Aides sociales et directes, l’arme redoutable de l’islam politique

Les premières interdictions de distribution des produits alimentaires aux démunis tombent, le PJD proteste. Partout où les partis islamistes ont pu s’implanter, ils ont déployé un système d’aides alimentaires et autres prestations sociales. Le citoyen assisté se voit contraint de voter par devoir et en reconnaissance envers ses bienfaiteurs.

Il y a un peu plus de trois mois, l’USFP avait adressé un mémorandum sur les élections législatives à toutes les instances politiques. Quelques jours plus tard, le PAM déclarait se souscrire à ce document à l’issue d’une rencontre historique entre les bureaux politiques des deux formations. Dans ce mémorandum, le parti pointait du doigt, entre autres, «l’usage de l’argent et la distribution de denrées alimentaires, en guise de bienfaisance» qui sont devenus un phénomène «structurel incontestable». Aussi, le parti a-t-il appelé à «faire montre d’une volonté politique inflexible de la part de l’Etat pour y mettre fin». On dirait bien que cet appel n’est pas tombé dans une sourde oreille. Le ministère de l’intérieur aurait en effet, bien que cela ne soit pas de manière officielle, décidé de sévir contre ce phénomène qui prend une grande ampleur pendant le mois de Ramadan. Bien sûr, l’information a été largement relayée par les médias, sans qu’il y ait confirmation ou infirmation par les autorités concernées. Abordé sur la question, le chef du gouvernement s’est contenté de déclarer «qu’officiellement il n’existe aucune consigne en ce sens». Des sources locales, dans certaines régions, affirment néanmoins que les autorités locales ont décidé d’interdire des opérations douteuses de distribution de denrées alimentaires. L’une de ces opérations a eu lieu dans la ville de Tan Tan, il y a quelques jours, où une association qui prend ses quartiers généraux dans un local du MUR a été interdite, après réclamation de certains partis politiques, de procéder à la distribution des aides alimentaires. Et naturellement, les premières, et seules, réactions émanent du PJD. Deux élues islamistes, Amna Mae El Ainine et Khadija Abladi, se sont, en effet, insurgées contre cette «interdiction», accusant les autorités, en substance, de «priver les gens de modeste condition de cette manne dont ils ont si besoin». La première est même allée plus loin en affirmant que «si l’objectif de cette initiative est d’empêcher le PJD de gagner les élections, ce sera peine perdue».

Des aides contre le vote

Difficile donc de ne pas faire le lien entre les deux, les aides impliquent immanquablement le vote aux élections. Bien que ce ne soit pas une stratégie électorale propre aux islamistes, d’autres notables et politiciens y recourent, mais souvent à titre individuel, elle reste une caractéristique dominante chez les islamistes. C’est d’ailleurs une formule qui réussit, non pas seulement chez nous, mais partout où les Frères musulmans et les organisations de l’islam politique en général, sont présents. En Egypte, rapporte l’hebdomadaire Al Ahram hebdo dans l’une de ses éditions du début octobre 2015 à la veille des élections législatives, le parti Al-Nour (salafiste) «va récolter les fruits de 4 ans de travail. Il a beaucoup travaillé ces dernières années dans les zones pauvres et les grandes banlieues, accordant soins médicaux, leçons particulières et aides alimentaires aux plus démunis». Cette stratégie n’est pas propre aux salafistes. Ils ne font que reprendre un modus operandi qui a fait ses preuves chez les Frères musulmans. Cette fois c’est la revue Egypte Monde arabe (EMA) qui planche sur la stratégie électorale des Frères pendant les «élections de la révolution», entre 2011 et 2012). C’est un dispositif qui est déployé dans les zones marginales et les banlieues des grandes villes. On y trouve des associations islamiques caritatives qui portent des noms comme «Association pour le développement de la société civile». Elles offrent des aides aux plus démunis par la redistribution de la Zakat, offre des cours de soutien scolaire et de Coran et d’instruction islamique, etc., et réalisent des activités au profit des habitants des quartiers dans lesquels elles sont implantées en partenariat avec d’autres organismes, comme des journées de consultation médicale par exemple. On notera au passage beaucoup de similitudes avec le mode opératoire des associations proches du PJD, à commencer par cette propension de donner des noms «sécularisés» aux associations et surtout de mettre à leur tête des personnes qui ne font pas partie des premiers cercles dirigeants le MUR et le PJD.

