Benkirane nommé chef du gouvernement… Et maintenant ?

En moyenne, un Premier ministre ou chef de gouvernement nommé met un peu moins d’un mois pour former son équipe. Benkirane a annoncé d’ores et déjà qu’il donnera la priorité aux partis de la majorité sortante. L’Istiqlal pourrait aussi être approché en premier. Pour ne pas tomber dans la même erreur de casting de 2011, le PJD change les critères de choix de ses ministres.

Moins de 72 heures après la fermeture des bureaux de vote, SM Mohammed VI reçoit Abdelilah Benkirane, le secrétaire général du PJD, et le charge de former le gouvernement. La méthodologie démocratique est respectée à la lettre. L’énoncé de la Constitution également. Les autres acteurs politiques et institutionnels auront-ils à cœur de faire de même ? La question mérite d’être posée. Car jusque-là et de l’avis des constitutionnalistes, seule la monarchie a toujours tenu à suivre avec rigueur l’esprit et le texte de la Constitution. Pour revenir à cette nomination, ce n’est que le début d’un long et fastidieux processus qui démarre avec l’entame des négociations avec les futurs alliés du PJD et arrive à terme avec l’adoption du programme gouvernemental par le Parlement et donc l’investiture définitive de l’Exécutif. Combien de temps cela peut-il prendre ? La Constitution, mais aussi les lois organiques qui en découlent, restent muettes sur ce point. Pour revenir un peu en arrière, on constatera qu’en 2002 Driss Jettou avait mis 28 jours pour former son équipe. Cette année-là, les élections avaient eu lieu le 27 septembre, le Premier ministre était nommé le 9 octobre et le gouvernement  formé le 7 novembre. En 2007, et pour former son équipe, Abbas El Fassi a mis 26 jours pour boucler son gouvernement. Les élections ont eu lieu le 7 septembre 2007, le Premier ministre a été désigné le 19 septembre et le gouvernement a été nommé le 15 octobre. En 2011, les élections ont été organisées le 25 novembre, quatre jours plus tard, le 29 novembre Abdelilah Benkirane a été chargé de former son gouvernement. L’Exécutif a été investi le 3 janvier, soit après 34 jours passés entre les négociations et la procédure d’investiture par le Parlement. Il est évident que, selon la pratique, on ne peut pas parler d’un délai constant. Toutefois, les chefs de gouvernement (Premiers ministres) mettent généralement environ un mois pour former leur équipe. Il ne faut pas non plus oublier le dead-line imposé par le législateur pour adopter le projet de Loi de finances qui doit entrer en application, dans deux mois et demi, c’est-à-dire, le 1er janvier prochain. Bref, le chef du gouvernement désigné pourra donc entamer ses démarches et ses négociations avec les éventuels futurs alliés. Mais cette fois, avec l’expérience et le recul qu’imposent les cinq années passées au pouvoir, expliquent certaines sources, Abdelilah Benkirane, qui a reçu le feu vert du secrétariat national, change de mode opératoire. Il devrait, expliquent les mêmes sources, approcher en premier les partis membres de la majorité sortante avant d’étendre ses contacts aux autres formations représentées au Parlement, à l’exception toutefois du PAM. Ce dernier a déjà affirmé son intention  de ne pas s’allier au PJD sous quel que prétexte qu’il soit. Et ce dernier a d’ailleurs lui aussi fait savoir officiellement que tout rapprochement, discussion et encore moins une alliance sont totalement exclus, voire proscrits.

La majorité sortante d’abord

Ensuite, après l’accord de principe des directions des partis intéressés par l’offre du chef du gouvernement, ces derniers devraient tenir leurs conseils nationaux pour entériner la décision de participer ou non au gouvernement. Ce n’est qu’après que les détails techniques, le nombre et la nature des portefeuilles ministériels et l’identité du futur président de la Chambre des représentants seront discutés. Mais, à l’heure où nous mettions sous presse, la plupart des partis politiques avaient annoncé la réunion de leurs instances dirigeantes pour faire le bilan et, éventuellement, débattre de la perspective de leur participation au gouvernement. Pour ce qui est du PJD, la machine est déjà lancée. Ainsi, les règles devraient également changer au niveau du choix de ses ministres. Il est, en ce sens, prévu que le conseil national tienne incessamment une réunion pour amender la procédure du choix des personnalités ministrables. Actuellement, une commission issue du conseil national présente une liste fermée contenant trois noms pour chaque poste avec un classement. Après le changement, ce nombre sera porté à six, mais sans classement, parmi lesquels le secrétaire général peut choisir celui qu’il préfère. De même, et c’est une autre nouveauté, la liste des prétendants à chaque poste restera secrète. Il est évident que le PJD a appris la leçon, la démocratie à outrance pouvant conduire à des erreurs de casting comme cela a été le cas en 2011. En effet, le choix des ministres doit répondre, comme c’est le cas dans les pays démocratiques, aux critères de compétence, de parcours professionnel, de l’expérience,… et non au souci de démocratisation du poste ministériel. Ce n’est pas tout. La Constitution non seulement donne également au chef du gouvernement un droit de regard sur le choix de ses partenaires de la coalition gouvernementale, mais elle le rend responsable du choix de ces partis. Selon certains analystes politiques, Abdelilah Benkirane ne devrait plus commettre l’erreur de se contenter de cautionner les profils proposés par ses partenaires sans imposer des conditions de compétence, de rectitude et de savoir-faire en matière de gestion des affaires publiques.

