«The Israel Lobby» : le rapport qui dévoile la partialité des Etats-Unis

Une étude de deux professeurs d’université américains dénonce l’influence du lobby israélien sur la politique américaine.
Le rapport commandité à l’origine par un magazine américain
ne sera jamais publié aux Etats-Unis
Israël considéré comme un fardeau coûteux pour les
Etats-Unis.

Publiée en mars 2006 en Grande-Bretagne, une étude de la politique pro-israélienne outre-Atlantique, menée par deux enseignants des universités de Chicago et Harvard(*), a été passée sous silence. Commandée à l’origine par un prestigieux magazine américain pour l’automne 2002, «The Israel Lobby» a finalement été publiée par la London Review of Books, le commanditaire ayant changé d’avis sous prétexte que le document n’avait «aucune chance d’être publié aux Etats-Unis». Rien d’étonnant à cela : dans le pays, beaucoup estiment qu’aucun journal n’aurait pris le risque de publier une telle bombe. Jugement confirmé par l’un des deux auteurs, John Mearsheimer, professeur au département des sciences politiques à l’université de Chicago.

Il faut dire que c’est bien d’une bombe qu’il s’agit : près d’une centaine de pages de critiques très vives de la politique étrangère américaine à l’égard d’Israël, souvent surnommé «le 51e Etat» américain. Mais la bombe aura implosé plutôt qu’explosé ; les médias américains ont été plutôt silencieux depuis la publication du document, les réactions publiques absentes ou presque, et les organisations citées ou concernées n’auront même pas publié de communiqués de presse. Pourtant, selon l’hebdomadaire israélo-américain Forward, les organisations juives aux USA étaient «furieuses» après la parution du rapport, mais «contenaient le feu pour éviter la publicité sur leurs critiques». Ailleurs, en tout cas, la discussion fait rage; sur Internet par exemple où les pro-Israéliens ne se privent pas d’attaquer ledit rapport, qualifié par Shmuel Rosner, chef du bureau de Washington du journal israélien Ha’aretz, de «détritus académique».

Un fardeau stratégique plutôt qu’un allié
Dans cette étude, le principal reproche que font aux USA John Mearsheimer et son co-auteur Stephen M. Walt, professeur à la John F. Kennedy School of Government de l’université de Harvard, est que la relation actuelle de l’Oncle Sam avec Israël n’a pas que des avantages pour la sécurité américaine. Les deux professeurs, tous deux des références académiques en matière de sciences politiques, décrivent Israël comme un «fardeau stratégique» plutôt qu’un allié, un fardeau qui a fait des Etats-Unis le complice de son expansion dans les territoires occupés. Les auteurs mettent également le doigt sur un des grands tabous aux Etats-Unis: le lobby israélien et plus précisément l’AIPAC, le Comité d’affaires publiques israélo-américain.

Créé en 1951 pour influencer le Congrès américain et établir ainsi des lois instituant l’aide américaine à Israël, le lobby portait le nom de «Comité sioniste américain pour les affaires publiques». Aujourd’hui, il emploie plus d’une centaine de personnes et gère un budget annuel de plus de 40 millions de dollars. Selon le magazine Fortune, l’AIPAC est devenu le deuxième lobby le plus puissant d’Amérique (après celui des retraités) en 1998 et 1999 avec 60 000 membres, allant du «juif lambda» au puissant millionnaire, en passant évidemment par un large réseau de journalistes influents qui s’étend jusqu’aux rédactions du Wall Street Journal et du New-York Times.

Les membres de l’AIPAC restent à portée des oreilles des membres du Congrès et soufflent leurs idées pour la rédaction de lois jugées plus efficaces pour les intérêts israéliens. N’est-ce pas d’ailleurs la fonction d’un lobby ? Malgré tout, on ne sait pas grand-chose du lobby israélien, peu de journalistes arrivant à décrocher des informations à son sujet. D’ailleurs, l’AIPAC n’a pas voulu répondre aux questions de La Vie éco.

Principaux reproches faits au rapport : son «amateurisme», sa «partialité», le manque de précision et l’exagération concernant le lobby, son ignorance délibérée des efforts israéliens pour la paix, tels que les concessions faites par Israël à Taba, après le déclenchement de la seconde Intifada. «Ce qu’on lui reproche, c’est d’être davantage un document d’opinion qu’une recherche académique en bonne et due forme qui aurait conduit à une réelle évaluation des relations israélo-américaines», argumente Lewis Roph, directeur exécutif de Americans for Peace, une organisation qui compte pas moins de 25 000 juifs américains dans sa base de données et qui n’hésite pas à porter ses propositions jusqu’à Capitol Hill, siège du Congrès. Roph ajoute que le ton du rapport, extrêmement subjectif et «les omissions importantes des désaccords fréquents entre Israël et les USA, surtout sur le dossier de la vente d’armes, en font un rapport biaisé». Pourtant, ce qui scandalise le plus les pro-Israéliens, c’est l’affirmation des auteurs selon laquelle la guerre en Irak a été encouragée par les néo-conservateurs non pour protéger les intérêts américains mais pour servir ceux d’Israël.

