Ces chabibas qui «embêtent» les partis

Elles ne peuvent se mêler de politique et doivent se cantonner à  un rôle d’observateur tout en constituant un vivier de recrutement pour les partis.
Pour taire les voix dissonantes et leur permettre d’accéder aux organes décisionnels, on fixe la limite d’à¢ge très haut.
A défaut de moyens plus démocratiques, les jeunes revendiquent un quota pour accéder au Parlement.

Pépinière de cadres et de militants pour certains partis, lieu de rivalités entre caciques pour d’autres. Les jeunesses des partis, traditionnellement passage obligé pour les politiciens, sont devenues réduites à un rôle de figuration chez nos formations politiques. Les organisations de jeunesses de nos partis se cherchent encore une mission dans un environnement où le flou et l’opacité sont les caractéristiques dominantes. La situation que vit actuellement l’USFP est, en ce sens, édifiante. L’une des plus anciennes, et surtout plus audacieuses, structures de jeunesse connaît des crises sans fin. La Chabiba bat de l’aile depuis 2001, soit le VIe congrès du parti, et elle n’est pas près de recouvrir son lustre d’antan.
La jeunesse de l’USFP est certes la seule à connaître une crise organisationnelle si ce n’est existentielle, mais la situation n’est pas plus reluisante ailleurs. «La jeunesse, en tant qu’organe parallèle des partis, connaît une crise structurelle», observe le politologue Mohamed Darif. Une crise qui tire son origine d’une différence d’approche. «Il y a une perception contradictoire de la jeunesse au sein même des partis. Une tendance veut qu’elle soit un organe qui jouit d’une autonomie de prise de décision. Une autre la considère comme un simple appendice du parti», explique notre interlocuteur. Les tiraillements entre ces deux tendances entravent sérieusement la liberté d’action et d’initiative de la jeunesse. Le cas de l’USFP est encore une fois éloquent, la jeunesse ayant souvent été un terrain de bataille entre les courants qui traversent les instances dirigeantes du parti. Pire, elle devient, en périodes de congrès, otage de certains individus qui en font un moyen de pression pour conquérir des grades dans la hiérarchie du parti.   
Pour le professeur universitaire, cette situation pose une question de fond : celle de  la relation entre les partis et leurs jeunesses. Une question qui en suppose d’autres : la marge de manœuvre dont disposent ces organes, leurs méthodes de fonctionnement, d’encadrement. Les avis et les recettes divergent, mais une chose est sûre : la jeunesse est toujours à la quête d’une place dans le système politique. À peine consciente de la mission, mais souvent avec une marge de manœuvre très étroite, elle est réduite, parfois, à un simple faire-valoir pour les partis.

