Ces soldats de l’ombre qui font tourner les partis

Seules quelques grandes formations disposent de structures permanentes au vrai sens du terme.
Au Parti de l’Istiqlal, le directeur général du siège perçoit un salaire de 50 000 DH et a une voiture de fonction. 17 000 DH pour celui de l’UC, 12 000 DH pour celui du RNI et 11 000 DH pour celui de l’USFP.
Le PJD propose 3 000 DH à  ses responsables régionaux et le PAM 8 000 DH avec CNSS et assurance maladie.

Les soldats de l’om-bre ! S’il y a une catégorie de personnes à qui cette appellation sied parfaitement ce sont les équipes chargées de la gestion quotidienne des partis politiques. En général, on ne voit, on ne connaît d’un parti que ses dirigeants, ses instances dirigeantes, ses congrès et ses succès ou déboires électoraux. Normal, dira-t-on, un parti c’est fait pour faire de la politique. Mais une formation politique c’est aussi une structure administrative, des locaux à entretenir, des salaires, des factures et des charges à payer, des recettes à collecter et donc une comptabilité à tenir. Tout cela suppose une logistique derrière et bien sûr des femmes et des hommes exactement comme dans n’importe quelle entreprise. Qui sont ces cadres qui font fonctionner les partis ? Quels profils ont-ils ? Combien sont-ils payés ?
La gestion quotidienne administrative d’un parti n’est pas une mince affaire surtout quand il s’agit d’une formation à forte présence en régions. Et c’est ce qui explique le fait que seules les grandes formations sont dotées d’administrations plus ou moins bien organisées. Le siège central constitue le noyau dur de cette structure administrative. Car c’est là où se rencontrent fréquemment les hauts cadres, où se réunissent les instances dirigeantes et où sont prises les grandes décisions. La plupart des formations politiques ont leur siège principal à Rabat, souvent elles sont propriétaires de leur locaux. Parallèlement, elles détiennent des représentations régionales, provinciales et même locales pour certaines d’entre elles. Généralement, en dehors de la capitale, elles sont locataires des locaux qui leur servent de représentations à l’exception de l’Istiqlal et de l’USFP qui, pour des raisons historiques, possèdent des bâtiments dans plusieurs villes.

Le PI, une administration bien rodée

Le parti du Premier ministre, en particulier, semble se distinguer des autres par son large réseau administratif et par une organisation bien rodée. Il faut dire que la formation de Allal El Fassi a hérité ce modèle de fonctionnement d’un système mis en place par un certain Mehdi Ben Barka, au lendemain de l’indépendance. Dans chaque province, le parti compte une petite administration composée au moins d’un inspecteur régional, d’une secrétaire et d’un chargé du siège local. On en compte 69 dans tout le pays. Et bientôt, ce réseau comptera 13 nouvelles représentations, c’est-à-dire autant que les préfectures nouvellement créées par l’administration territoriale. «Notre représentation provinciale est équivalente à celle de la préfecture et le grade de notre inspecteur régional est similaire à celui de gouverneur», souligne un haut responsable du parti. A l’Istiqlal, on ne badine pas avec ce type de responsabilités et on ne lésine pas sur les moyens pour assurer le prestige qu’il faut à ceux qui les occupent. Partout au Maroc, le représentant provincial est doté d’un véhicule de service et d’une indemnité de 17 000 DH nets par mois.
La machine administrative du PI prend d’ailleurs plus de poids au niveau national. Au siège central, le parti est composé de deux structures parallèles. D’une part, la direction générale qui est un poste très convoité par les militants du PI, et qui donne droit à des avantages proches de ceux d’un ministre. Au PI, le DG du siège bénéficie d’une indemnité mensuelle de     50 000 DH et d’une voiture de fonction. Mais il jouit surtout d’un pouvoir considérable au niveau des hautes instances dirigeantes. «C’est un personnage qui est très influent dans la prise de décision du parti», indique un militant istiqlalien. D’autre part, il y a l’inspecteur général qui coordonne le travail de tous les inspecteurs régionaux. Si le premier responsable se charge de tous les aspects administratifs (patrimoine immobilier, imprimeries, salaires, comptabilité, fonctionnement…), avec une équipe composée d’une douzaine de personnes, l’inspecteur général lui s’occupe de toute la partie politique et partisane en s’appuyant sur un secrétariat composé de six personnes.

