Attentat de Marrakech : le mystère demeure, le Maroc gère intelligemment

Quatre hypothèses circulent : Al Qaïda au Maghreb islamique, le reste de la cellule d’Amgala, le Polisario et des parties hostiles à  l’ouverture démocratique.

Cinq jours après l’attentat de Marrakech (16 morts et 21 blessés, selon un bilan définitif), toujours pas de revendication. L’hypothèse d’AQMI, Al Qaïda au Maghreb islamique, est-elle pour autant à écarter ? Rien ne le permet pour le moment. A l’heure où nous mettions sous presse, les investigations n’ont toujours pas permis de dégager une piste sérieuse. Celle de la franchise maghrébine d’Al Qaïda reste, néanmoins, pour le moment, privilégiée. Les premières questions, mues par le besoin de comprendre et de voir punis les auteurs du crime, fusent : Qui  est derrière cet attentat ? Pourquoi ? Et à qui profite le crime ? Pour le moment, on ne dispose que d’hypothèses et de supputations. Une autre interrogation bien plus grave commence à hanter les esprits. Le Maroc est-il entré dans un nouveau cycle de terrorisme ? Mohamed Darif, politologue et spécialiste des mouvements islamistes, reste réservé. «Tant que les commanditaires de l’attentat ne sont pas encore identifiés, on ne peut pas se prononcer sur la question», affirme ce professeur universitaire. «Il est encore prématuré de dire si le Maroc est entré dans un nouveau cycle de terrorisme», ajoute-t-il. Néanmoins, le ministre de l’intérieur, Taieb Cherkaoui, a soutenu, vendredi 29 avril, devant la Commission de l’intérieur au Parlement que «les dangers sont toujours présents et nous devons rester vigilants et prudents». Ce qui en dit long sur l’inquiétude des autorités. L’assassinat, la nuit du dimanche à lundi derniers, d’Oussama Ben Laden, vient renforcer ces craintes. Le Maghreb fait partie, s’accorde-t-on à dire, des zones où des représailles d’Al Qaïda sont les plus attendues.

Le ministère de l’intérieur privilégie la piste Al Qaïda

Pour l’heure, il s’agit d’abord d’élucider l’attentat du café Argana, ce à quoi s’attelle toujours un groupe d’experts, marocains et étrangers. Alors que les investigations vont bon train, universitaires, politologues et autres chercheurs de tout bord tentent d’avancer des éléments d’explications. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour tenter de découvrir qui est derrière ce crime abject. M. Darif en retient quatre. Al Qaïda au Maghreb islamique est la première qui vient à l’esprit. Ensuite, le Polisario qui a intérêt à ce que le Maroc plonge dans le chaos ou encore les résidus de la cellule terroriste d’Amgala (sud-est), démantelée début janvier. La quatrième hypothèse veut que les commanditaires de cet attentat soient parmi des groupes de conservateurs qui cherchent à saborder le processus d’ouverture démocratique actuellement en cours. Ce qui renvoie à la fameuse théorie de la conspiration. «Ce ne sont que des hypothèses», prévient ce chercheur universitaire. L’enquête permettra de démêler l’écheveau. Il n’en reste pas moins que certaines pistes sont plus privilégiées que d’autres. Ainsi, le ministre de l’intérieur affirme que le modus operandi est similaire à celui d’AQMI. Soit. Mais il se trouve également que d’autres organisations terroristes utilisent le même procédé, l’ETA basque par exemple, fait noter Mohamed Darif. Autre facteur dont il faut tenir compte, Al Qaïda, ou ses franchisés, ont l’habitude de frapper au même moment dans plusieurs endroits pour faire plus de victimes et de dégâts. Les attentats du 16 Mai en sont un exemple. Autre signature d’Al Qaïda, sa propension à utiliser les kamikazes dans ses attentats. Cela d’autant que les attentats de Marrakech n’ont pas encore été revendiqués. Ce qui est plutôt rare quand il s’agit d’Al Qaïda. Reste toutefois l’énigme de cette vidéo, datée de 2009, dont une version réadaptée a été postée sur Youtube quelques jours avant l’attentat et qui a subitement disparu au lendemain de cette explosion. Sur l’enregistrement en question, un certain Abou Abderrahman Al Maghribi menace les autorités marocaines d’une vengeance exemplaire pour d’éventuels sévices qu’elles auraient infligés aux prisonniers salafistes incarcérés à la prison de Salé.
Al Qaïda a toujours cherché à prendre pied au Maroc, y est-elle arrivée ? A-t-elle réussi à former des cellules opérationnelles ? C’est probable. D’où cette hypothèse de la cellule d’Amgala, ou ce qui en reste. Il est aussi probable qu’elle ait cherché à atteindre des intérêts français au Maroc, et dans ce cas Marrakech est l’endroit le plus indiqué pour mettre ses projets à exécution, en raison d’abord d’une forte présence de ressortissants français dans cette ville et, en second lieu, du nombre important de Français qui s’y rendent en touristes.
L’hypothèse du Polisario, ou des séparatistes de l’intérieur, qui chercherait à nuire au plan d’autonomie, est tout aussi plausible. Un tour de vis sécuritaire avec, comme corollaire, des dépassements en matière des droits de l’homme conforterait certainement la position d’un Polisario aujourd’hui plus que jamais mis à l’épreuve en raison, notamment, de la participation de ses membres, avec les milices de Kadhafi, à la répression sanglante de la révolution libyenne. Mais, là encore, tant que l’on n’a pas des éléments qui confortent cette thèse, on ne peut pas se prononcer non plus.  

