Algérie : six candidats pour un scrutin sans surprise

Six candidats
en lice pour la présidence algérienne mais Abdelaziz Bouteflika donné vainqueur d’office.
20 millions d’électeurs attendus aux urnes pour le scrutin du
9 avril.
Des candidats dénoncent l’utilisation des moyens de l’Etat par le président sortant.

Mardi 7 avril. L’ambiance est plutôt bon enfant au 159, Boulevard Idriss Ier. Dans le jardin de la villa qui abrite le siège du consulat d’Algérie à Casablanca, quelques chaises ont été installées : les élections présidentielles algériennes, prévues le 9 avril, sont un événement propice aux retrouvailles et rencontres entre les expatriés résidant au Maroc. A première vue, exception faite de trois affiches à l’effigie du candidat et président sortant, Abdelaziz Bouteflika, rien n’indique la présence d’un bureau de vote à quelques mètres de là.
A l’intérieur, toutefois, une salle a été spécialement aménagée pour l’occasion : deux isoloirs et une grande table au bout de laquelle trônent une urne flanquée d’enveloppes et de six piles identiques de feuillets, une par concurrent.
Du 4 au 9 avril à 19h, heure à laquelle les bureaux de vote doivent fermer leurs portes chez notre voisin de l’est, c’est ici que les expatriés de Casablanca sont appelés à voter. Au total, ils sont près de 3 000 électeurs à dépendre du seul consulat de Casablanca,
15 000 électeurs un peu partout au Maroc. Pour leur faciliter les choses, des bureaux de vote ont été ouverts dans plusieurs villes, comme Rabat, Oujda, Marrakech ou Agadir, en collaboration parfois avec les autorités locales marocaines. Pour le moment, l’afflux des électeurs est plutôt léger : nous sommes en milieu de semaine. Le registre est tout de même déjà bien rempli : le taux de participation devrait atteindre, voire dépasser le cap des 50% sans trop de mal. Un résultat plutôt positif, la diaspora étant particulièrement attachée à son devoir national, à en croire certains médias. De grandes interrogations subsistent toutefois quant aux 20 millions d’électeurs résidant au pays.

Bouteflika chez les Kabyles
Pendant les 19 jours de la campagne électorale qui ont précédé le scrutin, les 6 prétendants à la présidence ont tout fait pour convaincre leurs concitoyens de se rendre aux urnes. Ainsi, le président sortant M. Bouteflika, candidat indépendant pour un troisième mandat à la tête du pays, aurait déclaré : «Votez contre nous, votez même avec un bulletin blanc, mais votez», rapporte le Quotidien d’Oran. Idem pour ses concurrents. Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, Ali Fawzi Rebaïne, candidat du parti Ahd 54, tous deux concurrents malheureux aux présidentielles de 2004. Même chose aussi du côté de Moussa Touati, du Front national algérien, ou des candidats à tendance islamiste, Djahid Younsi du Mouvement El Islah ou Mohamed Saïd du Parti liberté et justice.
Sur le terrain, la mobilisation est également de mise, même si, dans ce domaine, la plupart des candidats sont restés bien loin derrière le président sortant. Le 27 mars, sous lourde escorte policière, M. Bouteflika s’est même rendu à Tizi Ouzou, en Kabylie, région connue pour ses boycotts électoraux à répétition, et où sa présence à l’occasion des présidentielles de 2004 avait entraîné des confrontations entre la foule et la police. Sur place, M. Bouteflika s’est présenté comme un authentique amazigh, qualifiant les victimes des émeutes de 2001 de «martyrs», un terme qui n’est pas passée inaperçu auprès de la population locale. Au terme de la rencontre, il s’est même accordé un bain de foule, une première en soi, même si, moins d’une semaine plus tard, une marche était organisée dans la ville pour appeler au boycott des urnes.

Amazighité, lutte contre le terrorisme et tentation trotskyste, les grands débats électoraux
Enfin, sur le plan des programmes, les candidats semblent également avoir fourni un effort. Ainsi, M. Bouteflika s’est dit, entre autres, favorable à ce que son pays reste sur la lancée de la politique de réconciliation nationale tout en précisant  qu’une amnistie générale ne pourrait se faire sans une reddition totale des terroristes et le dépôt définitif et total des armes. Concernant la langue amazighe, la candidate Louisa Hanoune, visiblement favorable à l’enseignement de la langue, a même promis de l’institutionnaliser deuxième langue nationale et officielle du pays, tandis que Moussa Touati exprimait le souhait de créer une académie de la langue amazighe.  

