Beaucoup d’urgences attendent le futur gouvernement

L’enseignement érigé en priorité, le gouvernement devra s’atteler à  sa réforme sans plus attendre. Un débat national dépolitisé est recommandé pour diagnostiquer les causes de la crise, définir les responsabilités et lancer un plan de réforme. Après l’enseignement, la justice. Sa réforme est également des plus urgentes. La régionalisation et les élections locales pourraient bien résoudre une partie des problèmes du pays.

Les tractations pour la reconfiguration de la majorité et la formation d’un gouvernement avancent malgré leur rythme très lent. Le quatrième round des discussions entre le chef du gouvernement et le président du RNI, Salaheddine Mezouar, qui s’est tenu samedi 24 août, même si rien d’officiel n’en a filtré, présage d’un aboutissement positif. Cela bien que la récente sortie publique du chef
du gouvernement, Abdelilah Benkirane, suscite quelques doutes.

«Si les choses se passent bien, nous allons continuer avec M. Mezouar, mais dans le cas contraire nous nous en remettrons au Roi. Le PJD est prêt pour toutes les éventualités», a-t-il asséné dimanche 25 août à Casablanca devant un auditoire composé de milliers de jeunes de son parti réunis ce jour-là. Selon certains analystes politiques, le nouveau gouvernement devrait bel et bien voir le jour très prochainement. Les négociateurs en seraient déjà à la revue des priorités et aux détails de l’architecture du nouvel Exécutif, d’après le peu d’informations qui filtrent de ces négociations. Selon des sources bien informées au RNI, Mezouar et Benkirane se sont donnés rendez-vous pour la fin du mois d’août pour trancher définitivement sur les dernières questions en suspens.

Il faut dire que pour les priorités, elles n’ont presque pas changé depuis au moins une année. L’une d’elles et la plus urgente étant certainement la réforme de l’enseignement surtout après le rappel à l’ordre du Souverain lors de son discours du 20 août.
Certes, ce n’est pas le premier discours que SM le Roi réserve à cette question. Mais c’est le plus important et le plus marquant par ses propos et par son ton. En effet, en octobre 1999, à l’ouverture de la troisième législature du précédent Parlement, le Souverain s’était penché sur cet épineux dossier. En 2012, le 20 août, il est revenu à la charge en suggérant au gouvernement fraîchement nommé de se pencher un peu plus sérieusement sur la question.

Un an plus tard, et comme la situation a continué à se dégrader, le Souverain sonne encore une fois l’alarme. Le discours du 20 août dernier ayant été analysé et commenté en long et en large, la question est aujourd’hui la suivante : Que faire pour sauver notre école et notre université ? SM le Roi veut de l’action et rapidement et c’est pour cela qu’il a pris l’initiative en nommant à la tête du Conseil supérieur de l’enseignement (CSE), qu’il a réorganisé en 2006, son conseiller, diplomate, ancien ministre et ancien président de la commission de la régionalisation, l’académicien Omar Azziman. Le conseil ne tardera certainement pas à entamer son nouveau mandat avec comme mission d’explorer les pistes pour sauver ce qui peut encore l’être. En attendant, comme le soutient Allal Belarbi, membre de la commission des stratégies et des programmes de réforme de l’actuelle équipe du CSE, la première chose à faire est justement de faire le point. «Il faut un temps d’arrêt. Réunir tous les acteurs concernés, sociaux et économiques, pédagogues, académiciens et intellectuels pour, d’abord, explorer les causes de la crise de l’éducation et de l’enseignement, définir, ensuite, les responsabilités et, enfin, proposer des pistes de travail et les mesures à entreprendre pour la surmonter». Pour ce syndicaliste, ce n’est qu’une fois que l’on sera sorti de ce débat, auquel seront associés nécessairement tous les acteurs, que l’on définira les mesures à entreprendre.

Il faut toutefois tenir compte d’un préalable, insiste ce membre du CSE : «Le débat sur le réforme et la réforme en elle-même ne doivent en aucun cas pâtir de la surenchère politique, il y va de l’avenir de tout Maroc». La réforme de l’enseignement, prévient-il, n’est pas non plus une question purement technique car «elle est liée au projet de société que nous voulons pour notre pays, au citoyen que nous voulons et au Maroc que nous voulons».

