Associations, où s’arrête l’associatif et où commence le politique ?

Au moins un sur cinq membres de près de cent mille associations que compte le pays est membre d’un parti politique. L’AMDH et d’autres ONG servent de porte-voix au parti de la gauche radicale peu présente sur la scène politique.
Chez les islamistes ce sont les partis qui véhiculent des positions prises par des associations.

Entre le politique et l’associatif, il y a toute une vaste zone grise. Les positions de la société civile le prouvent : difficile de tracer une frontière entre les deux. L’AMDH vient de le montrer encore une fois. Le jeu de rôle subtil entre le Mouvement unicité et réforme (MUR), son bras politique le PJD, son appendice syndical, l’UNTM, et sa ramification droit-de-l’hommiste, le Forum de la dignité, en font  de cet amalgame une pratique routinière. Dans les ramifications politiques, syndicales, sociales et droit-de-l’hommiste de l’association (non reconnue) Al Adl Wal Ihssane, il est souvent difficile de distinguer l’associatif du politique et du syndical. Pourtant, la loi est claire quand il s’agit de définir la fonction de chacun. La nouvelle Constitution vient préciser davantage les rôles des trois organisations. Les partis encadrent et forment les citoyens, expriment, à leur niveau, la volonté des électeurs et participent à l’exercice du pouvoir. Les syndicats et autres organisations professionnelles contribuent à la défense et à la promotion des droits et des intérêts socio-économiques des catégories qu’ils représentent. Quant aux associations, elles sont, pour la première fois, investies du pouvoir de contribuer, dans le cadre de la démocratie participative, à l’élaboration, la mise en œuvre et l’évaluation des décisions et des projets des institutions élues et des pouvoirs publics (article 12 de la Constitution). Bien sûr, les procédures de cette démocratie participative ne sont pas encore mises en place. Pour cela il faut attendre la promulgation de certains textes de lois organisant cette «contribution». Voilà pour les textes. Maintenant, la réalité est tout autre. Et pour la simple raison que, explique le politologue Tarik Tlaty, «d’abord, l’activité dans le domaine des droits de l’homme ne sera jamais indépendante de l’action politique. Ensuite, c’est parce qu’au Maroc on vit toujours une crise d’institutions. Il n’y a aucune ligne de démarcation entre les différents cadres représentatifs des citoyens, les partis, les syndicats et les associations. Il y a toujours des interférences politiques entre ces trois composantes». A cela il faut ajouter un fait historique, ajoute ce professeur de sciences politiques, «profitant de l’élargissement progressif de la marge de liberté qui leur est offerte, les prises de positions des associations dépassent souvent leur cadre en fonction des tensions entre le milieu associatif (et ses mentors) et l’autorité de tutelle. C’est une sorte de bras de fer qui connaît des hauts et des bas».