Dans le cas du Sahara, les candidats ont parfois exprimé des positions diamétralement opposées : si la Secrétaire générale du PT algérien a souligné son intention de renforcer les négociations en vue de résoudre la crise du Sahara, M. Bouteflika est resté fidèle à la rhétorique traditionnelle de son pays. Dans l’un de ses discours, il ajoutera même : «Nous n’acceptons pas que nos frères voisins et nos amis nous traitent d’une manière qui ne nous convienne pas et qui réduit de notre valeur».
Toujours sur le plan politique, le candidat M. Rebaïne, pour sa part, a émis, entre autres, le souhait de nommer un civil à la tête du ministère de la défense alors que Louisa Hanoune annonçait son intention, une fois élue, de dissoudre les assemblées locales et l’Assemblée nationale- équivalent de notre Chambre des représentants –  jugée peu représentative, et d’abaisser l’âge du vote de 18 à 16 ans.
Côté économie, si le président sortant a promis, par exemple, la création de 3 millions d’emplois et l’augmentation du salaire minimum, si M. Rebaïne s’est prononcé en faveur d’un système économique basé sur la loi du marché, Louisa Hanoune a estimé que «les recettes du FMI, de la Banque mondiale et de l’OMC ont aujourd’hui largement prouvé leur échec». En trotskyste pure et dure, cette dernière a même indiqué vouloir renforcer l’article 17 de la Constitution algérienne sur la propriété publique, abroger le décret 01/04 relatif à la privatisation, nationaliser les industries pétrolière et gazière, geler l’accord d’association avec l’UE, rouvrir 1 500 entreprises publiques et protéger les entreprises locales via des taxes à l’importation, le tout en augmentant, aussi, le salaire mensuel minimum.

Véritables candidats ou simples figurants ?
Plus ou moins réalistes, les promesses des candidats vaincront-elles les appels au boycott enregistrés aussi bien du côté de la mouvance kabyle que de certains islamistes ? A l’heure où nous mettions sous presse, mercredi 8 avril, beaucoup semblaient convaincus que leur vote n’allait pas influer sur le cours des évènements, au point que certains se demandaient à quoi bon dépenser autant d’argent pour une campagne électorale alors que le vainqueur est connu d’avance.
A la veille du vote d’ailleurs, un début de polémique voyait le jour lorsque certains organes de presse ont qualifié les concurrents du président sortant de «lièvres». Un terme très critiqué par la Commission politique nationale de surveillance de l’élection présidentielle, mais revendiqué par les représentants de trois des candidats, lors d’une conférence de presse organisée le 30 mars. Les trois concernés, Djahid Younsi, Mohand Oussaïd Belaïd et Fawzi Rebaïne ont même menacé de se retirer de la course.

A l’origine de leur colère, les moyens mis à la disposition des candidats, jugés insuffisants. En effet, les 15 millions de dinars (150 000 euros) alloués par l’Etat aux candidats, suffiraient à peine à couvrir une partie des dépenses, les partis étant contraints de casser leur tirelire tandis que le candidat de Ahd 54, Ali Rebaïne aurait même été obligé de contracter plusieurs crédits pour financer sa campagne de communication. Pendant ce temps, le candidat Bouteflika ne semble pas avoir souffert de tels problèmes : au-delà de l’affichage omniprésent à son image, y compris en dehors des espaces réservés à cet effet, le nombre de meetings et rencontres de proximité organisés pour promouvoir sa candidature est largement supérieur à celui de ses concurrents, et la clôture de sa campagne, à  la manière d’un Barack Obama, n’est pas pour le contredire.

Y a-t-il une alternative à Bouteflika  ?
Pas étonnant dans ce contexte que certains des concurrents de M. Bouteflika, comme M. Rebaïne, l’aient accusé de faire usage des moyens de l’Etat pour battre campagne. L’un d’eux a même accusé la Commission politique de surveillance de l’élection présidentielle d’œuvrer «au profit de l’administration», du fait de la place accordée par les médias à ses alliés, en l’occurrence le Premier ministre Ahmed Ouyahia (Rassemblement national démocratique), Abdelaziz Belkhadem, secrétaire général du Front de libération nationale et Bouguerra Soltani, numéro 1 du Mouvement de la société pour la paix.
Dix ans après avoir pris la présidence du gouvernement algérien par 75% des voix en tant que candidat unique, cinq ans après avoir rempilé avec un deuxième mandat avec 85% des voix et réformé la Constitution pour lui permettre de prétendre à un troisième mandat, M. Bouteflika a, bon gré mal gré, toutes les chances de se faire réélire une troisième fois. Mais avec quelle crédibilité ? Le taux de participation du 9 avril lui permettra-t-il de disposer d’une légitimité suffisante vis-à-vis des partenaires internationaux de l’Algérie, voire d’être en mesure de «durcir le ton vis-à-vis de l’extérieur» lorsque nécessaire, comme il l’expliquait récemment à ses partisans ? Inversement, existe-il aujourd’hui une alternative au candidat Bouteflika ? Sans doute, mais les Algériens, eux, la voient-ils ?