Partout, le même programme

Le programme reste le même, des aides alimentaires, principalement pendant le mois de Ramadan, des cours de soutien, des cours gratuits de Coran, instruction islamique et même parfois, pour attirer les «clients», d’informatique ainsi que des campagnes de soins médicaux. Pour rester en Egypte, chaque bénéficiaire des «services» de ces associations, après s’être inscrit sur les registres de l’association, se voit remettre un carton du parti avec un résumé de ses objectifs. L’inefficacité des services publics, voire leur absence dans plusieurs villes et villages égyptiens, a favorisé la présence des associations caritatives notamment islamiques. Elles jouent un rôle non négligeable dans les élections. Elles affichent souvent leur soutien à un candidat ou un parti. De leur côté, les Frères musulmans contribuent avec leur propre réseau social à différents projets caritatifs, comme la «solidarité sociale», consistant à accorder des aides financières, des microcrédits, des aides au mariage, des allocations de rentrée scolaire, ou encore des aides lors des événements religieux comme pour Ramadan ou les fêtes religieuses, etc. Ces pratiques sont considérées comme une manière de fidéliser un public ciblé, pour le mobiliser le jour des élections, ce que les analystes politiques appellent le «clientélisme électoral islamique». Encore une fois difficile ne pas faire le rapprochement avec ce qui se passe chez nous. Bien plus, c’est un savoir-faire partagé par tous les partis relevant de l’islam politique. En Tunisie, par exemple, et pour citer la presse locale, des membres du parti Ennahda «viennent en aide» à des citoyens démunis en leur organisant gratuitement des mariages collectifs, en payant pour les circoncisions des enfants et en donnant des «cours particuliers», évidemment sans frais. À ces occasions, les gens d’Ennahda vont demander aux personnes, en échange de l’appui financier, qu’ils signent une feuille (préparée par le parti) indiquant qu’ils voteront pour eux. En parlant des Frères musulmans, la Turquie n’est jamais loin.

C’est ainsi qu’en Egypte, encore une fois, au lendemain de la déchéance du président Moubarak, les Frères musulmans de l’AKP ont prêté main forte à leurs homologues égyptiens.

Le savoir-faire turc

«L’AKP s’est chargé de la formation et de l’encadrement des cadres des Frères musulmans sur le plan politique et médiatique. Ils leur ont enseigné les méthodes d’élaborer les slogans, de distribuer les aides alimentaires aux personnes nécessiteuses et la manière d’obtenir leurs voix. Les Frères musulmans ont calqué, en tout, le modèle turc pour conquérir le pouvoir et asseoir leur mainmise sur les institutions. Mais ils y sont allés trop vite en besogne, ce qui a entraîné leur chute», affirme l’éditorialiste Mohamed Noureddine dans les colonnes du quotidien Al Khaleej. L’Egypte sert souvent d’exemple pour les observateurs politiques car les Frères ont essayé d’y dupliquer le modèle turque, mais en brulant les étapes. C’est aussi le pays, bien qu’il soit leur berceau, où les frères ont échoué sur toute la ligne. La Tunisie, elle, est citée par les analystes politiques comme un pays où le pragmatisme des Frères musulmans les a poussés à renoncer, pour le moment, au pouvoir et à revoir leurs plans. Nous ne parlons pas d’Irak où l’expérience des Frères musulmans est plus dramatique. En Libye, ils n’ont pas non plus brillé et même s’ils se sont alliés avec des milices armées, ils n’ont pu étendre leur autorité au delà de quelques territoires de l’Est du pays. En Jordanie, les Frères ont fini pas déboucher sur une rupture définitive avec la monarchie. C’est pour dire, et c’est l’avis de nombreux analystes politiques et autres spécialistes des mouvements islamistes, que le modèle de l’islam politique proposé par les Frères musulmans et ceux qui gravitent autour est sur son déclin. Le slogan «l’Islam est la solution» ne semble plus d’actualité. Mais c’est un autre sujet. Pour revenir aux aides directes et en nature et à l’assistance sociale dans toutes ses formes, le PJD, on le sait, contrôle le ministère de la solidarité qui assure la tutelle de l’Entraide nationale. Un organisme qui finance, accompagne, et encadre des milliers d’associations à travers le pays. Pour résumer, l’Entraide nationale, à la tête de laquelle a été nommé un cadre du PJD, a pour mission d’apporter toute forme d’aide et d’assistance aux populations et de concourir à la promotion familiale et sociale.

Elle contrôle les œuvres privées d’assistance et de bienfaisance qu’elle subventionne. On parle de plus de 3500 centres à travers le pays qui s’activent dans l’insertion sociale, (jardins d’enfant, alphabétisation, appui à la scolarisation …), l’assistance sociale (pour les personnes handicapées, les personnes en situation difficile…) et l’animation sociale (écoute et orientation, animation..).

