Candidatures communes, la nouvelle arme du duo USFP-Istiqlal

Le scénario du candidat commun est dans l’air depuis que l’Istiqlal a quitté le gouvernement, le 10 juillet 2013. Sur plus de 1500 communes, l’expérience ne peut éventuellement réussir que dans 96 où le scrutin de liste est adopté.

Voilà qui risque de donner un nouveau goût aux élections. A en croire les sorties médiatiques de certains responsables politiques, surtout depuis l’annonce du calendrier électoral, l’Istiqlal et l’USFP, d’un côté, et le PJD et sa majorité, de l’autre, envisageraient de présenter des candidats communs aux prochaines élections communales. En gros, l’Istiqlal et l’USFP devraient présenter des candidats communs dans toutes les circonscriptions alors que le PJD envisagerait de présenter des listes communes avec ses partenaires de la majorité dans certaines grandes villes. «Pour le moment, il ne s’agit que de déclarations, aucune formation n’a entrepris des démarches concrètes en ce sens. Cela dit, les élections sont encore relativement loin. Nous n’en sommes encore qu’à la préparation des textes électoraux», observe cet analyste politique. En effet, note la même source, l’Istiqlal et l’USFP n’ont pas encore tranché une fois pour toute la question de leur participation aux élections. Du moins pour rester cohérents avec leurs positions. Les deux formations se sont, en effet, fendu d’un communiqué conjoint, en juin dernier, dans lequel elles menacent de boycotter le prochain scrutin électoral si les conditions de son intégrité et sa transparence ne sont pas réunies.

Cependant, et si le PJD n’en est encore qu’au stade des déclarations d’intentions, les deux alliés, l’Istiqlal et l’USFP, sont déjà passés à une étape relativement avancée dans la concrétisation de cette option. Ainsi, et selon des sources ittihadies, la commission de coordination des deux partis réunie début septembre a étudié le choix de l’adoption d’un programme électoral commun et la présentation d’un candidat commun au niveau de plusieurs circonscriptions. Plus récemment, et au terme d’une réunion au sommet des deux alliés, un appel a été lancé aux structures nationales, régionales, provinciales et sectorielles des deux partis pour «plus de coordination et d’action commune. Non seulement à l’horizon des prochaines échéances électorales, mais également dans le but de présenter des alternatives démocratiques, de former un front social (…), de faire face, aux côtés des mouvements de protestations, des syndicats, des associations des droits de l’Homme, des femmes et des jeunes, aux régressions sérieuses dans tous les domaines. Et également afin de dénoncer l’orientation antidémocratique et anti-populaire du gouvernement et l’exploitation de la religion dans le processus électoral. Mais aussi dans le but d’un travail commun au sein des organisations de la société civile et sur d’autres  fronts tels que les conseils élus, les Chambres professionnelles, et d’autres espaces d’actions politiques, économiques, sociales, culturelles, environnementales et associatives».

Un réaménagement politique en vue ?

Si une telle initiative est adoptée, quelles en seraient les retombées ? Sur le plan du processus électoral, cela devrait se traduire par une plus grande rationalité, sachant que les prochaines élections sont particulières dans le sens où le citoyen, surtout dans les grandes circonscriptions, vote pour une liste ordinaire, une liste supplémentaire des femmes et une liste régionale. Des listes communes à deux ou plusieurs partis ne feraient que simplifier la tâche et réduire considérablement la palette des choix devant les électeurs. Ces derniers pourraient également s’y retrouver facilement en matière de programmes politiques, puisque moins de listes veut forcément dire moins de programmes défendus par les candidats. Pour les partis, en plus d’une mutualisation des efforts, pendant la campagne électorale, un ciblage de l’électorat, ils peuvent surtout s’assurer une large couverture à l’échelle nationale. Ce qui n’est à la portée d’aucun parti car, à ce jour, aucune formation politique ne peut présenter des candidats pour l’ensemble des sièges à pourvoir.

On parle de plus de 27 000 sièges (27 795 exactement pour les dernières élections de 2009) et là, il ne s’agit que des conseils communaux. Les régions dont l’élection des membres des conseils se fera au suffrage direct, exigent, elles, une fournée supplémentaire de cadres et élites politiques locales.  
De même, des alliances préélectorales que supposent les listes communes pourraient se prolonger au moment de la formation des bureaux qui vont diriger les conseils des villes et des régions. Ce qui supposerait une plus grande cohérence, donc moins de blocages, dans les alliances qui vont diriger nos grandes villes et régions pour les six années à venir. Et au-delà même de ces élections locales, la réussite de cette expérience pourrait inciter les partis à contracter des alliances préélectorales, et pourquoi pas réitérer l’expérience aux prochaines législatives de 2016. Cela dit, pour le moment, nous n’en sommes qu’aux annonces. Car, affirme Tarik Tlaty, professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II, «c’est connu, dans le monde rural, et plus largement dans les circonscriptions au mode de scrutin uninominal, le candidat n’est souvent lié à son parti que par l’accréditation. De même que les électeurs ne connaissent que le candidat, ni le parti ni son programme ne les intéressent». C’est une réalité confirmée par les multiplies enquêtes sur le terrain.

