Après des années de crise, l’Algérie se relève enfin

Si le souvenir des années noires, avec leurs 150 000 victimes, reste présent, l’islamisme radical et le terrorisme sont éradiqués.
Entretemps, le pouvoir d’achat s’est considérablement érodé, rendant la vie quotidienne très difficile pour la majorité.
Nombre d’Algériens se demandent si le pouvoir a un projet cohérent et la capacité de mener à bien la relance économique, la reconstruction et la modernisation du pays, qui constituent la principal défi aujourd’hui.

Un premier constat s’impose à tous ceux qui visitent actuellement l’Algérie : le terrorisme a été bel et bien vaincu. Certes, le souvenir de ces terribles années noires, qui ont fait plus de 150 000 victimes, est encore présent dans tous les esprits, mais l’Algérie réapprend à vivre.
A Oran, capitale de l’ouest algérien, qui compte un million et demi d’habitants, les rues sont pleines à toute heure de la journée. Magasins, snacks et cafés ne désemplissent pas. Une ville cosmopolite dont la majorité de la population, à l’image de toute l’Algérie, est composée essentiellement de jeunes (70% de la population a moins de 30 ans). Un chiffre suffit pour en donner la mesure : la ville abrite quelque 80 000 étudiants.
Après plusieurs années d’abandon, toute la ville est en travaux : un nouvel hôpital, de nouveaux hôtels et des quartiers résidentiels entiers voient le jour. Des chantiers qui sont confiés à des sociétés chinoises. Cependant, l’activité économique demeure largement marquée par le secteur informel et surtout par le «trabendo». Dans l’madina el jadida, quartier ancien de la ville, des centaines de jeunes s’adonnent au piratage des films et au commerce des appareils électroniques importés des pays du Sud-Est asiatique.
Si l’islamisme radical semble pratiquement éradiqué, la société algérienne en porte cependant les stigmates. Le vendredi, à l’approche de l’heure de la prière, les rues se vident et la majorité des cafés et des commerces baissent leurs rideaux. Oran, ville jeune à la réputation fêtarde, est soudainement déserte. Dans la mosquée Al Fath, le prêche est violent. Il incite au jihad… sans toutefois spécifier contre qui ni comment…

L’Ouest algérien a les yeux rivés sur le Maroc
Culturellement et économiquement, la ville d’Oran a le regard rivé sur le Maroc qui jouit indéniablement d’un préjugé très favorable. Tout le monde regrette que la frontière soit encore fermée. Les gens de la ville avouent ne pas comprendre que l’Algérie n’ait pas fait acte de réciprocité quand le Maroc avait décidé, il y a quelques mois, de supprimer les visas pour les ressortissants algériens. Il faut dire que beaucoup d’habitants de la région ont des membres de leur famille au Maroc qu’ils ne peuvent pas visiter, à moins d’opter pour «triq al wahda», la «route de l’union», appellation ironique donnée à la route empruntée par les contrebandiers des deux pays.
Le Maroc est également très présent dans l’Ouest algérien à travers 2M. Les programmes de la chaîne de Aïn Sebaâ sont très suivis par la population, qui s’y retrouve plus que dans la télé publique algérienne.
Pour se rendre à Alger depuis Oran, la plupart des voyageurs sont obligés de prendre la route. Il s’agit d’une route nationale, longue de 500 kilomètres, en mauvais état. Le programme de construction d’une autoroute qui devait relier l’ouest du pays à la capitale, promis par le gouvernement depuis une vingtaine d’années, n’ayant toujours pas vu le jour, le voyage dure au minimum six heures. «Depuis deux décennies, aucun projet n’a pu être mené à terme, malgré les promesses des gouvernements successifs. Nous avons l’impression que le pouvoir manque de projets et surtout de visibilité», nous confie Samir Benmalek, ex-journaliste au Matin d’Alger. Le propos peut paraître quelque peu injuste si l’on sait que, pendant dix années, le pouvoir algérien n’avait pour programme que de combattre le terrorisme.
N’empêche, nombre d’Algériens ne comprennent toujours pas où passent les richesses de leur pays. «Nous avons affaire à un pouvoir corrompu qui ne pense qu’à lui-même et non aux citoyens», renchérit Samir Benmalek. Il est vrai que la majorité des Algériens ont vu leur pouvoir d’achat s’éroder en l’espace de quelques années seulement. «Avant, nous avions des dinars mais il y avait peu de choses à acheter. Aujourd’hui, les étalages sont bien garnis sans qu’on ait toutefois les moyens de s’en approcher», s’indigne Kamal Wafi, responsable d’une agence de production audiovisuelle à Alger, avant d’ajouter, avec beaucoup d’amertume : «Il est totalement inconcevable pour un pays aussi riche que l’Algérie que le Smig soit de 10 000 dinars (1 DH équivaut à 10 dinars). Les fonctionnaires touchent en moyenne 20 000 dinars et les fins de mois sont de plus en plus difficiles pour tout le monde.» A part pour certains «barons» et ceux qui travaillent pour eux, murmure-t-on à Alger.
La situation économique a fini par discréditer totalement le personnel politique du pays. «Les partis politiques ne représentent qu’eux-mêmes, la société civile est insignifiante et dès qu’il y a une tentative pour créer une association crédible, on nous met les bâtons dans les roues», se révolte Khadija Chouit, membre de la section algérienne, tolérée mais non reconnue, de Transparency International.

Les Algériens se passionnent pour tous les sujets, il n’y a plus de tabous
Cependant, l’image est loin d’être totalement noire. La société algérienne, jeune et dynamique, reste l’une des rares du monde arabe où les débats sont libres. La presse, techniquement moyenne, adopte un ton assez critique envers le pouvoir. Ni les ministres, ni le président de la République, d’ailleurs, ne sont épargnés par certains titres de la place. Par exemple, l’initiative d’Abdelaziz Bouteflika concernant l’amnistie accordée aux islamistes ayant pris les armes contre l’Etat est fortement décriée dans certains cercles d’intellectuels. «On ne peut pas tourner la page aussi facilement. Ces gens ont tué des innocents et ils n’ont même pas demandé pardon. Aujourd’hui, le Président veut les réhabiliter sans autre forme de procès», s’insurge, les larmes aux yeux, Samir Benmalek. «Personne ne doit nous confisquer notre victoire contre le terrorisme. Nous, nous n’avons pas fui l’Algérie au moment où les terroristes égorgeaient et tuaient sans pitié. Nous avons fait face à l’obscurantisme et à la barbarie», approuve Khadija Chouit.
L’Algérie bouillonne et les Algériens se passionnent pour tous les sujets. Après des années de peur et de malheurs, ils discutent de tout. «Rien n’est plus tabou. Nous avons payé le prix fort pour que ce soit ainsi», affirment la plupart des intellectuels. L’Algérie a certainement gagné sa guerre contre le terrorisme, il lui reste maintenant à gagner celle de la modernisation du pays. Vu l’état des infrastructures et du tissu économique, le chemin reste long et éprouvant .