«Nous ne sommes pas obligés de créer, au nom de la lutte contre le terrorisme, un Etat de non-droit»

Le terrorisme a quelque peu bousculé la donne au niveau de la relation de l’Etat avec la sécurité en général, et avec l’application du droit en particulier.

La Vie éco : Comment se présente la gouvernance de la sécurité au Maroc par rapport à celle des pays d’Europe et du Maghreb ?
Ali Sedjari : Au Maroc, la situation est, aujourd’hui, intermédiaire.
Le terrorisme a quelque peu bousculé la donne au niveau de la relation de l’Etat avec la sécurité en général, et avec l’application du droit en particulier. Dans les plus vieilles démocraties du monde, il a créé des situations exceptionnelles et poussé les Etats à agir de manière un peu dérogatoire par rapport au droit : en Europe, même les Etats les plus démocratiques ont connu un certain resserrement de la loi, des mesures rigoureuses, allant jusqu’à créer des situations discriminatoires, voire illégales.

Je pense qu’il est temps aujourd’hui, après être passé par une période assez exceptionnelle, de retrouver un peu de sérénité par rapport à ce problème.
Le terrorisme crée des situations psychologiques particulières car il y a l’imaginaire : au fond, Abdelfettah Raydi n’a tué que lui-même, alors que nous assistons tous les jours à des drames de la circulation qui emportent vingt, quarante personnes, sans que cela nous fasse autant d’effet.

Aujourd’hui, nous avons développé une angoisse, qui est vendue, commercialisée, et ce commerce de l’angoisse ne doit pas justifier des mesures draconiennes. Face à cette situation, l’Etat doit garder sa sérénité : l’insécurité est pluridimensionnelle, le terrorisme n’est qu’une situation contemporaine, un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur, et auquel nous sommes obligés de nous adapter. Nous ne sommes pas obligés de créer, au nom de la lutte contre le terrorisme, un Etat de non-droit.

Pensez-vous qu’il faut aujourd’hui réviser la loi sur le terrorisme ?
Je crois qu’il ne s’agit pas aujourd’hui de parler en terme de droit mais de préparation, de prévention, de gestion des risques de manière rationnelle, efficace. En général, quand on révise une loi, c’est souvent dans un sens répressif. L’essentiel n’est pas de réprimer, mais de prévenir, limiter les risques, minimiser les dégâts, développer la vigilance des services de sécurité, des appareils institutionnels, des médias, et des citoyens.
C’est plus un problème de société que d’Etat. Et l’Etat marocain doit donner l’exemple : ce n’est pas parce que les USA ou les Etats européens renforcent leurs lois que nous devons faire de même.