A la conquête de la classe moyenne

«En rase campagne, seul le candidat compte, les partis, voire alliances de partis, les programmes, cela ne veut rien dire», confirme ce président de commune. Inutile donc de parler dans ce cas de candidat commun. Et même si les instances centrales des partis alliés insistent sur la formule, le candidat qui n’aura pas été choisi peut très bien aller ailleurs. Et ce ne sont certainement pas les partis qui manquent. Bien plus, une accréditation est vite accordée du moment que le candidat, souvent un notable, est sûr de remporter son siège.
Le choix du candidat commun fait perdre ainsi au moins à l’un des partis, si ce n’est aux deux, un siège supplémentaire qu’ils risquent de ne plus récupérer, comme cela se faisait par le passé. La transhumance sera, en effet, désormais interdite par la future loi organique des communes, sous peine de déchéance de mandat du candidat élu qui aura changé de camp. En conséquence et au meilleur des cas, les listes communes, que ce soit pour l’USFP et l’Istiqlal ou pour le PJD et ses alliés ne devraient concerner que les grandes communes où le scrutin de liste est en vigueur. Auquel cas, on ne parle plus que de 92 communes sur un total de 1503, c’est dire combien cette initiative est marginale, de point de vue électoral.

Pourquoi donc tout ce tapage médiatique ? «Qu’une coalition de partis politiques décide de présenter un candidat commun dans le but de rationaliser la pratique politique et électorale est une initiative louable», affirme le professeur Tarik Tlaty. Cependant, dans notre cas, celui de l’USFP-Istiqlal plus précisément, «l’initiative a plutôt pour objectif de soigner l’image politique des deux formations. Cela donnerait l’impression qu’unis, les deux partis peuvent réussir un raz de marée électoral», ajoute-t-il. «Or, dans le cas du Maroc, il faut distinguer entre le monde rural où l’électeur ne vote que pour les personnes et les villes où une telle initiative pourrait séduire l’électorat de la classe moyenne. Ainsi, on comprendrait très bien que les deux formations optent pour une liste commune dans des agglomérations où l’une ou l’autre (si ce n’est les deux) est faiblement représentée comme les villes de Rabat, une partie de Casablanca, Marrakech, Tanger ou encore Fès et Meknès», explique la même source.
Ailleurs, parler d’une liste commune n’est rien de plus qu’une tentative de l’USFP et de l’Istiqlal de montrer que la «néo-Koutla» est un bloc monolithique qui peut se présenter en alternative à l’actuelle coalition gouvernementale. De même que le fait d’aller aussi loin dans leur coordination est un signe de bonne santé que les partis voudraient renvoyer à leurs militants de base. Pour l’autre bloc, et aux dires des analystes politiques, on comprendrait bien une alliance électorale entre le PJD et le PPS, les deux s’y sont déjà essayé pour faire élire un candidat PPS à Youssoufia et sauver le groupe parlementaire du parti à la première Chambre, mais une liste commune entre le PJD, le MP et le RNI est totalement inconcevable.

Et si la base disait non ?

Il faut dire que ce n’est pas la première fois que le PJD propose officieusement une telle offre à ses alliés. Bien avant l’annonce de l’agenda électoral, et alors que l’on parlait encore d’élections locales anticipées et au moment où l’Istiqlal faisait encore partie de l’Exécutif, certains dirigeants du PJD avaient proposé que le PJD, l’Istiqlal et le PPS participent aux élections avec des candidats et des listes communes. L’offre avait pour objectif d’apaiser les craintes de l’Istiqlal quant à une éventuelle déferlante des islamistes aux élections.     
En définitive, évoquer une telle option donnerait l’impression, pour l’USFP  et l’Istiqlal, de resserrer les rangs, de se forger une image de partis forts et solides et que la Koutla est de retour, plus forte et plus organisée. Cela en plus de recapitaliser sur l’expérience de 1993 qui est considérée comme la plus réussie en la matière. Les deux partis avaient alors, pour faire face au pouvoir, présenté des candidats communs aux élections législatives. Pour le PJD parler de candidats communs revient à rassurer ses partenaires et les autres acteurs politiques et donner une image surfaite d’une coalition gouvernementale soudée. De toutes les manières, le chef du gouvernement et secrétaire général du parti n’a-t-il pas affirmé que le PJD ne va pas couvrir toutes les circonscriptions électorales aux prochaines élections communales ? Cela d’autant que le parti n’est pas encore bien implanté, sur le plan électoral, au niveau rural, bien que des sections et antennes locales ne cessent d’éclore un peu partout, tirant profit de sa présence au gouvernement avec l’attrait que présente le pouvoir et, accessoirement, la manne financière qui va avec.

C’est dire combien cette option est chimérique en ce moment où le PJD est contraint de manœuvrer difficilement dans une coalition forcée pour sauver son gouvernement et où l’opposition est on ne plus disloquée. Et même si l’Istiqlal et l’USFP en font un objectif, c’est un projet qui n’est pas facile à mener à terme au moment où les deux formations sont affaiblies par des dissensions internes. Ce n’est pas non plus chose aisée pour le PJD qui a déjà vécu une déception lors de son
alliance stratégique avec le parti Forces citoyennes (FC) de l’ancien patron de la CGEM, Abderrahim Lahjouji. Les deux partis avaient, pour rappel, scellé une «alliance stratégique» en 2005. Aux termes de cette alliance, le PJD et FC ont présenté une liste commune dans trois circonscriptions électorales, dont celle de la commune d’Anfa, à Casablanca, aux élections de 2007. La stratégie des dirigeants n’a pas été acceptée par les militants et les sympathisants. Cette alliance avec FC a été largement désapprouvée par la base militante d’une circonscription considérée comme un fief du parti islamiste. Le PJD y avait remporté deux sièges en 2002. Les islamistes ont donc échoué à faire élire la tête de liste d’un parti qu’il soutient dans une circonscription où ils se considèrent, pourtant, très implantés. C’est pour dire que les exigences de l’adaptation du PJD aux règles du jeu politique ont déçu une partie de sa base électorale qui a fini par voter pour le candidat adverse. Aujourd’hui, on ne peut dire que le PJD est à l’abri d’un pareil revers.