Anciens détenus politiques : comment ils ont refait leur vie

Ils ont connu la prison durant les années de plomb. La libération n’a pas mis fin à  leur souffrance : tracasseries policières, recherche de travail, difficultés de renouer avec une société qu’ils ne reconnaissent plus.
Pour certains d’entre eux, la prison a pourtant été un
levier, refaçonnant leur personnalité et leur vision du monde.
Portraits.

«S’adapter, s’intégrer. A quelque chose, à un monde quelconque, à l’entourage dans lequel vous tenterez de bouger, et d’abord de manger à votre faim. La suite viendra. Intégrez-vous, et vite s’il vous plaît. Le train Maroc ne doit pas trop attendre pour démarrer. Et beaucoup de monde sympathise avec vous. Par solidarité réelle ou par simple compassion, qu’importe !». C’est par cette injonction, adressée à lui-même et à tous ceux qui font leurs premiers pas dans la liberté que commence le livre Le couloir, bribes de vérités sur les années de plomb, paru en juillet dernier aux éditions Tarik.

Abdelfettah fakihani
«Intégrez-vous, et vite, le train Maroc ne doit pas trop attendrepour démarrer»
Un témoignage sur les années de plomb, signé par Abdelfettah Fakihani, condamné à perpétuité au procès de Casablanca, en 1977. A l’instar de tous les prisonniers politiques qui franchissent le portail de la prison, les tribulations de Abdelfettah ne firent que commencer le jour de sa libération, le 7 mai 1989. L’urgence : trouver un travail et un toit. Il concocte avec un ex-codétenu, un projet de commerce d’instruments de musique. Insolite idée dans un pays où la musique ne nourrit pas ses virtuoses. Le virus de la musique, Abdelfattah l’avait contracté en prison, en grattant du guembri et du banjo de confection artisanale, puis, quand les conditions carcérales s’améliorent, une vraie guitare sèche et un luth. Le projet de commerce tombe à l’eau. Après une période difficile, Abdelfattah se tourne vers le journalisme, faisant des piges durant quatre ans pour le quotidien arabophone Al Alam. Orgueilleux, il ne put supporter le dédain d’une rédaction gérée comme une tribu, et donna sa démission en 1995, alors que sa femme est enceinte de huit mois. De nouveau, l’angoisse du chômage. Il envoya un CV à l’AFP, comme on envoie une bouteille à la mer. Il eut de la chance, Ignace Dalle, alors directeur de l’agence, le prit dans son équipe.
Mais si Abdelfattah a pu, tant bien que mal, refaire sa vie après sa libération, d’autres n’y ont jamais réussi. Tant les stigmates de la torture et de l’enfermement ont tué en eux tout goût de la vie, toute volonté de résister, faisant sombrer certains dans la folie. Une chose est sûre : à leur libération, tous les prisonniers politiques sont logés à la même enseigne. Tracasseries policières, difficultés d’obtention d’un passeport, recherche de travail, réinsertion dans une société qu’ils ont du mal à reconnaître. N’empêche : beaucoup ont pu recommencé à zéro.
Le cas d’Ahmed Merzouki, rescapé du mouroir de Tazmamart, auteur de Cellule N°10, est emblématique. Le voilà libre en 1991, à plus de 50 ans, après dix-huit ans de bagne. Il passe son bac et le réussit. Il s’inscrit même à l’université. La différence d’âge entre lui et les autres étudiants était si flagrante qu’on le prenait pour un flic, cela ne le dissuada pas d’aller jusqu’au bout, et de décrocher sa licence. Et de refaire sa vie. En fait, chacun des «revenants» à la liberté incarne une histoire.

