Après l’UGTM, le feu d’été menace la maison Istiqlal

Le sort d’Afilal, suspendu par le bureau exécutif de l’UGTM, est lié à  la décision du comité central qui se réunira le 6 août.
L’Istiqlal divisé entre ceux qui soutiennent le leader syndicaliste et ceux qui estiment qu’il a fait du tort au parti.

La crise qui couve au sein de l’UGTM depuis plusieurs mois vient de franchir un nouveau palier. Les ténors du syndicat, qui se livraient une guerre à  fleurets mouchetés, ont dégainé la grosse artillerie, menaçant d’éclabousser l’Istiqlal qui, jusque-là , s’était contenté de jouer les bons offices pour tenter de calmer les ardeurs des militants de son syndicat.
C’est Abderrazak Afilal, le secrétaire général du syndicat, qui a fait monter d’un cran les hostilités en tirant à  boulets rouges sur ses adversaires non seulement au sein de la centrale, mais également à  la direction du parti. Dans une interview accordée à  l’hebdomadaire Assahifa le 27 juillet, l’éternel secrétaire général de l’UGTM n’a pas mâché ses mots et les oreilles de Hamid Chat, maire de Fès et membre du comité exécutif du syndicat ainsi que celles de Abbas El Fassi, secrétaire général de l’Istiqlal, ont dû siffler sous le feu des attaques. Afilal n’ a épargné ni ses adversaires déclarés ni ceux cachés… Même le parti de l’Istiqlal y passe, accusé, entre autres, d’être à  la botte du Palais.
Quelle mouche a donc piqué Abderrazak Afilal pour qu’il s’épanche de la sorte sur des sujets gardés jusque-là  jalousement entre istiqlaliens, dans la pure tradition de l’omerta qui règne sur le parti nationaliste ? D’après des sources proches de la direction du parti, cette passe d’armes entre les syndicalistes n’est qu’un prélude à  la véritable guerre qui aura lieu en 2007, en marge du congrès du parti. Du jamais vu jusque-là . La violence des propos d’Afilal déroge aux règles istiqlaliennes de bienséance qui veulent qu’on lave son linge sale en famille.

La gestion et même les capacités mentales d’Afilal pointées du doigt

Pour comprendre cet excès inhabituel du secrétaire général de l’UGTM, il faut remonter deux semaines en arrière. Plus précisément au jeudi 21 juillet, lorsque le quotidien Aujourd’hui le Maroc a publié un entretien avec Abderrazak Afilal. Ce dernier s’en est pris au bureau exécutif du syndicat, et notamment à  Hamid Chabat, le maire de Fès, décrit en des termes peu élégants.
Deux jours après, le samedi 23 juillet, le bureau exécutif du syndicat se réunissait à  Rabat avec 14 membres sur 21… une large majorité qui décida de suspendre Abderrazak Afilal de ses fonctions de secrétaire général de l’UGTM. Sévère, le communiqué est on ne peut plus cru: «Après un débat, long et fructueux, qui a permis de passer en revue les inadmissibles divagations de ce dernier (Ndlr : Abderrazak Afilal), sa politique privilégiant la fuite en avant et ses positions unilatérales à  la fois irréfléchies et versant dans un égoà¯sme maladif, le constat suivant a été établi…» En guise de constat, les 14 signataires dressent un véritable acte d’accusation contre leur secrétaire général : «Le dénommé Abderrazak Afilal fait fi de toutes les dispositions réglementaires en tentant de vider le bureau exécutif de l’UGTM de ses membres qui ont été élus lors du dernier congrès de l’organisation, tenu en 1998, et de les remplacer par des personnes étrangères au militantisme et à  la structure même de la centrale. Il enfreint sciemment l’ensemble des dispositions statutaires en remplaçant, par ses affidés, des responsables sectoriels selon ses humeurs et sa volonté. Ces ingérences illégales ont mis à  mal de nombreux syndicats sectoriels et les ont coupés de leur base. Les résultats électoraux ont sanctionné cette manière de faire». Tout y passe. La gestion, la personne et même les capacités mentales du secrétaire général… Les héritiers de Allal El Fassi se donnent en spectacle comme de véritables chiffonniers et rien ne semble plus pouvoir les arrêter.

Les sages de l’Istiqlal, excédés, pourraient laisser tomber Afilal

Le mercredi 27 juillet, la réponse de Abderrazak Afilal fuse… cinglante. Il réunit un bureau exécutif élargi composé de 44 membres et décide d’expulser «les instigateurs de la fronde», qu’il qualifie dans un communiqué de «traà®tres et de comploteurs». Il s’agit de Hamid Chabat, Mohamed Titna-Alaoui, Mohamed Benjelloun Andaloussi et Mohamed Larbi Kebbaj… Les autres membres du bureau exécutif sont épargnés. Pour quelle raison ? Seul Afilal le sait. Cependant, les expulsés ne se laissent pas faire. Ils demandent à  leur tour la réunion du comité central du syndicat pour statuer sur le sort d’Afilal… La décision de l’expulser du syndicat qu’il préside est semble-il prête et n’attend que la réunion fixée au samedi 6 août pour la formaliser.
Au vu de ce qui se passe, une seule question revient sans cesse : pourquoi le parti n’intervient-il pas de manière plus énergique pour éteindre le feu qui menace de consumer la maison Istiqlal ? Selon des connaisseurs des arcanes du vieux parti, la direction de l’Istiqlal n’est pas unanime en ce qui concerne la position à  prendre.
La formation éventuelle d’un gouvernement de coalition nationale, dont tout le monde parle ces jours-ci, est venue compliquer un peu plus la donne. Il se murmure que Saad El Alami, ministre chargé des Relations avec le Parlement, pourrait faire les frais d’un éventuel nouveau gouvernement. Du coup, il s’est rangé du côté de Abdelhamid Aouad qui brigue ouvertement la succession de Abbas El Fassi, et de M’hamed El Khalifa, grand déçu du gouvernement Jettou. Ce trio soutient, selon des membres de l’Istiqlal, Abderrazak Afilal pour affaiblir Abbas El Fassi et le dissuader ainsi de se représenter à  la tête de l’Istiqlal. Ambition qu’on prête au secrétaire général actuel qui pourrait faire changer les statuts afin de rempiler à  la tête du parti. Lors d’une réunion récente du comité exécutif du parti, Abbas El Fassi s’est absenté pour ne pas influencer, dit-on, les autres membres du comité si jamais une sanction venait à  être prise à  l’encontre d’Afilal.
Il est clair que la bataille que se livrent actuellement les caciques du parti par le biais du syndicat n’est que le prélude à  une guerre qui aura lieu lors du prochain congrès de l’Istiqlal. Chacun des prétendants roule des mécaniques et démontre sa capacité de nuisance afin de pouvoir se positionner le moment venu. D’après un membre du parti, qui préfère garder l’anonymat, le conseil des sages du parti composé, entre autres, de M’hamed Boucetta, M’hamed Douiri, Hachemi Filali et Aboubakr Kadiri, même s’il n’a qu’un poids symbolique au sein de l’Istiqlal, pousse pour que les instances du parti soient intransigeantes avec Abderrazak Afilal. Le conseil estime qu’il a dépassé les bornes en «traà®nant le nom du parti et ses symboles» dans la boue… Forts de leur charisme et de leur poids historique, ce sont peut-être les sages qui siffleront la fin des hostilités et désigneront un vainqueur… Mais ne sera-t-il pas déjà  trop tard…?