Le PAM et le PJD mettent en place un système moderne

A côté de l’Istiqlal, d’autres partis disposent eux aussi de structures bien organisées. Le PJD et le PAM (malgré son jeune âge) figurent parmi les formations qui ont des représentations administratives en bonne et due forme au niveau régional. Le parti de la lampe couvre 14 régions avec un directeur régional dans chacune. Il a même lancé un concours récemment pour le recrutement d’autres agents à qui il propose un salaire mensuel net de 3 000 DH en plus des couvertures sociales (CNSS, assurance maladie…). Le parti du tracteur, qui vient de lancer un vaste programme pour la mise en place d’une structure administrative à l’échelle nationale et régionale, a eu recours à la même méthode pour embaucher ses 16 directeurs régionaux. Ces derniers sont d’ailleurs mieux lotis que leurs «collègues» du PJD puisque leur indemnité mensuelle s’élève à 8 000 DH nets, selon Aziz Benazzouz, membre du bureau national du parti. Cette stratégie s’inscrit dans le cadre des objectifs de cette jeune formation qui vise à «moderniser l’appareil administratif de manière à ce qu’il puisse fonctionner 24h/24, 7j/7 et même 365j/365», affirme la même source.
A l’exception de ces trois partis, les autres formations délèguent la gestion des représentations administratives à l’échelle régionale à leurs sections locales. Il va de soi donc que les rares structures mises en place à cet effet sont gérées avec le strict minimum de personnel … et de fonds. En général, le siège régional, provincial ou local est tenu par une seule personne qui assure la permanence de manière rarement régulière d’ailleurs. Les frais de fonctionnement et d’entretien sont pris en charge au niveau local, souvent par des notables  ou par les parlementaires du parti dans les régions où celui-ci en dispose. Le recours à la générosité des militants s’explique par le coût élevé de fonctionnement de ces structures pour la direction centrale du parti. Des charges que même de grandes formations n’arrivent toujours pas à assurer. C’est le cas de l’USFP dont les sections locales sont gérées et prises en charge par les responsables politiques que sont le secrétaire régional, le secrétaire provincial et le secrétaire de section. A l’USFP donc, tout le travail administratif reste essentiellement concentré au siège de Rabat. Là, le parti dispose d’une structure permanente de 14 personnes avec des salaires allant de 2 500 à 13 000 DH. Le directeur, lui, bénéficie d’une indemnité mensuelle de 11 000 DH et d’une voiture de fonction. 

Une administration gérée par les militants

La structure qui assure le fonctionnement du siège central reste donc la pièce maîtresse de l’administration chez la majorité des partis. Selon les partis, son effectif va d’une douzaine à une vingtaine de personnes. Leur salaire varie de 2 500 à 17 000 DH. Et leur mission englobe toutes les tâches administratives du parti. «Cela va de l’accueil à la rédaction de rapports en passant par la gestion du courrier, du secrétariat, de la comptabilité, de l’informatique, du gardiennage …», signale un responsable du siège du PPS.
Caractéristique commune de cette catégorie de personnel : ils sont en majorité proches du parti où ils travaillent. Souvent, ils sont issus de la base de ces formations politiques. Il s’agit généralement de militants fidèles et inconditionnels qu’on a envoyés au front lors des combats électoraux. Leur mission : assurer toutes les tâches dites de support souvent ingrates : organisation, logistique, mobilisation, propagande… De vrais soldats prêts à tout pour la cause et la gloire du parti.
Mais faute de compétences ou de réseaux relationnels au sein du parti, ces militants n’arrivent pas à gravir les échelons. Et très souvent en guise de récompense pour leur loyauté, ils finissent dans des fonctions administratives aux sièges. C’est d’ailleurs leur double casquette de militant et d’administratif qui en fait finalement un maillon essentiel de la chaîne.
Mais il ne s’agit pas là d’une règle générale. Si pour certains partis les structures permanentes doivent puiser parmi les militants, pour d’autres, un cadre administratif ne doit pas forcément être encarté surtout quand il s’agit de trouver des compétences pointues. Pour autant, quand ils sont forcés de recruter en dehors du parti, certaines formations exigent, en guise de conditions, un minimum d’affinité.
C’est le cas du PJD et du PAM, par exemple, qui ont lancé des appels à candidature, y compris à travers la presse, pour le recrutement de cadres administratifs. «Ils doivent être proches des principes et des valeurs que nous défendons», précise M. Benazzouz du PAM. Le même critère a été tenu en compte dans l’opération d’embauche opérée par le PJD.

Le directeur du siège central recruté parmi les cadres du parti

En revanche, les partis sont plus exigeants quand il s’agit de postes plus importants comme celui de directeur du siège central. Pour la majorité d’entre eux, il est obligatoire que cette fonction soit confiée à un membre influent du parti.
«C’est un haut cadre qui assiste aux réunions du secrétariat national en sa qualité de directeur administratif, il est appelé à traiter des dossiers très sensibles et il a un œil sur pratiquement toutes les affaires du parti. Il est donc tout à fait normal qu’il fasse partie de l’élite», souligne Khalid Benaboud, responsable des relations publiques du PJD. Même chose pour le PAM, l’UC et le RNI chez qui la mission doit être assumée par un membre des hautes instances dirigeantes du parti. Contrairement au PAM où le directeur remplit cette mission à titre bénévole, l’UC et le RNI octroient une indemnité mensuelle à ce responsable même s’il siège dans les instances dirigeantes. Le directeur du siège de l’UC perçoit 17 000 DH par mois et son homologue au RNI 12 000 DH.
Mais au Mouvement populaire, les dirigeants semblent vouloir rompre avec cette tradition. Mohand Laensar, comme nous le confie un responsable du parti, a clairement exprimé sa doctrine sur la question : «Le nouveau directeur du siège central doit se concentrer sur les aspects purement administratifs indépendamment du volet politique et partisan». Il cherche ainsi à mettre fin à «ce mélange des genres». Et c’est visiblement cette même démarche qui semble l’emporter au PPS dont le nouveau secrétaire général, Nabil Benabdellah, a entamé son mandat par des réajustements importants au niveau de l’administration du parti.
Le MP et le PPS s’aligneront ainsi sur le modèle de l’USFP dont le directeur du siège central ne s’implique jamais dans les affaires politiques du parti. Il n’assiste ni aux réunions du bureau politique ni à celles du conseil national. Mais la séparation entre l’administratif et le politique ne veut pas dire pour autant que ce poste soit confié à quelqu’un d’étranger au parti. Loin de là, la fonction sera réservée toujours à un militant confirmé du parti à condition qu’il mette définitivement sa casquette partisane au placard en se contentant de l’intendance.