Les deux auteurs ont également été accusés d’avoir été financés par des donneurs arabes. Mais, avant la publication du rapport, Mearsheimer avait déclaré que son collègue et lui s’attendaient à se voir accusés d’anti-sémitisme et «d’anti-israélisme», ce à quoi les deux chercheurs répondent déjà dans leur rapport : l’existence de l’Etat d’Israël est «moralement justifiée». Les porte-parole de la Ligue anti-diffamation, organisation juive américaine, l’une des seules à réagir, ont déclaré que l’étude en question n’apporte rien de nouveau mais que les réputations des auteurs cautionnent les arguments.

Il est vrai que le rapport n’apporte pas de révélation fracassante pour le citoyen américain mais il met en exergue des faits rarement évoqués à l’international, comme les 3 milliards de dollars qu’Israël reçoit chaque année des USA alors que le PIB israélien n’a rien à envier à celui de certains pays européens par exemple

(18 000 dollars par habitant, tout comme l’Australie ou l’Italie).
Cela dit, les larges extraits consacrés à l’influence du lobby ont un air de déjà-vu. En 1987, un certain Edward Tivnan publie The Lobby, un livre sur les «rapports spéciaux» entre l’AIPAC et la politique étrangère américaine. En 2002, par exemple, le journaliste Michael Messing avait publié un article dans le magazine The Nation intitulé «The Israel Lobby», dans lequel il écrivait que si les sénateurs étaient si enclins à voter en faveur des lois pro-israéliennes, c’est qu’ils espéraient bénéficier du soutien des électeurs juifs au moment des campagnes électorales. En effet, les contributions des six millions de juifs américains comptent parmi les plus importantes, particulièrement pour les candidats démocrates. N’avait-on pas vu un John Kerry prendre des gants en parlant d’Israël lors de sa campagne en 2004 ?
En fait, seule une minorité de titres de presse ont abordé l’étude sans colère. Dans le journal israélien Ha’aretz (25 mars), l’ancien négociateur à Oslo et Taba et ex-conseiller à la primature israélienne, Daniel Lévy, a appelé à prendre le rapport comme étant un «réveil» pour Israël et les USA afin d’ouvrir une discussion franche sur leurs relations, «même si le rapport ignore les moments où Israël et les USA ont eu des opinions différentes». «Il est sain d’étudier et de réévaluer les relations entre les deux pays, mais nous réfutons l’approche monolithique du rapport relative à la communauté israélienne. Nous avons des désaccords entre nous et ne soutenons pas toutes les opinions de l’AIPAC», affirme Lewis Roph.

«Les arguments du rapport ne sont que la partie visible de l’iceberg»
Pour l’instant, les activistes pro-Israéliens seraient au travail pour contrecarrer le rapport Walt-Mearsheimer par un autre document, «plus nuancé et mieux documenté». Au sein même de l’université de Harvard, le professeur Alan Dershowitz, supporter public d’Israël, a déjà publié une contre-étude. Dans ses déclarations au Jerusalem Post du 22 mars dernier, celui-ci avait qualifié le document de «propagande ignorante», de série de non-arguments qui existent déjà sur les sites anti-israéliens d’Israël. A l’accusation que le rapport ne contenait pas de preuves, mais seulement des annexes basées sur des interviews, des citations et des articles, Mearsheimer a déclaré que «les arguments du rapport ne sont que la partie visible de l’iceberg,» et qu’il suffit simplement d’observer pour voir les autres preuves de l’influence du lobby israélien. En attendant, au vu de l’indignation soulevée par le rapport Mearsheimer et Walt, on peut d’ores et déjà parier qu’on ne verra personne de sitôt essayer de découvrir la partie cachée de l’iceberg.

Armes, argent, droits de l’homme, politique étrangère…, les révélations

«The Israel Lobby » constitue une attaque cinglante contre les préjugés occidentaux à propos d’Israël : argent, armes, atteintes aux droits de l’homme, le document commence par attaquer les arguments généralement invoqués pour justifier l’attitude protectrice des Etats-Unis envers Israël, avant de révéler l’impact du lobby israélien dans les centres de décisions américains, puis démontrer l’impact désastreux de l’influence israélienne sur la politique de l’administration Bush au Proche-Orient.

500 dollars par an et par Israélien
« Israël reçoit environ 3 milliards de dollars d’assistance directe tous les ans, soit environ un cinquième du budget alloué à l’aide à l’étranger, et près de 500 dollars par an pour chaque Israélien ». Principal récipiendaire de l’aide américaine depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Etat juif a bénéficié de dons à hauteur de 140 milliards, alors que son revenu par habitant est équivalent à celui de l’Espagne ou de la Corée du Sud. Contrairement aux autres bénéficiaires de l’aide américaine, Israël n’est pas tenu d’utiliser l’aide pour acheter américain, et il n’est pas obligé non plus de rendre des comptes sur la manière dont l’aide est dépensée.

