Au Parlement, les coulisses d’une course aux titres

Le renouvellement des instances de la Chambre des représentants attise les convoitises.
L’Union des mouvements populaires (UMP) devient numériquement la première force du Parlement.
La seule femme présidente de groupe cède sa place.

Discutez avec un député à la veille de la rentrée parlementaire et il vous soûlera de chiffres. Il vous parlera à satiété de l’importance numérique comparée des groupes parlementaires, du classement de ces groupes et puis, surtout, de la course aux postes de responsabilité au Parlement. Des débats et des réformes à engager ou du menu législatif de la session, il n’en est question qu’accessoirement.
La session d’automne qui s’ouvre le vendredi 8 octobre est, plus que d’habitude, marquée par ces considérations politiciennes. Elle se fait sous le signe du renouvellement des instances de la Chambre des représentants, accompagné de l’habituelle course aux maroquins. En tout, vingt-six postes sont en jeu : treize membres du bureau de la Chambre (huit vice-présidents, trois questeurs et deux secrétaires), six présidences de commissions permanentes et sept présidences de groupes parlementaires. L’heureux titulaire de chacun de ces vingt-six postes verra son indemnité parlementaire, actuellement de 30 000 DH, augmentée de 7 000 DH.
Une fois n’est pas coutume, la transhumance parlementaire s’est faite discrète et a fait peu de dégâts dans les rangs des groupes parlementaires. Cette pratique de la honte est passée à l’arrière-plan des préoccupations des acteurs et des observateurs politiques. Un autre sujet lui a ravi la vedette : le reclassement des groupes au sein de la première Chambre du Parlement.
En effet, la création d’un groupe parlementaire commun entre les trois formations de l’Union des mouvements populaires (UMP), qui a propulsé ce groupe au rang de première force à la Chambre des représentants, la dégringolade de l’USFP à la troisième place et la remontée spectaculaire du Parti de l’Istiqlal à la deuxième position sont les autres nouveautés de cette rentrée.
La décision d’intégrer le groupe parlementaire de l’UD (27 sièges) au groupe commun MP-MNP (49 sièges) n’a été acquise que tard dans la soirée de dimanche 3 octobre, lors de la réunion des députés des trois partis. Ainsi, l’UMP, forte de ses 76 députés, devient le premier groupe parlementaire de cette assemblée.

Jeu de chaises musicales entre les groupes du «club des cinq»
Quels avantages cette position procurera-t-elle au groupe parlementaire de l’UMP? Il aura d’abord droit à la première vice-présidence et à deux autres postes au bureau de la Chambre. Ensuite, il pourra présider la commission permanente de son choix. Là-dessus, les responsables de l’UMP ne font aucun mystère. Ils ont jeté leur dévolu sur la commission la plus convoitée, celle des Finances, actuellement présidée par le député usfpéiste Abdelkader El Benna. Enfin, les députés de ce groupe seront plus nombreux et pourront voyager plus souvent à l’étranger au titre de la diplomatie parlementaire.
La deuxième commission à laquelle les partis accordent une importance particulière est celle de l’Intérieur, actuellement présidée par l’istiqlalien Mohamed Taïbi. Elle devra rester dans l’escarcelle du PI. Ce parti, qui ne comptait que 48 sièges au lendemain des législatives de septembre 2002, en a aujourd’hui 57. Ce qui lui a permis de se classer derrière l’UMP et devant l’USFP. Entre-temps, il est passé maître dans l’art de la transhumance politique. Sa dernière prise fut de taille : Haj Ali Kayouh et son fils Abdessamad, deux députés de Taroudant, transfuges du PND.
Enfin, la troisième commission, par ordre d’importance aux yeux des députés, celle de la Justice et de la Législation, actuellement présidée par Lahbib Choubani (PJD), devra échoir à l’USFP, dont le groupe parlementaire a dégringolé à la troisième place (avec 48 sièges). Le groupe du PJD, quant à lui, passera au quatrième rang (42 sièges) et devra choisir la présidence d’une autre commission. Un véritable jeu de chaises musicales.