La réforme, loin d’être une question technique

Plus concrètement, faut-il, comme le proposent certains observateurs, commencer par revoir les programmes, les langues enseignées et d’enseignement et privilégier la formation professionnelle ? Faut-il revenir aux recommandations de la charte nationale de l’enseignement et de la formation ? Faut-il reprendre le programme d’urgence là où le gouvernement Abbas El Fassi l’a laissé ? Autant de questions qui fusent de partout en cette veille de rentrée scolaire. Un point de départ, déjà, avance Allal Belarbi : «Il faut discuter la question de l’enseignement sous l’angle des besoins de notre économie». Cela dit, nuance-t-il, la formation professionnelle est certes importante, mais la formation académique classique l’est tout aussi bien. Ainsi, «l’acquisition de la connaissance et du savoir, dans un environnement de sciences de savoir et de technologie dans lequel évolue le Maroc est tout aussi important que les préoccupations économiques». De même, l’école c’est aussi la culture et surtout un moyen de l’enracinement de l’identité nationale.
Quant à la langue ou aux langues enseignées et d’enseignement, il s’agit là d’une des grandes problématiques. «Autant elle a été profondément et fortement débattue lors des travaux du CSE, autant elle a été, pour ainsi dire, éludée par le programme d’urgence qui ne lui a consacré, en fin de compte, que quelques lignes sans pour autant trancher le débat», affirme Allal Belarbi. Il faut dire aussi, pour reprendre les termes de ce responsable syndical, que cette problématique a trop souffert «d’instrumentalisation politicienne». Cela alors que, assure-t-il, la question de la langue ne peut être abordée que sous sa seule dimension scientifique et pédagogique. «C’est l’une des questions qu’il faut trancher en dehors de toute considération politique».
Depuis quelques temps, des voix appellent, en effet, au renforcement de l’enseignement des langues avec l’intégration dès la fin du primaire de l’anglais et le retour à l’enseignement des matières scientifiques en français. Les deux langues officielles, l’arabe et l’amazigh, devraient également être renforcées avec la création du conseil national dédié prévu dans la Constitution.
Pour ce qui est de la charte de l’enseignement, «le document comprend des axes et des fondements importants. Mais il ne faut pas oublier qu’il date de 1999. Si, au fond, il est toujours valable, il nécessite néanmoins une sérieuse mise à jour», affirme Allal Belarbi. Le programme d’urgence, lui, a pris fin, par définition, en 2012. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas reprendre ses éléments positifs et les intégrer dans une nouvelle politique d’enseignement.

Un point de départ

Pour commencer, le discours du 20 août 2012 offre déjà quelques pistes de travail : «Nous devons revoir notre approche et les méthodes en vigueur à l’école pour passer d’une logique d’enseignement centrée sur l’enseignant et sa performance et limitée à la transmission des connaissances aux apprenants, à une autre logique fondée sur la réactivité des apprenants et axée sur le renforcement de leurs compétences propres et la possibilité qui leur est donnée de déployer leur créativité et leur inventivité, d’acquérir du savoir-faire et de s’imprégner des règles du vivre-ensemble dans le respect de la liberté, de l’égalité, de la diversité et de la différence.
Dans l’esprit de la réforme escomptée, il ne s’agit pas d’un changement de programme ou de cursus, pas plus qu’il n’est question d’une discipline à ajouter ou à retrancher. En effet, le but recherché consiste à opérer un changement au niveau du dispositif de formation et des objectifs qui lui sont assignés, en conférant un nouveau sens au travail de l’enseignant, lui permettant ainsi de s’acquitter de la noble mission qui est la sienne. Il s’agit aussi de faire passer l’école d’un espace organisé autour d’une logique axée essentiellement sur le stockage en mémoire et l’accumulation des connaissances, à un lieu où prévaut une logique vouée à la formation de l’esprit critique et la stimulation de l’intelligence, pour une insertion assurée au sein de la société de l’information et de la communication».
En somme, pour revenir aux mesures urgentes, s’il y a une autre priorité par laquelle commencer, estime Allal Belarbi, c’est bien l’enseignement préscolaire. «C’est une question fondamentale. Et il est inconcevable qu’il ne soit pas encore pris en compte. Il n’existe pas aujourd’hui d’enseignement préscolaire public. C’est par là qu’il faut commencer, l’intégrer dans l’enseignement public et le considérer comme l’une des étapes de l’enseignement primaire. Ce n’est que de cette manière que l’on pourra relever les défis stratégiques auxquels la nation fait face», tranche-t-il.  
Mais pour cette rentrée et pour ce qui reste de son mandat, le gouvernement a, en plus de l’enseignement, bien d’autres dossiers urgents et stratégiques qu’il devra activer. En réalité, avance Tarik Tlaty, président du Centre marocain des études et de recherches stratégiques, «que le Roi ait concentré son dernier discours sur l’enseignement c’est juste pour donner un exemple. L’enseignement est un exemple de secteurs où rien ne va plus et ce qui vaut pour l’enseignement vaut pour les autres». Pour ce politologue, «le gouvernement d’Abdelilah Benkirane n’a pas pu produire ni mettre en œuvre une politique publique claire, que ce soit dans l’enseignement ou dans d’autres secteurs». La plupart de ce qui marche aujourd’hui date des gouvernements d’avant.