Une mission noble… sur papier mais pas de voix au chapitre

Sur ce dernier point, la théorie prime sur la réalité. «Notre mission englobe l’éducation, la communication, la mobilisation et la qualification des jeunes pour assumer des responsabilités importantes au sein du parti. La jeunesse est une pépinière pour le parti, un espace pour le recrutement des futurs cadres», avance Mustapha Baba, SG de la jeunesse du PJD. Autre rôle noble, en apparence, celui dessiné par Taher Abouzaid, membre du bureau national de la Chabiba et du conseil national de l’USFP qui estime qu’en plus d’être un simple organe de recrutement et d’encadrement, «la jeunesse du parti se doit également de s’ouvrir sur son entourage et principalement sur la société civile. Le Maroc vit ces dernières années au rythme de manifestations de diverses natures. Ces manifestations de protestations débouchent souvent sur des actes de violence. Le rôle des jeunesses de partis est justement d’encadrer ces manifestations pour éviter  de tels débordements». Aziz Dermoumi, SG de la jeunesse Mouvement populaire, pousse même cette logique un peu plus loin : «Nous nous considérons plus proches du travail de la société civile que de l’action politique. La gestion de la chose politique, les élections entre autres sujets, relève du ressort du parti. Notre champ d’intervention se limite aux questions qui intéressent le plus les jeunes». La voie serait ainsi toute tracée : aux grands l’action politique proprement dite, l’exercice du pouvoir, et aux jeunes des activités qui rentrent dans le champ de travail de la société civile. Sauf que ce n’est pas aussi clair pour tout le monde. «Nous ne sommes pas un parti dans un parti. Nous ne sommes pas non plus un bureau de recrutement pour le parti. Nous avons toujours pris position face aux grandes décisions du parti et nos positions ont toujours été plus à gauche, donc plus radicales, que de celle du parti. Et nous espérons continuer sur cette voie», tient à préciser ce jeune cadre de l’USFP. Une assertion qui rend encore plus ambigus les rapports entre le parti et sa jeunesse. Du coup, l’on ne s’étonne plus si en 9 ans, la Chabiba n’a cesse de perdre de son pouvoir et de son aura.   
Au PJD, parti qui veut faire de la discipline et la rigueur sa marque de fabrique, la ligne de démarcation entre les deux entités est bien définie. «La jeunesse PJD assure quatre fonctions : l’encadrement et la formation dans un premier lieu, ensuite la mobilisation autour de certains thèmes comme l’enseignement et l’emploi. La jeunesse  assure également un lien entre le parti et son environnement comme elle fait également office d’une force de proposition pour le parti», explique Mustapha Baba. Concrètement, la jeunesse élabore des études, organise des rencontres de formation ou de débat et soumet au parti les conclusions et recommandations issues de ces activités. Activités qui portent en général sur les questions considérées comme prioritaires chez les jeunes, enseignement, sport, emploi, santé,…, mais sans portée politique. L’organisation participe également à travers ses représentants au conseil national, aux grands débats initiés par le parti. Mais, sur des questions d’ordre politique ou idéologique, elle ne peut pas prendre des positions contraires à celles du parti. Le même schéma est reproduit au sein de la jeunesse de l’Istiqlal. «Nous avons certes une marge de liberté et nous disposons d’une autonomie en ce qui concerne les questions de l’organisation de la jeunesse, mais le volet politique relève exclusivement du parti», clarifie Abdelkader El Kihel, SG de la jeunesse istiqlalienne.

A compter de quel âge on cesse d’être jeune ? 30 ans, 35 ans ou 40 ans ?

Globalement, un semblant de démocratie interne permet aux jeunes d’avoir droit au chapitre dans les grands débats au sein des partis, mais pour quel degré réel de représentativité ?
En effet, si certains partis ont instauré un quota pour une plus grande présence des jeunes dans leurs instances dirigeantes, d’autres se targuent de ne pas avoir recours à ce mécanisme, qu’ils jugent discriminatoire. «La moitié des 900 membres du conseil national du parti sont membres de la jeunesse», annonce Abdelkader El Kihel. «Les représentants des jeunes dans les instances dirigeantes du parti ont presque tous été élus normalement. Ils n’ont donc pas eu besoin de quota pour s’assurer une place parmi les grands», soutient Mustapha Baba. Ce qui n’est pas le cas par exemple pour l’USFP ou le MP.  L’une des raisons de ces écarts réside en fait dans la définition même de la jeunesse au sein des partis. Jusqu’à quel âge un militant est toujours considéré comme jeune ? Au PJD ou au PI, les militants ne sont éjectés de la jeunesse qu’une fois dépassé l’âge de 40 ans, ce qui explique l’absence de recours au quota dans les instances. À l’USFP, à 30 ans, on n’est plus considéré comme jeune. Le MP a choisi la médiane : 35 ans. Les standards internationaux tendent actuellement vers une limitation d’âge de la jeunesse à la tranche de 18-26 ans. Dans la pratique, les raisons d’un tel choix diffèrent d’une formation à l’autre. «Limiter l’âge à 30 ans a été une décision du VIIe congrès du parti (en 2005). Nous considérons qu’à cet âge, le jeune est apte à assumer des responsabilités au sein du parti, mais aussi au sein de la communauté, dans les instances élues», affirme l’Usfpéiste Taher Abouzaid. L’environnement international pèse, en partie, dans cette décision. «Aujourd’hui dans certaines organisations de jeunesse internationale d’idéologie socialiste, l’âge est limité à 25 ans. Nous faire représenter par des militants de 35 ans et plus serait une honte», ajoute ce jeune ittihadi. Un avis que partage, en partie, Mustapha Baba (PJD) mais dont le parti a choisi néanmoins d’étendre la limite d’âge à 40 ans. «Nous avons fait une étude et constaté qu’à moins de 40 ans, les jeunes ne sont pas encore prêts pour assumer des responsabilités dans une organisation politique. La situation de notre pays, et celle d’autres nations sous-développées, veut qu’en deçà de l’âge de 36 ans, les jeunes ne sont pas encore socialement intégrés», argumente le SG de l’organisation de jeunesse islamiste. «Jeune à 40 ans est une aberration, mais notre pays est ainsi», déplore-t-il. Pour l’Istiqlal, les raisons sont autres. D’abord, affirme Abdelkader El Kihel, «fixer un âge limite pour la jeunesse n’a pas été chose facile. C’est une question qui n’a été tranchée qu’au bout de longs débats étalés sur deux congrès».

