Bipolarisation, rationalisation de la scène politique…, les leçons du 4 septembre

Les partis de la majorité n’arrivent toujours pas à  s’entendre sur leurs alliances. Bien qu’il se soit imposé dans les grandes villes, le PJD n’aura finalement pas plus d’une Région à  diriger.

Les urnes ont parlé. Les choses sérieuses viennent à peine de commencer. L’expérience l’aura montré, il ne suffit pas de remporter les élections dans une ville, à moins de rafler la majorité des sièges, pour en assumer la direction. En effet, deux jours après le scrutin, les alliances, et les intentions d’alliances, partent déjà dans tous les sens. Samedi, les militants et la direction du parti de la lampe se réveillent sur les nouvelles d’une alliance à Safi contractée quelques heures à peine après l’annonce officielle des résultats partiels des élections. Le responsable régional, le représentant de la ville au Parlement du PJD et les responsables de l’Istiqlal ont décidé de s’allier pour former le Conseil de la ville et l’ont fait savoir en rendant public un document scellant l’accord. Une alliance qui n’est pas pour plaire à la direction centrale du PJD, en la personne de son secrétaire général Abdelilah Benkirane, qui s’est empressé de la défaire le lendemain même. Le chef de file du parti islamiste comptait encore sur un éventuel accord cadre entre les quatre formations de la majorité pour gérer les alliances locales et régionales. Lequel accord n’est visiblement toujours pas conclu après deux réunions des chefs de partis de la majorité. Certains des membres de la coalition gouvernementale se refusent à suivre les appels du chef de la majorité. Ce qui a poussé le PJD à annoncer dans un communiqué officiel, rédigé tard dans la soirée du lundi 7 septembre, son intention de s’allier avec les partis «nationalistes» (sic) qui en exprimeraient la volonté. Cela dit, au moment de la rédaction de ces lignes, le sort des quatre régions, dont le PJD et ses alliés détiennent la majorité, est déjà scellé. Rabat-Salé-Kénitra reviendrait ainsi au RNI, Fès-Meknès au MP, sauf revirement de dernière minute, l’opposition étant à quatre sièges de remporter sa présidence, et Drâa-Tafilalet au PJD qui décide d’en confier la présidence à l’ancien ministre chargé des relations avec le Parlement en guise de réhabilitation politique après son départ en catastrophe du gouvernement. Et selon cette logique (une région, un parti), mais contre toute attente, la région de Souss-Massa devrait revenir au PPS (avec seulement 4 sièges sur 57). Cela alors que le RNI (avec 11 sièges, deuxième derrière le PJD avec 23 sièges) s’est pleinement investi dans le développement de cette région sous la présidence de Brahim Hafidi. Et, selon les analystes politiques, la raison voudrait que les quatre alliés trouvent un consensus pour que le RNI rempile à la tête de la Région pour achever son programme. Pour le moment ce n’est que le fruit des ententes entre les partis de la majorité. Il faut attendre le résultat des votes pour leur confirmation (ou infirmation). A priori, donc, le PJD se retrouverait avec une seule région à gérer. «Le PJD peut se permettre de diriger une grande ville. Mais il n’est pas à la taille d’une Région», analyse le politologue Tarik Tlaty. Il faut dire que les Conseils communaux restent sous la tutelle du wali, du gouverneur et de l’agent de l’autorité, selon l’importance de la commune. Quant au président de la région, en sa qualité d’ordonnateur de paiement, il est affranchi de la tutelle des walis. 

Il y a les urnes et les intérêts politiques

Cela dit, après les régions, le PJD sera appelé à faire de douloureuses concessions au niveau des grandes villes. Tétouan, dont il assumait la gestion, risque de lui échapper. De même, il ne tient qu’à un fil à Marrakech bien qu’il ne soit qu’à quatre sièges de la majorité.  Ce ne sont là que quelques exemples. Tout cela va se préciser dans les jours à venir. Mais ce qui est sûr, c’est que ces décisions ne sont certainement pas pour plaire à nombre de militants du parti islamiste qui, auréolés encore de leur éclatante victoire électorale, surtout dans les grandes villes, découvriront les subtilités et autres «incohérences» qu’impose la gestion des alliances locales. Il découvrent, à mesure que se nouent les coalitions locales et se précisent les identités des candidats favoris aux postes de présidents de communes, que leurs listes, dans certaines villes et communes, devront se contenter d’un second rôle. Le chef du parti le sait, il ne peut pas faire autrement car il y va de la stabilité de sa majorité à une année de la fin de son mandat. Et il gère ses alliances en fonction de cette donnée. Les statuts du parti confèrent d’ailleurs au secrétaire général tous les pouvoirs de gestion des alliances du parti et de nomination aux hauts postes, en concertation avec le secrétariat général. Cela d’autant que le PJD a largement basé sa campagne électorale sur les réalisations du gouvernement. Réalisations qui, de l’aveu de M. Benkirane lui-même, n’auraient pas été possibles sans la contribution effective et significative de ses alliés. Concrètement, le PJD a bâti sa campagne électorale sur les performances du gouvernement. Or, sans la participation du RNI, le gouvernement n’aurait pu finir son mandat. De même que l’intégration du RNI à l’Exécutif, avec sa vision et sa manière de travailler, a certainement permis au PJD, et à ses autres alliés, de corriger quelques erreurs et de rectifier le tir. Une réalité que le PJD, obnubilé par sa victoire dans les grandes villes, a tendance à oublier. Une victoire sur laquelle il convient justement de revenir. Le PJD est, en effet, passé de la 6e position (avec 5,5% des sièges) en 2009, à la troisième place (avec 15,94% des sièges), six ans plus tard. Cela grâce au vote de près de 1,5 million d’électeurs (selon des chiffres annoncés par le chef du gouvernement). 