Quand les communes entrent en action

De même que le PJD a tenu et pu contrôler les principales grandes villes du pays qu’il dirige presque seul ou en intégrant dans les bureaux des Conseils de ces villes quelques éléments des partis de la majorité. Et comme la commune est un acteur social par excellence, soit directement ou à travers des subventions qu’elles accordent aux associations, on comprend bien pourquoi le parti a concentré tous ses efforts sur les grandes agglomérations. C’est ainsi qu’à peine installés, certains présidents des conseils des villes tenues par le PJD se sont empressés de marquer leur territoire, mettant en place de nouveaux services comme ce service funèbre gratuit pour les habitants de la commune. Un autre exemple nous vient de la ville de Tanger. Le Conseil de la ville a décidé de servir les subventions accordées aux associations locales. Et, surprise, sur une centaine d’associations qui ont pu bénéficier des subventions publiques servies par le Conseil de la ville, plus d’une vingtaine sont affidées au PJD et au MUR. Là encore le modèle turc est tout prêt, il ne demande qu’à être dupliqué : mobilisation des municipalités et de leurs ressources, exploitation des régimes d’assistance sociale de l’Etat, … pour servir les intérêts du parti et de la confrérie.  Et comme en Turquie ou en Egypte et en Tunisie, les retombées électorales de cette charité politique n’ont pas manqué au rendez-vous. Le suivi des élections égyptiennes, souvent présentées comme laboratoire pour le Frères musulmans dans la région, a montré que cette politique des aides sociales est payante à tout égard. En effet, le vote pour les candidats des Frères musulmans est à la fois justifié par leur intégrité et leur probité et, éventuellement, leur expérience et leurs compétences politiques, mais aussi par leur investissement de plusieurs années dans les quartiers. D’ailleurs, plusieurs électeurs ont déclaré bénéficier des aides qu’ils octroient. Le choix électoral est conçu comme un devoir envers les Frères musulmans. C’est ce que des analystes politiques qualifient de «vote intermédiaire» qui se placerait entre le vote clientéliste et le vote individuel. Naturellement, les islamistes bénéficient également d’un vote dit «identitaire» qui pousse leurs adeptes et leurs sympathisants sans être bénéficiaires de leurs prestations sociales, juste parce qu’ils ont la même vision des choses, de les soutenir électoralement. Ce qui représente une base électorale stable et homogène.

Les deux premiers gouvernements AKP (2002-2007) ont entrepris des réformes importantes dans le domaine social. Le gouvernement AKP a inscrit à son agenda la refonte du système de protection sociale. En 2004, il modifie la structure du Fonds de solidarité sociale (en 2010, le PJD a pu introduire un amendement dans la Loi de finances pour la création d’un Fonds du même nom avec les mêmes objectifs) puis il étend la couverture de la carte verte, introduite en 1992 pour garantir l’accès aux soins aux personnes privées de couverture santé, portant le nombre de titulaires à plus de 14 millions de personnes en 2007. Le RAMED, pensé par le gouvernement d’Abderrahmane Youssoufi dans le cadre de la loi sur l’AMO, préparé par ceux de Driss Jettou et Abbas El Fassi sous lequel la phase expérimentale a été lancée, a été récupéré par le PJD en en faisant, du moins de l’extension du nombre de ses bénéficiaires, un argument électorale. L’AKP a introduit, pour la première fois, pendant cette même période, des aides en espèces (versées aux mères de famille), en lien avec un projet lancé par la Banque mondiale au lendemain de la crise économique de 2001, des aides qui se font bientôt plus régulières et nombreuses. Encore une fois, il est très facile de faire le lien avec le projet d’aide directe aux veuves avec des enfants en bas âge en charge lancé à la veille des élections locales du 4 septembre. Le PJD est même allé très loin en besogne en mobilisant ses associations pour effectuer les démarches administratives au profit des femmes qu’ils auront recensées auparavant. Opération à laquelle le ministère de l’intérieur a mis un terme de manière très ferme. Bref, relève une étude du CERI-SciencesPo, il est probable que ces mesures ont eu un impact sur les scores obtenus par l’AKP dans les régions les plus pauvres du pays, mais aussi dans les banlieues des grandes métropoles. En parallèle, les municipalités contrôlées par l’AKP se sont illustrées par des activités de charité spécifiques : prise en charge des cérémonies de circoncision et de mariages collectifs, organisation de soupes populaires et d’animations durant Ramadan, attribution aux plus démunis d’aides en nature ou en espèces, … Les distributions d’aide des municipalités islamistes ont été nettement plus massives que celles des partis concurrents. L’aide sociale municipale, financée par la charité, s’appuie également, et plus souvent sur des ONG. Les associations figurent, en effet, parmi les principaux pourvoyeurs d’assistance sociale et fournissent différentes formes d’aides: des dons en nature (nourriture, charbon et vêtements) ou en espèces (bourses d’étude et contribution aux frais de loyers). Les ONG actives dans l’aide sociale sont en grande majorité d’inspiration religieuse. L’AKP s’est de même appuyé sur un secteur charitable islamique existant, qu’il a, en retour, contribué à développer et à reformater. L’existence d’un secteur associatif religieux largement structuré et entreprenant constitue un avantage comparatif indéniable des partis islamistes sur leurs concurrents. En outre, les références islamiques présentes dans l’orientation idéologique de l’AKP se sont avérées utiles pour motiver et mobiliser des initiatives civiles dans la fourniture d’assistance sociale.