Représentativité : RNI, UC, MP et PAM relancent le débat

L’Istiqlal, «qui n’est pas un parti comme les autres», soutient le nouveau SG de sa jeunesse, s’est retrouvé face à un défi : trouver un cadre  de travail à une majorité des membres de sa jeunesse et qui ont déjà largement dépassé l’âge de 40 ans. Le parti s’en est sorti tant bien que mal. Et pour garder la stabilité au sein de cette organisation parallèle, le parti ne pouvait fixer la limite d’âge en deçà de 40 ans. «C’est juste pour une période transitoire, le temps d’intégrer, en douce, les dirigeants de la jeunesse dans les autres organes du parti», assure Abdelkader El Kihel. Une astuce qui résout, pour le moment, la question de la représentativité des jeunes dans les instances du parti. Mais jusqu’à quand ? Une question que se posent certainement les jeunes d’autres formations.
Il y a un mois, un collectif de jeunes du RNI, MP et du MTD rejoint par ceux de l’UC, a lancé l’initiative «Chabab 2012». Objectif : initier un débat national sur la représentativité des jeunes au sein des instances des partis mais surtout dans les institutions élues et plus généralement dans les politiques publiques. Une première réunion de travail devrait être tenue jeudi 23 septembre pour définir la plateforme et les mécanismes d’action du groupe auteur de cette initiative.  Une action déjà : le groupe projette  de  réaliser une étude sur la présence des jeunes dans différentes instances élues, dans les partis et les organes décisionnels. Sur la base des résultats de cette étude, seront engagées des concertations avec les partis politiques et seront soumises des recommandations et revendications aux mêmes partis, mais également au gouvernement et aux deux Chambres du Parlement. Mais que revendiquent ces jeunes ? «On nous reproche d’avoir formé un groupe de pression pour instaurer un quota pour faciliter l’accès des jeunes au Parlement, mais tel n’est pas notre objectif. Nous voulons seulement  engager un débat sur la question», s’indigne Aziz Dermoumi du MP. Et d’ajouter, toutefois, que «si le quota est la seule manière pour faire élire les jeunes au Parlement, pourquoi ne pas l’instaurer. Mais seulement de manière temporaire, le temps de mettre en place des mécanismes plus démocratiques. Et puis, nous l’avons bien  fait pour les femmes sans que personne n’y trouve à redire». Curieusement, Chabab2012 n’est pas le seul collectif à revendiquer un système de quota des jeunes dans les élections. L’Istiqlal va même jusqu’à s’arroger la paternité de cette revendication. «Aujourd’hui, il est plus que nécessaire de créer une circonscription, ou une liste, nationale pour les jeunes ou du moins trouver un autre mécanisme qui permette une meilleure représentation des jeunes au Parlement», affirme Abdelkader El Kihel. Le responsable de la jeunesse  istiqlalienne assure que son organisation travaille déjà sur ce sujet depuis plusieurs mois avec d’autres «organisations sérieuses». Sauf que l’idée ne semble pas faire l’unanimité. «Personnellement, je suis contre le quota. Ce système n’apporte aucune valeur ajoutée. L’on gagne certes en nombre, mais l’on risque de perdre en compétences. En plus, c’est un mécanisme antidémocratique. Je suis pour le rajeunissement des institutions mais non de cette manière», soutient Mustapha Baba du PJD. Le jeune dirigeant islamiste propose plutôt une limitation, à deux au maximum, des mandats électifs. «Une manière plus efficace pour faire la place aux jeunes», affirme le SG de la jeunesse PJD. Une manière, néanmoins, tout aussi antidémocratique  que le quota, s’empresse-t-on à faire remarquer. «Rien n’empêche les partis politiques de réguler, via les accréditations électorales, l’accès des jeunes aux instances élues et décisionnelles», observe le politologue Mohamed Darif. Tout est donc question de volonté politique des partis.