La recette de la victoire

Mobiliser une pareille assiette électorale ne s’est pas fait du jour au lendemain. Chaque année les élus du PJD sillonnent, depuis 2005, le pays dans le cadre de la «Caravane de la lampe» pour aller à la rencontre de leur électorat, s’enquérir de ses besoins et de ses attentes et, en même temps, en étoffer le nombre. Chaque année, depuis longtemps, sa jeunesse, sa branche estudiantine, organise des rencontres annuelles au profit des jeunes et des étudiants avec, à la clé, des séances de formation politique. Chaque année, des associations qui relèvent du MUR (Mouvement unicité et réforme, la matrice du parti) organisent des colonies de vacances et des sorties avec le même programme. Chaque année, à l’arrivée de l’hiver ou de Ramadan, des associations qui relèvent du Mouvement organisent des actions caritatives en faisant en sorte que leurs retombées politiques aillent au parti. C’est tout ce monde, ces jeunes devenus militants, leurs familles et leur entourage, ces bénéficiaires des différentes actions du parti et des ramifications du MUR qui votent aujourd’hui pour le PJD. C’est un électorat constant. Et si le parti peut glaner quelques voix ici et là, c’est tant mieux. Soit dit en passant, un taux de participation relativement faible favorise largement le PJD. «Ce sont en définitive les 46% des indécis (NDLR : ceux qui se sont inscrits et n’ont pas voté) qui ont, en quelque sorte, favorisé l’ascension électorale du PJD. Et ce sont eux que les autres partis doivent tenter de convaincre à l’avenir», observe le politologue Tarik Tlaty. 

Le PJD a donc gagné dans les villes et le PAM dans le monde rural. Certaines analyses ont tendance à consacrer le premier et dénigrer le second comme si le vote du citadin, «instruit» et «politiquement mûr», est plus valorisant et plus noble que celui du campagnard, «inculte» et «politiquement influençable». Or le vote de l’un vaut autant que celui de l’autre. Et si le PAM s’est pleinement investi dans le monde rural, «ce n’est pas par choix arbitraire ou pour d’autres raisons invoquées par ses adversaires politiques», explique ce dirigeant du parti. C’est surtout en réponse au discours royal du 30 Juillet dans lequel le Souverain évoque la désolante «situation de précarité que vivent certains de nos concitoyens dans les régions éloignées et enclavées, surtout sur les sommets de l’Atlas et du Rif, les zones sahariennes arides et les oasis, ainsi que certains villages dans les plaines et sur les côtes». Les élus du PAM, dont une grande majorité l’ont été pour la première fois, vont accompagner, avec leurs alliés dans les conseils élus, dans le cadre des prérogatives que leur accorde la loi, un plan de développement colossal qui sera initié sous la houlette de l’INDH. Ce chantier sera doté d’une enveloppe de 50 milliards de DH dont 20 milliards de DH seront  prélevés, dès l’exercice budgétaire de 2016, sur les fonds économisés grâce à la décompensation des hydrocarbures. C’est une responsabilité que le parti s’est engagé à assumer. 

Mais au-delà de cette dualité, ville/campagne, les élections du 4 septembre ont affirmé une réalité politique qui s’installe progressivement dans le pays. La scène politique tend à une réelle bipolarisation. Elle se (re)construit autour de deux pôles aujourd’hui bien distincts : d’un côté le PJD et ses alliés, et de l’autre le PAM et le siens. Les autres partis ne font que s’aligner sur l’un ou l’autre pôle. On parle certes d’une «troisième voie» que la Fédération de la gauche démocratique a tenté d’incarner, mais, vu ses résultats aux élections, il est visiblement encore tôt pour l’émergence d’un troisième pôle.