Les abus des droits de l’homme couverts par les USA
Si Israël est généralement présenté au public occidental comme une oasis de démocratie dans une région dominée par les dictatures, le respect des droits de l’homme y est inexistant : en fait, les auteurs iront jusqu’à parler de «nettoyage ethnique» notamment en ce qui concerne la période 1947-1948. Ils mentionnent ainsi les massacres d’Arabes perpétrés durant les périodes de crise ou de guerre, et ce depuis 1949, qu’il s’agisse des Palestiniens s’introduisant en territoire israélien, ou des prisonniers de guerre égyptiens exécutés. « Durant la première Intifada, on avait encouragé l’armée à casser les os des manifestants palestiniens. La branche suédoise de l’organisation Save the Children a estimé que 23 600 à 29 900 enfants avaient nécessité un traitement médical pour les blessures dues aux coups durant les deux ans de l’Intifada. Près d’un tiers étaient âgés de dix ans ou moins», ajoute le document. Selon ce dernier toujours, la réaction à la seconde Intifada a été encore plus violente, puisque pour chaque Israélien tué, 3,4 Palestiniens auront perdu la vie. Le contraste entre le nombre d’enfants palestiniens et d’enfants israéliens tués est encore plus choquant : 5,7 contre 1, ajoute le rapport. Espionnage et journaux influencés
L’on apprend aussi qu’Israël a fourni une technologie militaire sensible à des rivaux potentiels comme la Chine, que, selon le General Accounting Office, Israël a également « mené des opérations d’espionnage plus agressives contre les Etats-Unis que n’importe quel allié ».

Au-delà des pratiques d’espionnage à l’encontre de l’allié américain, le document s’attarde longuement sur le système de récompense / punition utilisé à l’égard de la presse, des hommes politiques américains, du Congrès. Incluant plusieurs membres parmi les collaborateurs des congressmen, soutenant financièrement les uns, menant des campagnes contre les autres, une attitude critique envers Israël peut ainsi coûter très cher y compris à un candidat aux présidentielles américaines. Un responsable CNN expliquera notamment qu’il recevait parfois 6 000 emails en un seul jour pour un seul reportage qui n’avait pas plu. La perspective du lobby règne dans les médias traditionnels : «Le débat parmi les experts du Moyen-Orient, écrit le journaliste Eric Alterman, est dominé par des gens qui ne peuvent pas imaginer critiquer Israël». Il énumère 61 chroniqueurs et commentateurs sur lesquels on peut compter pour soutenir Israël par réflexe et sans qualification. En revanche, il a trouvé seulement cinq experts qui critiquent uniformément les actions israéliennes ou approuvent les positions arabes.

Même les campus universitaires n’échappent pas à cette mainmise : plutôt critiques à l’égard d’Israël dans les années 90, ces derniers seront particulièrement visés dans les années 2000, deux néo-conservateurs pro-israéliens, Martin Kramer et Daniel Pipes, allant jusqu’à établir un site web (Campus Watch) encourageant les étudiants à rapporter les remarques ou comportements pouvant être considérés comme hostiles à Israël, y compris de la part de leurs professeurs. Même des sommités enseignant dans les universités telles que le défunt Edward Saïd ou l’historien Rashid Kahlidi n’échapperont pas à la guerre pour la conquête des universités américaines. Le maillon faible de la politique US au Proche-Orient
Au-delà de tout ces faits, le rapport s’interroge sur la valeur stratégique d’Israël. Il argumente que si Israël avait pu jouer un rôle stratégique au Proche-Orient durant la Guerre froide, il aura coûté très cher à son allié américain pour une utilité très réduite : on pense notamment au choc pétrolier de 1973 qui avait suivi le don par les USA de 2,2 milliards de dollars en aide militaire d’urgence durant la guerre du Kippour et à l’impossibilité d’avoir recours à cet allié, pourtant première force militaire de la région, lors des deux guerres du Golfe, sans quoi les Etats-Unis auraient perdu le soutien des pays arabes.

Pour finir, le document dissèque la politique américaine au Proche-Orient, notant que les «Etats voyous » visés par l’administration Bush sont davantage des dangers pour Israël que pour les Etats-Unis, bien au contraire. Le rapport met en avant les échecs successifs des politiques américaines au Proche-Orient dues au comportement d’Israël : ainsi, selon lui, la course au nucléaire dans la région est due à la possession du nucléaire par Israël, tandis que les menaces contre la Syrie nuisent à la politique américaine dans la région puisqu’il s’agit d’un allié important dans la guerre contre le terrorisme et pour maintenir la stabilité en Irak.