driss bouissef rekab
«Il faut relever d’autres défis : trouver un boulot et commencerson apprentissage des choses de la vie»
Commençons par Driss Bouissef Rekab, qui vient de signer, en même temps que Fakihani, un deuxième livre intitulé La tyrannie ordinaire, lettres de prison. Le voilà libre après 13 ans de prison, en 1989, mais sans cette joie intense, confesse-t-il, qu’on pourrait imaginer. «On savait tous, explique-t-il, que la liberté signifiait pour nous se retrouver dans une société où il faut relever d’autres défis : trouver un boulot et commencer son apprentissage des choses de la vie». Aucun soutien, sauf celui de quelques amis et de la famille. Première chose qu’il a faite, sans trop d’illusions : demander sa réintégration comme professeur d’espagnol à l’Université Mohamed V. Aucune réponse. Dans l’attente de jours meilleurs, il intègre Libération, l’organe francophone de l’USFP. Cela n’a duré qu’une année, car les flics ne lâchent pas prise. Un jour, il est convoqué et magistralement chapitré à cause de ses articles «liberticides» à Libération, mais aussi dans le journal espagnol El Pais.
Driss Basri était encore aux commandes du ministère de l’Intérieur et de l’Information. Les menaces policières convainquirent Bouissef de l’urgence de voler vers des cieux, plus cléments. Il plia bagage, avec femme et enfant, et mit le cap sur Barcelone : n’a t-il pas, par filiation, la nationalité espagnole ? «On exigeait de moi que je me taise, je ne pouvais le faire», affirme-t-il. Quelques économies et le soutien de ses amis espagnols lui permirent de vivoter, le temps qu’il trouve un job. Les Jeux olympiques de Barcelone se déroulent alors et Driss intègre l’équipe du Comité international comme traducteur du français à l’espagnol. En même temps, il reprend son métier de journaliste dans un journal espagnol qui est l’équivalent du Monde diplomatique français. Expérience qui tourna court au bout de deux ans. De nouveau, le chômage et l’angoisse de voir s’épuiser ses dernières économies. En 1998, la chance lui sourit puisqu’il apprend sa réintégration au poste de professeur d’espagnol. Il prend alors la décision de retourner vivre définitivement au Maroc.

Abdesslam aboudrar
«Grâce à mes cinq ans de prison, j’ai une longueur d’avancesur les autres, sur tous les plans»
Abdesslam Aboudrar, autre prisonnier politique libéré en 1979 après cinq ans de prison, connaît un autre parcours. Fou de joie d’abord de retrouver sa liberté et les siens, de pouvoir enfin retravailler, il s’aperçut, au fil des jours et des semaines, que les cinq ans passés à l’ombre avaient laissé des séquelles : des fils sont coupés, des relations sont distendues. Il se rendit compte que rétablir l’intensité de ces relations n’est pas une mince affaire. La césure est profonde. «La prison n’est pas un simple enfermement, elle a un autre effet pernicieux : une coupure entre le prisonnier et sa vie antérieure, d’où la difficulté d’insertion, qui ne vient pas du jour au lendemain».
Mais elle n’a pas que des séquelles négatives. Elle affecte, voire détruit les uns, mais elle fait mûrir et aguerrit les autres. On apprend à relativiser : c’est le cas de Abdesslam. «Grâce à mes cinq ans de prison, je sens avoir une longueur d’avance sur les autres, sur tous les plans. Comme un malade qui revient de loin, une fois guéri, il appréhende le monde et les êtres d’une autre manière. Mon intérêt pour l’argent et le confort matériel devient tout relatif, ils ont pour moi moins de valeur que l’éthique et l’authenticité».
Côté insertion professionnelle, l’avenir de Abdesslam était tout tracé. Un ingénieur des Ponts et Chaussées, dans le Maroc des années 1970, valait son pesant d’or. Il fut d’abord question pour lui de réintégrer le ministère des Travaux publics (il était directeur des Travaux publics à Safi, une année avant son arrestation, en novembre 1974). Comme tout passait par Driss Basri, on lui susurra d’écrire une lettre à l’omnipotent ministre. Abdesslam refusa le chantage. Il se tourna vers le privé : une entreprise de travaux publics à Casablanca et, une année plus tard, dans un bureau d’ingénierie à Rabat. Cela a duré trois ans. On l’appela, en 1983, pour diriger le CID, un grand bureau d’études créé par le ministère des Travaux publics. Il y resta dix ans. En 1993, il demanda une mise en disponibilité et regagna le giron familial pour diriger quelques affaires, toujours en rapport avec la construction et l’ingénierie. Il retourna en 1998 dans le public, à la CDG, comme directeur central, et, depuis deux ans, comme secrétaire général, poste qu’il occupe toujours.