Changement de démarche

Que le Souverain se soit adressé pour la première fois «directement» au gouvernement est en soi une première. «Avant, ses discours s’inscrivaient plutôt dans le registre de l’orientation. Cette fois, il a interpellé directement l’action, ou plutôt l’inaction du gouvernement», observe M. Tlaty.
«C’est un tournant dans la perspective de réhabiliter l’action et le champ politiques. Et la sortie de crise, de l’enseignement, cité en exemple ou dans d’autres secteurs, ne peut se réaliser en dehors de ce qui est en train de se concrétiser. C’est-à-dire l’intégration d’une nouvelle formation politique au gouvernement et l’injection de sang neuf et d’une dose de consensus et de cohérence dans l’équipe de Benkirane».

C’est que cette dernière s’apprête à opérer une rentrée politique et sociale bien particulière. Des dossiers chauds attendent et ne peuvent plus souffrir d’aucun retard. A commencer bien sûr par l’enseignement, mais aussi la justice, la régionalisation, l’emploi, les réformes des caisses de compensation et de la retraite, la réforme fiscale, … et la liste est longue. Ce n’est pas tout. Plusieurs pans de la Constitution attendent encore d’être concrétisés.

Mais le plus urgent de tous, en dehors de l’enseignement, est la régionalisation. «On peut avancer sans craindre de tomber dans l’erreur que c’est la clé de plusieurs de nos maux», affirme notre interlocuteur. Et ce, sans oublier que c’est un prélude aux élections locales, régionales, professionnelles et de la deuxième Chambre. En somme, c’est la porte ouverte aux nouvelles élites locales pour renforcer le champ politique et la gestion des affaires publiques. Cela d’autant, affirme ce politologue, que «l’on ne peut vraiment parler de réforme dans quelque domaine que ce soit en dehors de la régionalisation». La justice est aussi un secteur où la réforme ne peut plus attendre. Certes, la commission de dialogue national sur la réforme a rendu sa copie juste avant les vacances et les premières mesures de la réforme devraient être initiées très prochainement. En effet, aucun retard ne doit plus être accepté dans ce domaine, soutient M.Tlaty. «Tout retard aggrave la crise de l’image du Maroc à l’étranger à deux niveaux. Premièrement, auprès des organisations internationales dont les rapports de plus en plus incendiaires arrangent bien la situation des ennemis de notre intégrité territoriale. Et sur un second niveau, auprès des opérateurs économiques et investisseurs potentiels pour qui notre justice constitue encore un facteur rédhibitoire», explique M. Tlaty.

Pour ce qui est de la mise en œuvre de la Constitution, la question est tranchée, depuis ce discours du 20 août.
«A chaque fois que le gouvernement se montre incapable d’assumer ses responsabilités et exercer ses prérogatives, l’institution monarchique, dans le cadre de sa mission de garantir la continuité des institutions et dans le strict respect de la Constitution, usera des mesures de transitions prévues par l’actuelle Constitution pour combler le vide», conclut M. Tlaty. Le pays et la gestion des affaires publiques ne doivent plus être otages de conflits internes de la majorité et des formations qui la composent. Le prochain gouvernement saura certainement éviter ces écueils et rendre, une fois pour toutes, ses lustres à la pratique politique. C’est de son rendement et des réformes qu’il aura su engager et mener à terme que dépendra l’image de la politique alors que nous nous apprêtons, prochainement, à organiser des élections locales et, dans trois ans, des élections législatives.