Et la justice entre en jeu

Des «batailles», l’AMDH, mais aussi les autres associations en ont livrées énormément au cours de ces dernières années. L’on se souvient tous du bras de fer entre le MUR et son parti d’un côté et le gouvernement d’Abderrahmane Youssoufi, de l’autre, à propos du Plan d’intégration de la femme dans le développement économique et social. En 2009, c’est à l’AMDH de mener une longue bataille contre le gouvernement de Abbas El Fassi à travers les fameuses «Tansikiates», ou coordinations,  contre la vie chère. Plus récemment, l’on connaît le rôle qu’Al Adl Wal Ihssane a joué dans les manifestations du mouvement du 20 Février.
Plus récemment encore, c’est un autre bras de fer qui oppose l’AMDH, et de nombreuses autres associations, au ministère de l’intérieur. Cette fois, et c’est une première, le différend vient de déboucher sur un procès en justice que le ministère de l’intérieur a perdu puisqu’il a été condamné, vendredi 21 novembre, par le Tribunal administratif de Rabat, à verser un dédommagement de 100 000 DH pour avoir interdit un évènement de l’association. Le même tribunal s’est prononcé pour l’annulation de ladite interdiction. Bref, pour revenir aux imbrications politiques et associatives, des chiffres officiels viennent conforter, en quelque sorte, cette réalité. En effet, et selon une récente étude du Haut commissariat au plan (HCP), 19% des acteurs appartiennent à un parti politique et 17% font partie d’une organisation syndicale. Ce qui n’est pas peu, sachant que ces chiffres ne concernent que les associations de développement. Ils explosent lorsqu’il s’agit des associations de droit de l’homme dont chaque parti ou tendance politique dispose de la sienne. Ainsi, l’OMDH est proche de l’USFP et du PPS, la Ligue des droits de l’homme est une organisation parallèle de l’Istiqlal, le Forum de la dignité est affidé au PJD et l’AMDH est un bastion de la gauche radicale (principalement Annahj, et dans une moindre mesure le PADS, le PSU et le CNI). On retrouve d’ailleurs la même configuration dans le Forum justice et vérité, créé en 1999, qui réclame la vérité sur les graves atteintes aux droits de l’homme pendant la période 1956-1999, avec les mêmes débordements sur le champ politique. Il a néanmoins perdu de son éclat depuis l’institution en 2004 de l’Instance équité et réconciliation (IER).

Quand l’associatif sert le politique

Cela étant, même lorsqu’il s’agit d’association politiquement neutre, du moins en théorie, parce qu’elle se consacre au développement, l’enquête du HCP note que leurs militants reconnaissent l’existence de «relations très étroites ou assez étroites entre leur appartenance associative et leur appartenance politique ou syndicale». Ce qui permet «le contrôle ou, du moins, la main-mise des instances partisanes, politiques ou syndicales sur un pan important des associations de développement». L’étude du HCP montre, par ailleurs, «une relation assez étroite entre l’appartenance au mouvement associatif, la participation aux échéances électorales et l’animation du champ démocratique». Et c’est un autre aspect de ces accointances. En effet, 18% des militants ou responsables associatifs se sont présentés comme candidats aux élections. On parle ici d’association dont la création est directement liée aux acteurs politiques, principalement des élus, surtout au niveau communal, mais aussi parlementaire. Elles fonctionnent comme des relais dans leur circonscription et leur permettent une présence, pas forcément physique, au niveau local tout au long de l’année. L’avènement de l’INDH, en 2005, a permis l’émergence d’un grand nombre de ce type d’associations. Globalement, il faut distinguer entre plusieurs types d’associations dont la création est ponctuée par des phases bien particulières dans l’histoire récente du Maroc. Le début des années 70 a vu la création d’un réseau d’associations de défense des droits de l’homme qui ont souvent servi de canaux pour les partis de faire entendre leurs positions sur l’évolution politique d’alors. Le milieu des années 90 a connu la naissance d’un autre type d’associations, celles-là se revendiquent pleinement d’orientation politique.

