Ces organisations étrangères qui aident les partis

Le NDI et l’IRI projettent de former 4 000
à  5 000 femmes
en vue des communales.
Les organisations allemandes
plus nombreuses
et plus anciennes au Maroc.
Au menu : formations et débats, mais l’objectif premier reste
la mise en place
de réseaux partisans transnationaux.

Rabat, le 21 mars. Dans le jardin intérieur de l’hôtel Tour Hassan, un groupe de femmes en djellabas et foulards, tailleur ou melh’fa sahraouie pose pour la photo souvenir. Un peu plus loin, la gent masculine, moins nombreuse mais bien là, représente bon nombre de partis politiques, même si peu de secrétaires généraux ont daigné se montrer.
Pour les présents, la rencontre de cette journée est un peu particulière. Encouragées par les dernières réformes du code électoral qui donnent un coup de pouce significatif aux candidatures féminines, les femmes présentes à la rencontre sont autant de candidates potentielles aux élections communales du 12 juin prochain. Et c’est justement aujourd’hui que l’International Republican Institute (IRI) et le National Democratic Institute (NDI) lancent officiellement une campagne de formation qui leur est spécifiquement destinée. Soutenus sur le plan financier par le Département d’Etat américain à travers la Middle East Partnership Initiative (MEPI), l’IRI et le NDI ont joint leurs forces pour organiser 40 formations à travers le Maroc, réservées aux femmes. Les deux structures comptent ainsi former entre 2 000 et 2 500 personnes chacune, sachant que le quota minimal de 12% réservé aux femmes par la loi correspond à quelque 3 000 sièges.
Pour une plus grande efficacité, mais aussi faute de temps et d’argent pour s’organiser en solo, les deux structures se sont partagées le territoire national : l’IRI assurera les formations au nord du pays. Le NDI en fera de même dans le sud, entre Casablanca et Guelmim. Une délimitation géographique, imposée par le bailleur de fonds mais compensée par le fait que l’organisation assume les frais de déplacement des femmes des zones plus au sud. Malgré tout, le partage des tâches entre les deux organisations est une opération avantageuse. «De cette manière, nous devrions également former plus de femmes que si nous avions travaillé séparément», explique Jamie Tronnes, directrice résidente de l’IRI au Maroc.

Des «cascades» de formations pour toucher un plus grand nombre
Pour un impact optimal, les deux structures ont eu recours à un système de «cascade», qui a débuté, côté NDI, dès le 24 mars dernier. «Des experts étrangers viennent assurer des formations toute la semaine, à partir de mardi», explique Felix Ulloa, directeur résident du NDI. «Nous allons fournir, poursuit-il, un entraînement à une soixantaine de formateurs qui se déplaceront ensuite dans les principales villes du sud, Casablanca, Marrakech, Agadir ou Guelmim, pour entraîner d’autres groupes à leur tour». Avantage : en amont, le premier groupe bénéficiera du soutien d’experts étrangers et marocains, tandis qu’en aval les formateurs en contact avec les futures candidates devraient s’intégrer dans la réalité locale, parler la langue de la région. Une attention particulière a même été portée à la parité entre les sexes au niveau des formateurs, de manière à éviter les éventuelles réactions de rejet.  
Intervenant alors que le Maroc s’apprête à reprendre la tête du peloton arabe dans le domaine de la politique au féminin, cette opération devrait, en cas de succès, être l’une des plus importantes menées par les deux organisations, auprès des femmes du Maghreb et du monde arabe. Le succès de l’opération dépend, toutefois, de la bonne volonté des partis politiques partenaires, dans la mesure où ce sont ces derniers qui détiennent les listes de militantes à former.
Ouverture politique oblige, le Maroc est sans doute le pays du Maghreb où le plus grand nombre d’organisations étrangères travaillent avec des partis politiques. Bien entendu, des limites sont posées par la loi : un parti marocain n’a pas le droit de recevoir de fonds d’une structure étrangère quelconque, mais il existe d’autres formes de coopération, notamment via la formation des militants.
Sur le terrain, bon gré mal gré, le NDI et l’IRI sont les structures étrangères les plus visibles sur le plan médiatique. Elles ne sont pourtant pas les seules, sauf que, à y regarder de plus près, la plupart des organisations internationales du même type préfèrent collaborer avec les milieux associatifs. Ainsi, l’USAID finance certaines activités de l’IRI et du NDI, mais n’intervient pas directement dans ce domaine. L’Union européenne, pour sa part, verse plutôt des aides financières à des organisations non gouvernementales, comme en 2007, lorsqu’elle avait participé au financement du Collectif pour l’observation des élections.

