Avec des mots simples, ils ont dit l’indicible

Les témoignages des victimes des années de plomb constituent une véritable catharsis pour le Maroc.
Poignantes, ces souffrances, racontées avec des mots simples, ne véhiculent aucune haine. A l’inverse,
le communiqué d’Aherdane, Ikken et Khatib choque.

L’indicible raconté dans des mots simples, souvent avec poésie, parfois avec humour. Venus témoigner de leur voyage en enfer, ils ont délivré un message d’espoir, d’humanité.
«C’est un moment intense de l’histoire de notre pays», s’exclamait un militant qui a bien connu cette période. Catharsis, moment historique, l’événement l’est sûrement.
Catharsis, il l’est pour les intéressés. Ceux-ci pourront, peut-être, exorciser des fantômes de leurs tortionnaires, car pleinement reconnus par l’ensemble de la société dans leur statut de victimes de la barbarie institutionnalisée. Cette solidarité, bien que tardive, mettra peut-être un peu de baume sur les blessures.
Catharsis pour la société dans son ensemble, car le courage de ces victimes avait son corollaire : la lâcheté des autres (partis politiques compris) et surtout les figures hideuses de la machine à détruire.
Les détails eux sont insupportables. Aussi blasé que l’on puisse être, aussi bien informé sur cette période que l’on puisse le croire, comment supporter l’idée qu’au Maroc une famille a été exterminée, du grand-père au nourisson, par la volonté de Dlimi ? Aussi fier que l’on puisse l’être de son passé de militant, comment admettre que lorsque des mères se battaient pour leurs enfants, passaient la nuit à la belle étoile pour pouvoir leur rendre visite, nous menions une vie normale ?
L’immense majorité des Marocains, même intuitivement, sauront que la peur est mauvaise conseillère et que toute permissivité vis-à-vis de la barbarie est complice de la honte.

Un processus plus important que toutes les professions de foi
L’IER a passé un contrat moral avec les victimes : ne pas nommer les responsables, les tortionnaires. Plusieurs éléments légaux plaidaient en faveur de cette approche. L’essentiel reste politique. Driss Benzekri et son équipe sont dans la logique de la réconciliation, pas dans celle de la punition. Ce débat-là, bien que largement épuisé, n’est pas clos. D’ailleurs, dans d’autres contrées, le Chili et l’Argentine notamment, on l’a vu ressurgir une fois la transition menée à bon port.
Mais d’autres en ont voulu autrement, Mahjoub Aherdane, Bouazza Ikken, et Abdelkrim Khatib, chefs de partis représentés au parlement et même au gouvernement, pour les deux premiers se sont fendus d’un communiqué. Qu’y disent-ils ? Ils contestent, et plutôt vigoureusement, la démarche.
Ainsi, selon eux, les victimes ne seraient que «des salauds qui ont assassiné des innocents». Et eux ont peur, très peur (je cite) «d’être jugés alors [qu’ils n’ont] fait que défendre la monarchie et la patrie avec abnégation.» C’est à en tomber raide ! Ikken n’était cité que comme procureur, Khatib et Aherdane soupçonnés dans les affaires de Omar Benjelloun et Abbès Msaâdi, mais nul n’en faisait des emblèmes des violations de droits de l’Homme. En publiant ce communiqué, ils s’autodénoncent publiquement, reconnaissent avoir leur part dans les souffrances.
Faut-il s’appesantir là-dessus ? Probablement pas. Le moment est historique à plus d’un titre. L’Etat, le Roi, en acceptant ces séances publiques, donnent nécessairement un signal, un engagement. Le processus en marche actuellement est plus important que toutes les professions de foi. C’est une véritable rupture, apaisée, mais rupture tout de même, avec un passé sombre, douloureux. Ce processus ne peut que susciter l’opposition de ceux qui sont liés, par intérêt, à ce passé.
Les victimes, elles, ont répondu à ce genre d’argumentation indigne. Elles n’ont ni rancune, ni désir de vengeance. Parce qu’elles sont humainement d’un autre monde, elles pardonnent presque. Parce qu’elles sont politiquement attachées à ce pays et à son devenir, elles se projettent dans le futur avec l’espoir que leurs enfants ne connaîtront plus jamais ça. Quant aux tortionnaires il faut espérer pour eux, pour leur appartenance à la race humaine, qu’ils ne se pardonnent pas eux-mêmes. L’histoire est en train de les juger à la télévision, peu importe ce que leur réserve la justice des hommes.
Enfin, il faut saluer l’intervention d’Ahmed Harezeni. Celui-ci, dépassant l’émotion, a été extrêmement politique. Il a refusé le statut de victime et a rappelé le contexte politique de l’époque. Avec un courage intellectuel qui l’honore, il a rappelé qu’en face des tortionnaire, il avait des militants qui rêvaient d’utiliser la violence pour arriver à leurs fins, ce qui n’en fait pas des démocrates.
Il a surtout exhorté les Marocains à ne pas rater l’opportunité qui s’offre à eux, c’est-à-dire construire avec un Roi démocrate un Maroc plus ouvert et plus tolérant où il fait bon vivre .

Les victimes n’ont ni rancune, ni désir de vengeance. Parce qu’elles sont humainement d’un autre monde, elles pardonnent presque, avec l’espoir que leurs enfants ne connaîtront plus jamais ça.

Fatima Aït Tajer, alias «Mouy Fatma». Son récit simple, avec des mots de tous les jours, a fait passer une émotion intense dans le public.