées par l’AKP se sont illustrées par des activités de charité spécifiques : prise en charge des cérémonies de circoncision et de mariages collectifs, organisation de soupes populaires et d’animations durant Ramadan, attribution aux plus démunis d’aides en nature ou en espèces, … Les distributions des aides des municipalités islamistes ont été nettement plus massives que celles des partis concurrents. Chez nous, c’est plutôt aides directes en nature aux familles (panier Ramadan, vêtements collectés pour les zones reculées en période du froid, …), cérémonies collectives de circoncision, caravanes médicales, opérations de financement collectif (la fameuse opération «Dart»), assistance lors des funérailles… La liste est longue, l’objectif est le même.