La conspiration de l’intérieur : une hypothèse répandue même parmi les intellectuels !

Bref, le mode opératoire, à lui seul, ne renseigne pas sur les auteurs de l’attentat. Cela d’autant que le timing est très particulier. On est tenté de penser que derrière ces attentats, il y a une volonté de nuire, voire de freiner, le processus démocratique engagé au Maroc après le discours du 9 mars dernier. «J’avance une hypothèse, mais elle n’a rien à voir avec la théorie du complot», tient à préciser Mohamed Darif : «Il y a des gens qui cherchent à faire régner une tension et creuser un fossé entre l’Etat et la population», poursuit-il. Ces gens voient d’un mauvais œil la manière dont est gérée, dernièrement, la transition démocratique. Peut-être qu’ils cherchent à pousser les autorités à adopter une approche sécuritaire. Or, dans la conjoncture actuelle, la rue n’accepte plus cette approche, et cela débouchera certainement sur une confrontation aux conséquences fâcheuses sur le pays.  
Cela suppose l’existence de groupes de personnes au Maroc, et c’est le cas lors de tout changement et transition démocratique, qui craignent que leurs intérêts soient affectés par les réformes en cours et qui cherchent à stopper les réformes. «Je ne dis pas que c’est une hypothèse crédible ou non, mais elle reste une hypothèse dont il faut tenir compte», affirme le politologue. Et de s’inquiéter: «Ce qui me préoccupe le plus sur ce point c’est que j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec des fonctionnaires, des professeurs universitaires et autres personnalités faisant partie de la classe intellectuelle qui croient en la théorie du complot !». Se pose une question inquiétante : Pourquoi en est-on arrivé à de telles pensées ? Mustapha El Khalfi, membre du comité exécutif et responsable de l’Observatoire du MUR (Mouvement unicité et réforme), pense que c’est parce que la population a perdu confiance en les institutions et en les autorités plus particulièrement. «Les gens restent dubitatifs, quand bien même les autorités font preuve de toute la bonne volonté du monde», explique, en substance, ce chercheur et spécialiste des mouvements islamistes.
Au-delà de la théorie du complot venant de l’intérieur du pays, ce même choix d’ouverture démocratique rallonge encore plus la liste des ennemis du Maroc. «Le processus démocratique engagé au Maroc inquiète des parties étrangères», pense M. Al Khalfi qui explique que «ces parties ont parié sur la Minurso et l’élargissement de ses compétences aux droits de l’homme, mais ont perdu le pari», faisant clairement allusion au Polisario. La question du Sahara, ajoute-t-il, connaît une situation changeante, de même que la crise en Libye. Enfin, les prémices d’ouverture des frontières maroco-algériennes constituent également un facteur inquiétant pour ces parties. Bref, pour le politicien islamiste, «l’attentat n’a rien d’ordinaire, la manière de l’exécuter, les éléments utilisés et le contexte dans lequel il a été perpétré sont exceptionnels. Il est donc difficile d’en deviner les auteurs». Il écarte néanmoins la piste intérieure. «Il existe un courant salafiste à l’intérieur du pays, cela on ne peut pas le nier. Mais ce courant est épuisé et il a connu une transformation profonde et fait montre aujourd’hui d’un penchant pacifiste», explique-t-il. Preuve en est que depuis la prison de Salé, Abou Hafs, l’un des chioukhs salafistes encore en détention, a été parmi les premiers à avoir condamné cet attentat. Bien plus, les salafistes, dont une nouvelle vague devrait quitter la prison, sont les premiers perdants en cas d’une radicalisation des autorités et le retour à l’option sécuritaire dans la gestion de cet attentat.

Objectif : ne pas tomber dans le repli sécuritaire

Sur ce dernier point, les autorités marquent un point et non des moindres. D’abord, il y a ces directives du Roi données aux ministres de l’intérieur et de la justice pour que la transparence dans l’enquête et le respect des droits de l’homme soient une priorité. Cette volonté de transparence est encore plus affirmée par la participation des équipes étrangères, des experts français, espagnols et américains en l’occurrence, aux investigations. Qui plus est, jusqu’à maintenant, les autorités n’ont pas procédé à des arrestations en masse de personnes suspectées d’être liées à ces attentats. Certaines informations, non officielles, parlent déjà de quelques arrestations (trois personnes auraient été arrêtées puis relâchées tout de suite après), mais dans aucun cas il n’a été fait mention d’un manquement aux droits de l’homme.
Bref, nous sommes devant une nouvelle approche. On a définitivement rompu avec l’approche sécuritaire et l’instrumentalisation politiques qui ont prévalu au lendemain des attentats de Casablanca. «Les autorités ne se sont pas non plus empressées de condamner une partie ou une autre, comme ce fut le cas en 2003», explique M. El Khalfi.
Plus encore, les médias ont été ouverts à tous les courants politiques pour exprimer leurs positions et points de vue sur cet attentat. Mais ce qui est le plus important, c’est qu’elles ont fait vite de contenir la crise de manière à ne pas céder à la panique et tout cela dans un climat politique positif. C’est, d’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles l’impact médiatique escompté pour cet attentat n’a pas été d’une grande ampleur. L’attentat, pour condamnable qu’il soit, aura finalement fait l’effet d’un incident, tragique certes, mais passager, faisant partie intégrante du risque terroriste, mondialisé et répandu.