Présidence des groupes parlementaires : la continuité est de mise
Enfin, pour le RNI, dernier de ce «club des cinq» d’un genre particulier (ceux qui ont au moins 40 sièges), il maintient ses positions, même s’il a perdu un siège (défection de Hassan Derham, notable de Laâyoune). Le RNI a quand même pu placer l’un des siens, Ouadie Benabdellah, au bureau de la Chambre.
D’un autre côté, si les présidences des groupes parlementaires n’ont pas connu de grand chamboulement, elles ont néanmoins donné quelques sueurs froides aux responsables politiques. A l’Istiqlal, à l’USFP et au RNI, on a choisi la solution de la continuité, les groupes de l’UC-PND et de l’Alliance socialiste ont opté pour le changement, mais là où la bataille était rude, c’était à l’UMP et surtout au PJD.
Ainsi, Abdelhamid Aouad, Driss Lachgar et Mohamed Abbou ont été respectivement reconduits à la tête de leur groupe parlementaire au PI, à l’USFP et au RNI. Au groupe de l’UC-PND, le changement s’est imposé par la force des choses. Abderrahmane Lemtioui a succédé à Zakaria Semlali, dont l’élection à Azzemour a été invalidée par le Conseil constitutionnel.
Pour ce qui est de l’Alliance socialiste (PPS, PSD et Al Aâhd), la première femme à présider un groupe parlementaire, Nouzha Skalli (membre du bureau politique du PPS), a cédé sa place, après un an de bons et loyaux services, à Mohamed Ahajjam.
A l’UMP, sauf surprise de dernière minute, Driss Sentissi (MP), réélu à Salé lors d’une législative partielle, devrait retrouver son fauteuil de président d’un groupe devenu le premier de l’assemblée. Mais cela devra se faire dans le cadre d’un package de partage des quatre postes entre les trois formations de l’UMP: la présidence de groupe pour le MP, celle de la Commission des Finances pour le MNP qui s’adjuge, en plus, une vice-présidence de la Chambre des représentants et un poste de secrétaire pour l’UD.

Les partis de la Mouvance populaire ne brillent pas par leur assiduité aux travaux de la Chambre
Au PJD, les députés du parti dirigé par Saâd Dine Elotmani ont rejoué la partition de l’année dernière. Ils ont plébiscité leur collègue de Casablanca, Mostafa Ramid, lors d’un vote où il a écrasé Abdellah Baha et Mohamed Najib Boulif. Mais, selon les statuts du PJD, ce vote ne constitue pas pour autant une décision définitive. Il est plutôt assimilé à une proposition. C’est le secrétariat général du parti qui est habilité à prendre la décision finale. Il a préféré maintenir en poste Abdallah Baha, rejetant ainsi la proposition des députés, «dans l’intérêt supérieur du parti». Mais cela ne s’est pas fait sans opposition : l’un des députés et intellectuels du PJD, Abou Zaïd Al Moqrii Al Idrissi, a démissionné du secrétariat général en protestation contre l’éviction de M. Ramid. Il se serait adressé en ces termes à ses camarades (Al Ayyam daté du 7 octobre) : «En se comportant ainsi, vous combattez M. Ramid en lieu et place de l’Etat». Décidément, le cas Ramid est devenu un indicateur des débats internes sur les relations du parti avec l’Etat.
Enfin, l’Union des mouvements populaires se voit aujourd’hui propulsée au premier rang des groupes parlementaires de la Chambre des représentants. Quelle signification peut-on donner à ce fait? Certes, l’UMP est numériquement la première force du Parlement. En est-elle pour autant la première force politique ? Difficile à dire tant l’absentéisme éclaircit ses rangs dans l’hémicycle et tant la rareté en son sein de cadres à même d’animer la vie parlementaire devient problématique. D’ailleurs, tous les observateurs avertis savent que les partis de la Mouvance populaire ne brillent pas par leur participation assidue à la Chambre des représentants. L’essentiel étant fait par trois ou quatre groupes connus dans tous les compartiments de la vie législative et politique du Parlement.
Si l’on ajoute à cela la vacuité programmatique des trois formations de l’UMP (MP, MNP et UD) et la faiblesse chronique de ses structures organisationnelles aux niveaux national et local, on obtient le profil d’un colosse aux pieds d’argile. Au mieux, on pourrait dire que, politiquement, la Mouvance populaire est une force d’appui incontournable dans une ample majorité.
En fait, en créant le premier groupe parlementaire de la Chambre des représentants, les responsables de l’UMP ont les yeux rivés sur la session d’avril 2005. Pourquoi ? Tout simplement, parce qu’à ce moment-là, cette assemblée procédera au renouvellement de sa présidence. Et l’UMP lorgne très sérieusement le perchoir. L’issue de cette élection donnera des indications très précieuses sur la configuration de la future majorité gouvernementale.
Au final, vendredi 9 octobre, on assistera à un reclassement des forces parlementaires. Peut-on véritablement parler de bouleversement des équilibres politiques au Parlement? En principe, seules des législatives peuvent aboutir à un tel résultat. Le reste est affaire de chronique parlementaire.

La préoccupation actuelle des députés ? A qui échoieront les 26 postes de responsabilité permettant d’augmenter les indemnités des parlementaires de 7 000 DH par mois ?
A quel parti reviendra la présidence de la commission des Finances ou encore celle de l’Intérieur ?

Si l’Union des mouvements populaires est désormais numériquement la première force du Parlement, ses faiblesses en matière de programme, de structures organisationnelles et d’encadrement en font un colosse aux pieds d’argile.