seddik lahrach
«On mettait fin à l’entretien dès qu’on savaitque j’étais un ancien prisonnier politique»
L’associatif a également attiré nombre d’anciens prisonniers politiques. Parmi eux Seddik Lahrach. Condamné à 20 ans, il en purgea 10. Il sortit en 1984. Le choc est terrible. Il découvre un Maroc profondément différent. Les mentalités généreuses et solidaires des années 1970 ont cédé la place à l’individualisme. Le matériel a pris le dessus. Les valeurs de l’amitié sincère, sans contrepartie matérielle, ont disparu pour laisser place à l’intérêt et à la perfidie. Seddik recherchait des relations humaines chaleureuses, celles auxquelles il était habitué avant et pendant sa captivité, il n’en retrouvait, difficilement, que des bribes. Dans cet océan d’individualisme, quelques îlots de solidarité et de générosité tiennent malgré tout, comme une braise qui refuse de s’éteindre. Un cousin, gynécologue de son état, vola à son secours, le présenta à des gens importants pour trouver un travail. Employé à l’ONCF avant son arrestation en 1975, Seddik était sorti de prison avec une licence en droit public. «On mettait fin à l’entretien dès que mes recruteurs apprenaient que j’étais un ancien prisonnier politique. Les gens avaient vraiment la trouille de nous embaucher». Six mois de chômage avec leur lot de déceptions et de dépendance. Il finit par trouver un emploi de cadre commercial dans un grand groupe d’imprimerie et de papeterie de la place. Il apprend les arcanes du métier et, au bout de quelques années, monte avec un ex-codétenu une librairie papeterie. Elle baissa rideaux au bout de cinq ans. On est en 1994. Le chemin de Seddik croisa celui d’un autre codétenu, dans des circonstances exceptionnelles. C’était au Caire, dans le cadre d’une formation de l’AMDH, financée par le Haut commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme. L’homme qui allait lancer l’ouverture de cette formation n’est autre que Jamal Benomar, ancien détenu politique, camarade de taule de Seddik à la prison centrale de Kénitra pendant huit ans (ils avaient été condamnés tous deux au procès de Casablanca de 1977). Benomar était alors directeur de la coopération technique dans l’organisation onusienne.
La rencontre des deux anciens «taulards» donna lieu à une coopération étroite. Seddik est appelé à occuper, au sein du bureau de l’ONU au Rwanda, théâtre, en 1994, de l’une des génocides les plus horribles de l’Histoire, le poste d’observateur des droits de l’homme. Même chose quelque temps plus tard au Burundi. En 2001, il est envoyé au Congo dans le cadre d’une mission de maintien de la paix, mais comme observateur en matière de droits de l’homme. En 2004, Seddik Lahrach retourne à ses anciennes amours : le travail associatif, au sein de l’Espace du même nom.

mohamed khotbi
«Je me considère comme un “bourgeois des libérés” pouravoir bénéficié de toutes ces interventions»
Il faut dire que les réseaux de solidarité ont joué un grand rôle dans l’insertion professionnelle des anciens détenus politiques. C’est vrai pour Mohamed Khotbi. Arrêté le 30 mars 1972, Mohamed Khotbi purgea toute sa peine : 10 ans. Aîné d’une famille pauvre de huit enfants, dont sept filles, ingénieur en aéronautique fraîchement recruté comme stagiaire à la direction de l’air, au ministère de l’Equipement et des travaux publics, son arrestation fut ressentie comme une blessure. Un désastre. L’affliction était si grande que sa mère succombe à une paralysie. Première tâche après sa libération : refermer cette blessure, au sens propre comme au figuré. Les quatre premiers mois après sa libération, le réseau de solidarité qui l’avait appuyé pendant son emprisonnement continua son action : ces «ingénieurs patriotes» de l’Union nationale des ingénieurs (UNI), comme il aime à les appeler. Et surtout, les amis des classes prépa du lycée Lyautey : l’intervention de ces derniers fut décisive pour l’obtention de son premier job, comme ingénieur de suivi de chantier, à Promoconsult. Un bureau d’étude de bâtiment et de génie civil (filial du CIH, avant qu’il ne mette la clé sous le paillasson, dans les années 2000), dirigé par Omar Bennani, lui-même camarade de classes prépa. «Un patriote, celui-là, qui a osé prendre dans son bureau – ce qui n’était pas évident durant ces années noires – un ancien prisonnier politique qui avait fait dix ans de taule», fait remarquer Khotbi.