Difficile de s’y retrouver

C’est ainsi que nous avons vu la naissance de l’association «Alternatives» par des personnalités de la gauche, principalement issues de l’USFP. L’association «Maroc 2020» devenue plus tard parti, ADL qui a intégré le PAM a également vu le jour en cette période. L’association «Fidélité à la démocratie», créée par des dissidents de l’USFP entre également dans ce cadre. «Certaines associations comme Fidélité à la démocratie ont été créées pour faire office de refuge pour les opposants au sein de l’USFP. Depuis le début c’est une association qui agit sur le volet politique plus que sur celui associatif. C’est un cadre qui a été créé pour exprimer des positions politiques», explique Tarik Tlaty.
Plus récemment, le Mouvement de tous les démocrates (MTD) a été créé pour offrir une alternative politique. Le mouvement est porteur d’un projet de société qui a été décliné après dans le cadre d’un parti politique, le PAM. La dernière vague d’associations date du début du millénaire, avec la prolifération des associations dites «de développement local». D’autres mouvements associatifs sont nés ou se sont vu renforcer dans un cadre particulier. Ainsi, dans la foulée de la Convention de Rio de Janeiro et le Sommet de la terre (Brésil, 1992), on a vu  la création d’un vaste réseau d’associations altermondialistes (dans le cadre de forums sociaux). De même que la Conférence de Pékin (Conférence mondiale sur la femme, 1995) a vu le renforcement du tissu associatif qui milite pour les droits de la femme. Ces deux mouvements portent souvent des revendications politiques, même s’ils ne sont pas forcément adossés à des partis ou personnalités partisanes. Cela dit, on retrouve derrière ce type d’associations d’anciens militants de gauche qui se sont reconvertis dans le militantisme associatif après avoir vu leur espoir de changement buter, entre autres, sur l’immobilisme des partis. Bref, et pour faire dans la typologie, on retrouve des associations de droits de l’homme, liées directement ou indirectement à des partis politiques et à travers lesquelles ces partis expriment leurs positions. Des associations islamistes qui obéissent à une logique différente dans le mesure où c’est le parti qui sert de vecteur de positions de l’association, c’est le cas du MUR avec le PJD mais aussi des salafistes avec le PRV une fois que le processus de leur intégration politique aura abouti.

Mission : opposant associatif

Pour Al Adl Wal Ihssane qui dispose d’une structure politique (le cercle politique) et d’une organisation syndicale, ses positions sont souvent exprimées dans le champ social. Les associations purement politiques (Alternatives, Maroc 2020, Fidélité à la démocratie, MTD, …) forment une catégorie à part. Les associations de protection des droits de la femme, les altermondialistes et les associations de développement local sont, de même, à caser à part. Pour le reste, et la liste n’est pas exhaustive, on retrouve un autre type d’ONG, celles à caractère syndical ou corporatif. Là aussi, l’implication politique est nettement perceptible dans leur action. On retrouve ainsi la gauche radicale en compétition avec les islamistes d’Al Adl et du MUR dans de nombreuses associations telles que l’Union des ingénieurs, l’Association des administrateurs, les diplômés chômeurs, les groupes des cadres supérieurs en chômage, … D’autres associations à caractère purement syndical ont vu le jour, notamment dans le milieu de l’enseignement, mais leur nombre et leur poids est en nette régression depuis que le gouvernement a décidé de défalquer les jours de grèves sur les salaires des fonctionnaires grévistes. Question : Pourquoi les partis se cachent-ils derrière les associations ? Dans une période de l’histoire du Maroc, c’était le seul moyen de faire passer certains messages et exprimer des positions surtout à travers les associations de défense des droits de l’homme. Aujourd’hui la donne a changé, mais certains partis et associations ont toujours gardé ce réflexe du passé. «La gauche radicale a toujours agi ainsi en exprimant ses positions politiques à travers l’AMDH, non seulement parce que l’association est très présente au niveau national (NDLR : elle dispose d’une antenne dans presque chaque localité du pays, ses sorties de 2009 ont été une occasion pour refléter l’étendue de son réseau), mais également à travers ses ramifications et surtout ses alliances au niveau international. Cette présence à la fois en interne et en international lui permet de jouer le rôle de l’opposant politique», affirme M.Tlaty. Ses positions souvent radicales lui permettent de se mettre sous les projecteurs. Une situation à laquelle, souvent, les partis politiques ont participé par leur inaction et absence d’initiative. Face à l’atonie de la scène politique, note ce politologue, l’association, comme bien d’autres ONG du genre, apparaît le plus souvent comme un opposant politique actif plus qu’un acteur associatif. Pour les autres partis, outre ceux de la gauche radicale, disposer de relais associatifs est synonyme de percées électorales et surtout de campagnes électorales à moindre coût. Le PJD en sait d’ailleurs très long sur ce sujet.