Ces associations qui s’immiscent dans la politique

Une implication sans précédent de la société civile dans les élections législatives.
Séminaires, publicité…, tous
les canaux de communication investis.
Actions préférées : formation des candidats, appel à la
participation, démarchage des jeunes et des élites,
lobbying
en faveur des femmes…

Casablanca, jeudi 14 juin. Dans le local modeste qui fait office de salle de réunion pour l’Association Afak, une poignée de membres discutent stratégie. Comment distribuer les brochures et prospectus empilés le long des murs ? Une priorité : contacter au plus vite les magazines mensuels. Ensuite, il faudra s’atteler au démarchage de la presse écrite et des médias audiovisuels, et en particulier les radios, qui ont accepté de participer à la campagne Afak pour les législatives de 2007. Une semaine plus tard, le 20 juin, à Casablanca, c’est au tour de 2007 Daba d’organiser une table ronde sur le thème «Femmes, politique et médias», dans le cadre de son programme de promotion de la participation politique des femmes. Un événement qui succède au lancement par l’ONG de Nourredine Ayouche des premières Assises régionales de la démocratie à Laâyoune. «Nous organisons également une action le 23 juin à Marrakech», explique le président de 2007 Daba. «A chaque fois, c’est quatre partis politiques le matin, et quatre autres l’après-midi», indique-t-il, ajoutant que des rencontres du même genre sont prévues à Tanger, Oujda, Fès, Marrakech et Casablanca.

Une ambiance similaire règne à l’Association démocratique des femmes marocaines (ADFM). «Nous avons organisé des caravanes depuis le 18 mai : ce jour-là, nous avons été à Fès, puis le 25 mai à Oujda, le 1er juin à Tanger, le 15 juin à Essaouira. Nous irons ensuite à Agadir, Chaouen, Marrakech, Errachidia puis Ouarzazate», explique Khadija Errebah, présidente de ADFM/Casa. Cette dernière souligne que les évènements, organisés en coordination avec d’autres associations, sont aussi une occasion pour l’ADFM de travailler auprès des partis et de leurs militantes.

Tout comme 2007 Daba, Afak ou l’ADFM, des dizaines d’associations se mobilisent en perspective des élections de septembre. Loin de se limiter à l’observation de leur déroulement, beaucoup ont l’intention de mettre la main à la pâte, et la société civile marocaine n’est pas la seule dans ce cas. En effet, samedi 16 juin, à Rabat, le National Democratic Institute américain (NDI) lançait une séance de formation destinée à une quarantaine de femmes du PND. Ces dernières, des candidates aux élections législatives, communales ou membres des équipes qui organiseront les campagnes, ont ainsi suivi un atelier de formation. Entre autres thèmes abordés, la mise en place d’un plan de campagne électorale et le comportement à adopter face à la presse, avec exercices d’application et diplômes à la clé. «Nous avons fusionné nos activités en un seul programme, focalisé sur les élections de 2007 de manière à apporter une assistance technique pour aider les partis à mener des campagnes nationales, dynamiques et actives», explique Eric Duhaime, directeur des programmes NDI Maroc. «Nous avons, évidemment, travaillé principalement avec les grands partis parce que ce sont eux qui sont capables de développer des campagnes nationales. Cela dit, nous n’excluons personne de notre action. Preuve en est, notre formation avec le PND, bien que, normalement, nous travaillions principalement avec les grandes formations politiques, dont le Mouvement populaire, le RNI, l’USFP, le PPS et, dans une moindre mesure, l’Istiqlal et le PJD».

Autre organisme étranger actif dans ce domaine, bien qu’à un degré moindre, la Fondation Friedrich Ebert, qui projette d’organiser, à partir de la fin du mois, des réunions de groupes (focus group) avec quatre panels. Ces réunions sont basées sur des interventions enregistrées sur www.electionsmaroc.com, le forum qu’elle a lancé depuis quelques mois. «Nous allons organiser quatre panels, avec quatre axes de débat, qui seront composés d’un animateur, un universitaire, deux membres de la société civile, des jeunes et des moins jeunes, qui vont interpeller directement les responsables de partis invités, sur des thèmes tels que la politique institutionnelle, l’économie, la culture, etc.», explique Morad Errahib, coordinateur de programme de la Fondation Friedrich Ebert.

A chacun son objectif
Dans ces activités, les objectifs varient d’une entité à l’autre. Ainsi, si les instituts étrangers comme le NDI, l’International Republican Institute américain (IRI), lui aussi présent sur la scène (voir encadré), ou encore la Fondation Freidrich Ebert, inscrivent leurs actions dans le cadre d’une politique internationale axée sur le thème de la démocratie, au niveau des ONG marocaines, les objectifs varient selon les cas, allant de la formation à l’éducation civique en passant par le lobbying. Parmi elles, 2007 Daba apparaît comme l’association aux objectifs les plus diversifiés. En effet, elle s’attelle à des questions aussi diverses que le problème du désamour des Marocains pour la politique, l’implication des femmes, des jeunes et surtout des élites dans l’action partisane. Pendant ce temps, l’Association Afak situe sa campagne dans le cadre de sa politique d’éducation civique. «Pour nous, les élections, c’est d’abord l’expression d’un comportement civique», explique-t-on à l’association, où l’on insiste, tout en reconnaissant la déception de l’électeur marocain, sur la nécessité de bien lui faire comprendre les enjeux des élections et le poids de son vote. L’ADFM, elle, signataire du Mouvement pour le tiers, qui prône l’attribution du tiers des sièges du Parlement à des femmes, mène plutôt une action de lobbying sur le long terme.