Des formations pour les américaines, des débats pour les allemandes
Créées toutes deux en 1983, l’IRI et le NDI sont présentées comme des organisations non partisanes et non gouvernementales, visant le développement de la démocratie via le renforcement des organisations politiques et civiques et la promotion de la bonne gouvernance. Les deux structures, idéologiquement proches, pour la première, du parti républicain, pour la seconde, du parti démocrate, en sont indépendantes sur le plan financier. Disposant chacun d’une soixantaine de bureaux à travers le monde, l’IRI et le NDI sont respectivement installés au Maroc depuis cinq à dix ans.
Dans notre pays, le gros de leurs travaux cible les partis politiques par le biais de formations en faveur des militants et plus particulièrement des jeunes et des femmes. «Le NDI travaille au Maroc depuis plus de dix ans. Pendant toute cette période, nous avons accompagné le processus de démocratisation, d’ouverture de l’espace politique, d’organisation de processus électoral et soutenu la participation politique des secteurs féminins», explique M. Ulloa. Selon ce dernier, le NDI travaille aujourd’hui en partenariat avec les principaux partis politiques marocains – USFP, PPS, RNI, UC, MP – et dispose de contacts avec des formations comme le PAM ou le PJD, mais il insiste sur la non-ingérence de sa structure dans les affaires marocaines. «Au Maroc, de même que dans le reste du monde, le NDI est là pour accompagner les processus politiques, électoraux, de renforcement de la société civile. Je dis bien accompagner, car dans aucun pays nous ne voulons imposer un point de vue quelconque», précise-t-il. L’on retrouvera un écho similaire du côté de l’IRI qui a vécu une étape difficile en 2007, à la suite de la fuite des résultats d’un sondage qui donnait le PJD vainqueur des élections. Décrié par la scène politique, le document ne sera jamais rendu public.
A quelques nuances près, toutefois, les deux structures restent indirectement des outils au service du développement des relations entre les partis locaux et ceux dont les organisations sont proches. Côté NDI en tous cas, on ne cache pas les contacts organisés entre des partis marocains et le parti démocrate grâce à l’entremise de l’organisation. «Nous avons invité plusieurs représentants de partis politiques marocains à se rendre à la Convention du parti démocrate à Denver au Colorado, où Barak Obama avait été nommé candidat officiel du parti démocrate», indique M. Ulloa, qui souligne que c’est également grâce à sa structure que la jeunesse harakie a eu l’occasion d’accueillir un membre de l’équipe Obama à l’occasion de son premier congrès.
Détail surprenant, au-delà de l’IRI et du NDI, l’écrasante majorité des organisations  étrangères qui collaborent avec les partis politiques marocains sont… allemandes. Cela n’est peut-être pas étonnant dans la mesure où ces dernières auraient largement inspiré le modèle américain. Bien plus anciennes, ces dernières sont au nombre de quatre dans notre pays, et y travaillent souvent depuis bien plus longtemps : 25 ans dans le cas de la Fondation Friedrich Ebert et la Fondation Konrad Adenauer, installées au Maroc depuis 1984, 40 ans pour la Fondation Friedrich Naumann, qui a fait son entrée dès 1969.

Au-delà du dialogue, la diplomatie partisane
A l’instar des structures américaines, ces organismes servent plus ou moins directement de courroie de transmission entre les partis des pays où ils sont installés, et les formations politiques allemandes. Toutefois, les méthodes varient. En effet, ces structures ont moins nettement recours aux formations, y préférant plutôt l’organisation de débats, colloques sans oublier les contacts entre délégations marocaines envoyées à l’étranger ou les responsables allemands de passage au Maroc. Bien plus, ces organisations ne limitent pas leurs partenariats à la scène politique. «Les partis sont la catégorie de partenaires avec laquelle nous travaillons le moins. Notre première vocation depuis bientôt 15 ans, pratiquement depuis 1995, concerne la société civile, mais aussi les syndicats, les universités, et dans certains cas les médias», indique Mourad Errarhib, coordinateur de programmes à la Fondation F. Ebert. «Il se peut toutefois que nous organisions une journée au cours de laquelle un débat sera organisé avec les formations politiques, leurs cadres, mais nous n’avons pas de programme spécifique dédié aux partis politiques», poursuit-il. Dans ces cas-là, des cadres partisans de tous bords sont souvent invités, à titre personnel, à participer au débat. En revanche, ces organisations collaborent davantage avec les partis avec lesquels elles considèrent avoir une affinité idéologique particulière : à gauche, dans le cas de F. Ebert, libérale, pour F. Naumann.
Ainsi, cette dernière privilégie la collaboration avec les partis libéraux du Maroc membres de l’internationale libérale, comme l’UC et le MP, et réserve même quelques séances de sensibilisation à leurs militants. Elle travaille également avec des organisations patronales comme la Fédération des petites et moyennes entreprises, ou encore le Centre des jeunes dirigeants, alors que F. Ebert a collaboré, jusque récemment, avec des syndicats.
Et nos partis dans tout cela ? D’un côté à l’autre du spectre politique, les réactions varient. Certaines formations comme le Mouvement populaire profitent sans complexe de leurs liens avec ces organisations pour remettre à jour leurs structures. «Nous travaillons en collaboration étroite avec le NDI et la fondation F. Naumann, qui privilégie les partis de droite, libéraux. Nous collaborons également avec l’IRI qui nous fournit un soutien technique», explique Mohamed Ouzine, membre du bureau politique du MP. En décembre 2008, le congrès constitutif de la nouvelle jeunesse harakie a ainsi bénéficié, pour son organisation, d’un soutien technique de la fondation F. Naumann, mais aussi d’un coup de pouce non négligeable du NDI. Une coopération importante est également prévue entre le parti pour la formation de candidates aux élections communales, aussi bien avec les organisations américaines qu’allemandes.
Ailleurs, l’on se montre plus réservé, voire critique. Un point positif toutefois : on est bien loin des accusations d’ingérence comme on aurait pu l’attendre par le passé. Bien au contraire, si, souvent, la discrétion semble être la règle dans la relation avec ces organisations, surtout quand elles sont américaines, il existe une volonté indéniable de conserver des liens «diplomatiques» avec ces structures. Effet Obama oblige, explique-t-on de part et d’autre. Reste que, avant d’espérer une coopération plus complète avec les partis, ces organisations doivent faire l’effort de s’adapter au contexte marocain, ce qui n’est pas toujours le cas.