Un traumatisme stimulant pour aller de l’avant
Trois ans après sa libération, ce dernier est bien inséré socialement : un job, une femme et des enfants. En 1985, il sacrifia la moitié de son salaire pour entrer dans l’administration, au ministère de l’Equipement précisément. Pourquoi ? Pour entamer la deuxième étape de son parcours, l’insertion administrative et, surtout, obtenir un passeport. Chose faite. Là encore, Mohamed Kabbaj (l’actuel wali de Casablanca), un ancien des classes prépa lui aussi, ministre de l’Equipement à l’époque, a joué un rôle non négligeable. «Je me considère comme un privilégié, un bourgeois des libérés, pour avoir bénéficié de toutes ces interventions», avoue-t-il. Khotbi est modeste : il faut dire que, sans ses qualifications de lauréat d’une grande école d’ingénieurs, il n’aurait pu prétendre à de tels appuis. En 1990, troisième étape : retour à Promoconsult, pour se libérer, dit-il, des mille et une contraintes hiérarchiques de l’administration. Il y resta neuf ans, avant d’aller au CIH comme directeur technique. En 2002, il créa son propre bureau d’études, Conseil, ingénierie, projet (CIP).
Ceux qui sont passés par la prison sont unanimes : l’épreuve carcérale a été pour beaucoup dans leur actuelle vision du monde : un traumatisme stimulant pour aller de l’avant, relever d’autres défis. Ils gardent même un souvenir nostalgique de cette période et n’hésitent pas à dire que les plus intenses amitiés, c’est là, derrière les barreaux, qu’ils les ont tissées

Beaucoup ont rejoint le journalisme ou l’associatif
Beaucoup d’ex-prisonniers politiques d’opinion, se sont convertisau journalisme : Mohamed Znagui (Libération). Abdelfettah Fakihani (AlAlam), Abelaziz Mourid (Le Matin du Sahara). Abdelaziz Mimouni (Rissalat Al Oumma),Younes Moujahid ( Al Ittihad Al Ichtiraqui, avant de devenir SG du Syndicat nationalde la presse marocaine) et d’autres encore. L’associatif a attiré aussiun grand nombre d’anciens prisonniers politiques. Amine Abdelhamid (AMDH),Fouad Abdelmoumni (AMDH), Latifa Jbabdi (Union de l’Action féminine),Chouaïb Mellouk (OMDH), Driss Benzekri et Salah El Ouadie (Forum Justiceet vérité avant d’être appelés à dirigerl’IER), Abdelilah Benabdesslam (AMDH), Sion Assidon (fondateur de TransparencyMaroc), Kamal Lahbib (Espace associatif)…

Un destin d’exception
L’histoire de Jamal Benomar est édifiante à plus d’untitre. Gracié par le Roi Hassan II en 1984, après huit ans d’incarcération,suite à l’intervention d’André Adam, son directeurde thèse et ami personnel du Roi, il fuit quelques mois plus tard lestracasseries policières, sans aucun titre de voyage, à bord d’unepatera, pour rejoindre l’Espagne, puis Londres. Où il est recruté commecadre au siège d’Amnesty International. La nationalité britanniqueen poche, l’ascension de Jamal Benomar comme fonctionnaire internationalest fulgurante. D’abord directeur de la Fondation Carter-Menil pour lesdroits de l’homme, puis conseiller particulier de l’ex-présidentaméricain jusqu’en 1994, Benomar est en charge, depuis cette année2005, à l’ONU, du dossier irakien. L’ancien détenupolitique marocain est donc un Haut fonctionnaire de l’ONU, trèsproche de Kofi Annan, son secrétaire général.