Pour atteindre leurs objectifs, les acteurs utilisent différents outils : caravanes de conscientisation, séances de formation, flyers, brochures, affichage, ou encore rencontres à domicile pour les cadres. Mais c’est incontestablement l’audiovisuel, renforcé par l’apparition de nouvelles radios, qui détient la place de choix dans les médias utilisés par ces associations. «Nous comptons beaucoup sur les spots TV. Nous avons pris un panel de personnes qui représentent diverses couches de la population en leur faisant dire, en trente secondes, ce qu’elles attendent des élections et de la démocratie», explique-t-on à Afak ; «même chose pour la radio, nous ne nous attendons pas à ce que tout le Maroc lise notre petite brochure». L’ADFM, petit budget oblige, prépare une campagne d’affichage limitée aux grandes villes mais particulièrement accusatrice, aussi bien envers le gouvernement que les partis, histoire de bien signifier au premier qu’il n’a pas pris de mesures pour renforcer la présence féminine au Parlement, et d’inciter les seconds à présenter plus de femmes sur les listes locales. Encore faut-il que les partis, et particulièrement ceux de l’actuelle majorité, soient réceptifs au message.

Avec des objectifs communs et le recours à des moyens aussi similaires, ces divers acteurs ne risquent-ils pas de se gêner mutuellement ? Pas du tout, explique-t-on de part et d’autres. Les actions sont plutôt complémentaires. Ainsi, si 2007 Daba a expliqué le mécanisme de l’élection, le fonctionnement des partis, l’identification des partis, Afak se charge, selon ses organisateurs, d’expliquer au citoyen comment choisir son parti. Pas étonnant alors que les alliances soient de règle entre les associations.

Une nouvelle com’ pour les partis ?
Dans le cadre du Mouvement du tiers, l’ADFM coopère avec 600 associations locales, Afak, elle, vise une collaboration avec 500 autres, l’association mettant, via son site web, des ressources et supports pédagogiques à leur disposition. 2007 Daba fait partie du collectif du tiers et s’est arrangée avec Afak pour que leurs media-plannings ne se chevauchent pas. Quant au NDI, il fait justement partie des sponsors de ces caravanes.

Ainsi, dans un contexte mondial marqué par un désintérêt pour le politique, les législatives de 2007 ont vu une participation record de la société civile dans la vie politique marocaine, aussi bien quant au nombre d’organismes concernés que de leurs moyens financiers, beaucoup plus importants que les années précédentes. La preuve, le budget de 2007 Daba qui s’élève à 12 MDH. L’association Afak devrait, pour sa part, investir près de 400 000 DH dans sa campagne, hors frais de production, et sans compter la valeur des espaces accordés gracieusement à l’ONG par la douzaine de publications et les quelque 6 radios qui la soutiennent. L’ADFM, en revanche, fait figure de parent pauvre avec ses 30 000 DH financés par des fonds de l’Union européenne et le soutien gracieux d’une agence de communication de la place pour sa campagne d’affichage – mais il faut reconnaître que ses objectifs ne se limitent pas à septembre.

Cela dit, les associations se caractérisent aussi par la qualité et la teneur de leur discours. C’est particulièrement le cas des actions destinées à faire prendre conscience aux partis de la nécessité d’adopter de nouvelles techniques de communication, de l’importance de se faire assister par des professionnels, de former les militants et les candidats.

Une mutation qui coïncide avec une série de transformations profondes observées au Maroc. «Nous avons observé que le Maroc progresse très rapidement en matière de communication de masse, et même dans le domaine des médias», explique Eric Duhaime. «Aujourd’hui 75% des Marocains ont la télévision chez eux, donc l’information circule très vite, transformant les comportements électoraux des gens, avec un impact direct sur la façon de faire les élections», fait remarquer M. Duhaime selon qui l’arrivée des médias de masse devrait amener les électeurs à voter de moins en moins pour le candidat local, et de plus en plus pour le parti ou le leader national, obligeant ainsi les partis à revoir leur politique de communication. «Je pense, poursuit-il, qu’on va le voir dans les prochaines élections, les partis politiques marocains vont être beaucoup plus structurés au niveau national, donc les campagnes nationales vont être beaucoup plus cohérentes, plus intégrées et le message présenté aux électeur sera plus uniforme et plus clair».

Dans ce contexte, la société civile sera-t-elle apte à répondre aux besoins des partis? Ces derniers accepteront-ils de subir de telles transformations ? En attendant, les premiers résultats semblent encore mitigés. En effet, s’il apparaît qu’un nombre croissant de cadres désire rejoindre les partis politiques, certains partis expriment des doutes quant à l’efficacité réelle de certaines actions associatives, tandis que les difficultés importantes au niveau de la représentativité des femmes indiquent que le chemin à parcourir reste encore très long. Les mois à venir diront si la société civile atteindra les objectifs qu’elle s’est fixés.