La carte politique se précise

Cela dit, ces élections ont été l’occasion pour les formations de tête de procéder à une reconnaissance mutuelle de la légitimité politique et populaire de l’un et de l’autre. Le PJD ne conteste pas la régularité des élections et reconnaît, par ce fait, la victoire du PAM et donc son ancrage politique et sociétal après seulement huit ans d’existence. Cependant, ces élections seront peut-être l’occasion pour le PJD d’abandonner son discours de victimisation et de la théorie du complot et jouer franc jeu. S’empêchera-t-il de ressortir cette rengaine si les alliances ne vont pas dans le sens qu’il souhaite ? Pour revenir à la carte politique issue de ces élections, le resserrement de la scène politique entamé en 2011 se confirme. Huit partis émergent, avec un gap de plus de 5 000 sièges entre le premier (le PAM, 6 655 sièges) et le 8e, (l’UC avec 1 489 sièges). Au total, les huit premiers partis ont remporté plus de 95% des sièges. L’autre caractéristique de la nouvelle scène politique, c’est le vote quasi généralisé pour les partis. Ceux qui ont tablé sur les notables, dont certaines formations de la gauche, ont été sanctionnés. Les électeurs ont dit leur mot, l’ère des notables et des professionnels des élections est révolue. L’électeur a donc réagi positivement au discours royal du 20 Août. Pour preuve, la moitié des élus dans les communes et le tiers dans les régions l’ont été pour la première fois (70% des candidats se sont présentés, pour la première fois, grâce à l’effort combiné du PAM et du PJD). De nouvelles élites font donc leur entrée sur la scène politique. Et c’est tant mieux pour le bon fonctionnement de nos communes et régions. On l’a dit et répété, le véritable vainqueur  de ces élections ce sont la démocratie, le modèle démocratique marocain. L’exception marocaine dans une région bouleversée, déboussolée où règne l’insécurité et l’instabilité politique se confirme. Ces élections confirment la victoire de la transparence, de la crédibilité et une confiance accrue des citoyens dans les institutions élues. 

Un processus démocratique irréversible

Le Maroc a gagné le pari d’organiser des élections régulières, transparentes et compétitives. Les législatives ne sont pas encore gagnées. Dans le contexte géopolitique difficile et complexe, le scrutin du 4 septembre est ainsi venu confirmer le caractère irréversible de ce processus démocratique résolument marocain. Ce n’est donc pas par hasard que trois heures seulement après la fermeture des bureaux de vote, le Département d’Etat américain a réagi en saluant «un pas significatif et positif vers l’avant, dans le cadre des efforts du gouvernement du Maroc visant la décentralisation et davantage de rapprochement avec les citoyens». C’est, faut-il le préciser, une réaction rapide des Etats-Unis aux élections locales et régionales, ce qui n’est pas rien. Bien sûr, d’autres puissances occidentales ont salué le déroulement des élections. Pour le mouvement associatif, ces élections ont marqué un «progrès significatif» par rapport aux précédents scrutins, en particulier la «neutralité positive» de l’Etat avant et durant la campagne électorale et le jour du scrutin. Pour le CNDH, ces élections se sont déroulées dans un climat offrant les garanties essentielles de liberté, de sincérité et de transparence. Les irrégularités observées «sont statistiquement peu fréquentes et n’entachent pas substantiellement la crédibilité et la sincérité du scrutin». Le déroulement du scrutin dans les conditions précitées constitue «une étape importante» dans la mise en œuvre des dispositions constitutionnelles relatives aux collectivités territoriales. Maintenant, pour leur portée, au delà de la désignation par équipes qui vont s’atteler à la gestion des affaires locales, communales et régionales, elles constituent l’ossature de la nouvelle Chambre des conseillers. Celle-ci comprendra 120 élus, dont 72 venant des collectivités territoriales. L’opposition qui représente la moitié des grands électeurs locaux et régionaux, pourrait conserver la majorité dans cette Chambre. «Le PJD ne peut espérer, en aucun cas, une forte présence dans la deuxième Chambre. La logique de l’Etat veut qu’aucune force politique, à elle seule, ne puisse contrôler les deux Chambres à la fois et donc le processus législatif en entier», observe M.Tlaty. Quant à une éventuelle influence de ces élections sur les futures législatives, il est encore tôt de trancher. Certes, les élus locaux, surtout les présidents de communes ont plus de facilités à remporter un siège au Parlement, mais il reste encore une année dans le mandat du gouvernement. D’ici là l’Exécutif serait certainement amené à prendre des décisions impopulaires qui pourraient certainement éroder son électorat et lui valoir un vote-sanction.