Nécessaire réconciliation entre le PJD et ses alliés

Quant à la future alliance de la majorité, les chiffres contraignent le chef du gouvernement à un choix limité. Les alternatives qui lui sont offertes ne sortent pas du cadre de trois partis : l’Istiqlal, le RNI et le MP. En complétant le compte, bien sûr, avec ses alliés indéfectibles du PPS qui, avec leurs 12 sièges, ne lui seront pas d’une grande aide. Arithmétiquement, le chef du gouvernement a besoin d’au moins 73 sièges (61 si l’on compte les 12 sièges du PPS) pour arriver à la majorité de 50%+1 qui reste, somme toute, fragile. Il lui en faut un peu plus pour parer à un éventuel changement des sièges des partis après l’épuisement des recours constitutionnels et beaucoup plus pour faire face à une non moins probable défection de l’un de ses alliés en cours de route.

En ne s’en tenant qu’aux chiffres, la reconduction de la majorité sortante (PJD, RNI, MP et PPS) pourrait en faire une nouvelle coalition, mais avec seulement sept sièges d’écart avec l’opposition. Ce qui rend déjà difficile l’adoption des projets de lois controversés. Le genre de projets de loi pour l’adoption desquels le PJD comptait essentiellement, durant le précédent mandat, sur la suprématie numérique de son groupe parlementaire et l’écart considérable en sièges entre ce parti et l’Istiqlal qui vient juste après (67 sièges d’écart). En même temps, la démission de Salaheddine Mezouar, au cas où elle est confirmée, devrait poser un problème au chef du gouvernement. Le RNI, en attendant la tenue d’un congrès national et la nomination d’une nouvelle direction, traverse un vide institutionnel. Cela d’autant que rien ne garantit que, même au gouvernement, le RNI ne rééditerait pas l’expérience de l’Istiqlal en 2013 qui, avec le changement de sa direction, avait changé sa position politique et quitté le gouvernement. Cela d’autant que les relations entre les dirigeants du PJD et le RNI et ses ministres n’ont pas toujours été au beau fixe. 

Il y a aussi l’option de la toute première version du gouvernement Benkirane (PJD, Istiqlal, MP et PPS) qui, finalement, conduit presque au même résultat, avec une nette amélioration de l’écart des sièges au moment du vote qui est porté à 25.  Ce qui non seulement représente une majorité confortable, mais également, et surtout cohérente. Nous nous retrouverons avec un bloc conservateur avec l’Istiqlal, porteur du fameux principe de l’égalitarisme social, pour tempérer les tendances ultralibérales du PJD dans la majorité. La plupart des analystes politiques estiment d’ailleurs que l’Istiqlal reste l’allié objectif et logique du PJD. L’ennui, maintenant, c’est que l’Istiqlal de Hamid Chabat s’est toujours montré inconstant depuis l’élection de ce dernier à la tête du parti. D’abord, il quitte le gouvernement début 2013 dans les conditions que l’on connaît. Il coordonne avec le PAM dans l’opposition pour un certain moment tout en adressant de virulentes critiques au gouvernement et à la personne du chef du gouvernement.

Un jeu de combinaisons

On se rappelle tous des attaques frontales de Chabat contre Benkirane. Ensuite, au lendemain des élections locales et surtout celles de la deuxième Chambre, l’Istiqlal change complètement d’attitude et parle de soutien critique au gouvernement avant que le conseil national ne recadre Hamid Chabat et opte plutôt pour une opposition nationaliste istiqlalienne. Depuis, les deux partis se sont échangé bien de signaux de rapprochement avant que l’Istiqlal ne reprenne ses attaques, le temps d’une campagne électorale, contre le gouvernement sortant, ciblant son bilan et ses décisions «catastrophiques». C’est pour dire combien est difficile cette alliance, à moins que la nature et l’ampleur des concessions que le chef du gouvernement serait disposé à accorder à l’Istiqlal n’effacent toutes ces considérations. Cela dit, avec cette configuration, c’est-à-dire une majorité formée du PJD, de l’Istiqlal, du MP et du PPS, on retrouvera dans l’opposition un bloc socialement moderniste et progressiste et économiquement situé au centre gauche que forment le PAM, l’USFP et le RNI. L’UC étant évidemment inclassable. Naturellement, on pourrait multiplier les combinaisons à souhait tant que le PAM reste dans l’opposition. On peut imaginer une «Koutla historique» tant souhaitée par le PJD, avec une alliance avec l’Istiqlal, l’USFP et le PPS, ce qui totalise 206 sièges. On peut également imaginer une alliance avec le RNI, l’Istiqlal, le MP et le PPS avec un total de 267 sièges et ainsi de suite. Bref, ce ne sont pas les scénarios d’alliances qui manquent. Un jeu de combinaisons, c’est donc à cela que se réduit la pratique démocratique dans notre pays. Les expériences passées montrent que l’idéologie, le programme électoral et le projet de société des partis n’entrent jamais dans les critères de formation des alliances. Tout dépend de ce que peut proposer le chef du gouvernement nommé pour les uns et les autres. Pour le moment, aucun scénario concret ne se profile, les chefs de partis politiques préférant tous se murer dans un lourd silence.

En définitive, et quel que soit le scénario retenu, la donne finale ne sortira pas du cadre d’une configuration où un grand parti dirige, avec ses alliés, le gouvernement, et un autre grand parti assume la mission de l’opposition. Car il serait risqué de laisser le champ de l’opposition vide pour que des acteurs et des tendances rétrogrades, qui ne croient pas en les institutions et en le jeu démocratique lui-même, ne s’y faufilent pour, un jour, s’en emparer. Quant au Parlement, il serait intéressant de voir le comportement des nouveaux acteurs de la scène politique. Y assisterons-nous à un débat d’idées, à une confrontation de deux projets de société où nous livrera-t-il la sinistre image d’une institution désertée par des élus vaquant à leurs intérêts ailleurs? Les jours à venir nous le diront.